Survie

Marchands de sommets

(mis en ligne le 29 février 2020) - Thomas Noirot

On croirait à un personnage de fiction. Diplômée de l’ESSEC et attirée par la compétition et l’argent, X a failli quitter la finance internationale quand elle s’est faite virer de Goldman Sachs, à 25 ans. Mais elle explique 20 ans plus tard : « j’ai réfléchi pour la première fois aux moteurs de mes choix de vie. Et j’ai décidé de retourner dans ce milieu très rémunérateur pour acheter ma liberté. » X a donc continué à brasser des millions à la City de Londres, paradis fiscal notoire, vraisemblablement sans se demander si la conquête de sa liberté devait s’arrêter là où commençait l’exploitation des autres, même à l’autre bout d’un algorithme financier. Puis, en 2003, comme l’a raconté Libération (26/12/2007), « il y a eu d’abord l’inévitable "pétage de plombs" du col blanc surmené, suivi d’une grosse remise en question accompagnée d’un stage de méditation bouddhique en Thaïlande puis d’un voyage initiatique Paris-Pékin en Transsibérien ».
Il faut trouver un sens, se réinventer, se donner de nouveaux défis, aussi : l’humanitaire permet tout cela. En 2005, X part au Darfour avec Action contre la Faim, où elle constate sa propre « renaissance » (elle dit y être « devenue plus sensible aux injustices »), puis intègre en 2007 le Conseil d’administration de l’ONG, dont elle devient présidente en 2013. Décorée de la Légion d’honneur en 2015, elle suit jusqu’en juin 2016 la formation d’auditrice à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), qui veille à inculquer les « valeurs » de l’armée française à des civils amenés à endosser des responsabilités. Capture d'écran du site internet de l'ambassade Elle est nommée ambassadrice en Ouganda fin août 2016 – quelques semaines après l’obtention par Total de précieux permis d’exploitation pétrolière dans ce pays, dans la région du Lac Albert. Pendant trois ans, l’ambassadrice veille aux bonnes relations entre Paris et Kampala, en instaurant même une « semaine de l’amitié franco-ougandaise », avec Total et Bolloré parmi les multiples sponsors.
En novembre 2019, X est nommée Secrétaire générale du sommet Afrique-France 2020, prévu à Bordeaux du 4 au 6 juin, sur les « villes et territoires durables », greenwashing oblige. Le thème a été fixé – unilatéralement bien sûr – en 2017 par Emmanuel Macron et X veut en faire un « sommet inédit », à l’image de son propre « profil atypique » de financière, humanitaire et diplomate [1]. Sauf que Stéphanie Rivoal, c’est son nom, déroule un tissu de banalités pour vendre son sommet : « Le président a tapé juste face au défi d’urbanisation en Afrique. C’est un enjeu énorme pour lequel on a des solutions. Et cela ne me dérange pas de dire que c’est également un thème qui est bon pour la France, pertinent pour les Africains et pour lequel nous avons des solutions de partenariats. On espère que les grands groupes français répondront présents, mais notre objectif est de pousser de plus en plus les PME françaises qui ne sont pas encore sur le continent » (Le Point, 20/12/2019). Chercher à ouvrir des marchés en parlant développement durable, quelle originalité.
Rivoal peut s’appuyer sur l’expérience d’un organisateur patenté de sommets françafricains : Richard Attias, mari de Cécilia ex-Sarkozy et qui a notamment organisé les quatre dispendieuses et inutiles éditions du New York Forum Africa à Libreville de 2012 à 2015, et deux éditions du forum économique de la Francophonie, en 2014 à Dakar et en 2015 à Paris. Le Quai d’Orsay n’a pas trouvé meilleure idée que de faire appel à son agence de com’. Un coup de peinture, et hop, on vous vend ça pour du neuf : la magie macroniste continue d’opérer.

Extrait du site internet officiel du Sommet Afrique-France

[1Voir la vidéo de propagande pour le sommet Afrique-France 2020 - esprits non critiques s’abstenir !

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 294 - février 2020
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