Survie

Mozambique : De l’eldorado gazier au chaos

rédigé le 5 juillet 2020 (mis en ligne le 6 novembre 2020) - Raphaël Granvaud

« A l’abri des regards, les projets gaziers sèment le chaos au nord du Mozambique et la France en est directement complice » Entretien avec Cécile Marchand, des Amis de la Terre, qui publient un rapport sur l’exploitation des hydrocarbures au Mozambique, avec Justiça Ambiental (JA !)/Friends of the Earth Mozambique & Friends of the Earth International

Vous dites qu’ « aux origines de l’implication française dans l’exploitation des hydrocarbures au large du Mozambique, on trouve un scandale de corruption et de contraction de dettes cachées » ? Peux-tu nous résumer cette affaire ?
En 2013, le gouvernement mozambicain conclut un contrat douteux avec les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN), appartenant au milliardaire et marchand d’armes franco-libanais Iskandar Safa, pour monter officiellement une flotte de pêche au thon. En réalité, le gouvernement mozambicain a illégalement contracté des dettes pour financer un programme de défense, censé lui permettre d’assurer sa souveraineté sur sa zone économique exclusive et les gisements d’hydrocarbures qu’elle contient. Au passage, des pots de vin ont été versés et plusieurs personnes ont été poursuivies pénalement pour fraude et corruption. Cette colossale dette maintient aujourd’hui le Mozambique dans une dépendance aux puissances et multinationales étrangères venues exploiter les réserves d’hydrocarbures ainsi qu’aux futurs revenus gaziers.
Quelles en sont les conséquences pour le Mozambique ?
Quand le scandale de corruption a éclaté, le Mozambique a plongé dans la crise économique et financière. Le taux d’endettement public est passé de 55% à 140% du PIB entre 2014 et 2016. Les programmes de restructuration de la dette ont été réalisés aux dépens de la population, avec des investissements limités dans les services publics, dans l’un des pays les plus pauvres du continent africain. Par ailleurs, le gouvernement mozambicain est désormais dépendant des futurs revenus gaziers pour rembourser cette dette colossale et cherche donc à tout prix à exporter le plus rapidement possible pour remplir les caisses de l’Etat et rembourser ses créanciers privés comme publics. Il est ainsi en position de faiblesse vis-à-vis des multinationales comme Total venues exploiter les immenses réserves de gaz, qui ont négocié des contrats largement en leur faveur et celle de leurs banquiers.
Quel(s) rôle(s) ont joué les banques et les autorités françaises dans ce scandale ?
Dans ce scandale de corruption, le rôle de la France est très trouble : plusieurs éléments laissent penser que le gouvernement a volontairement fermé les yeux sur les contours douteux de ce contrat naval, au risque de jouer dangereusement avec le taux d’endettement du Mozambique et de se rendre complice de pratiques de corruption. Tout d’abord, il ne pouvait pas ignorer que le prix des bateaux commandés par le Mozambique aux CMN était largement surestimé. A l’époque, la société civile au Mozambique questionnait déjà le fait qu’un emprunt de 850 millions d’euros soit réalisé, pour un contrat à 200 millions. Le gouvernement savait aussi très bien que les CMN (et sa société mère Privinvest) n’étaient pas spécialisés dans la construction de bateaux de pêche, mais bien de navires militaires. Enfin le gouvernement français avait tout intérêt à ce que le gouvernement mozambicain investisse dans la marine nationale, étant donné le rôle que joue la France dans la sécurité maritime du canal du Mozambique et les immenses réserves d’hydrocarbures auxquelles s’intéressaient déjà de près les industriels français. Les visites diplomatiques qui ont suivi la signature de ce contrat le prouvent. Aujourd’hui, nous nous demandons pourquoi aucune investigation n’a été lancée en France à l’encontre d’Iskandar Safa et des autres hommes d’affaires français impliqués dans ce scandale de corruption, dont BNP Paribas qui a participé à l’émission d’obligations des entreprises publiques mozambicaines pour contracter les emprunts cachés.
Quel rapport entre cette affaire et la présence de Total dans le pays ?
Très vite, il est devenu évident que derrière ce montage se cachait en fait un programme militaire, visant à acquérir du matériel et à proposer des services de surveillance maritime aux compagnies pétrolières et gazières actives dans le canal du Mozambique. Un rapport d’audit commandité suite aux révélations sur les emprunts cachés a démontré que tout ce montage financier devait permettre de fournir au Mozambique les moyens d’assurer sa souveraineté sur sa zone économique exclusive et d’exploiter les ressources naturelles qu’elle contient, en achetant aussi des navires utilisés en connexion avec l’industrie offshore du gaz et du pétrole et que les prêts ont été dissimulés à dessein. La présence des services secrets mozambicains au capital des entreprises qui ont contracté les emprunts, confirme qu’il s’agissait bien d’une opération de défense en premier lieu. A cette époque, Total n’avait pas encore racheté les parts de l’américain Anadarko sur le mégaprojet gazier appelé Mozambique LNG mais était déjà présent dans le bassin du Rovuma, sur des blocs pétroliers. D’autres entreprises françaises du secteur des hydrocarbures étaient aussi déjà présentes. Ce n’est donc pas une coïncidence si, à peine un an après la signature du contrat entre les CMN et la Mozambique, la France a rouvert le service économique de son ambassade dans la pays d’Afrique australe après deux ans de fermeture et si la ministre du Commerce extérieur y a effectué une visite la même année en compagnie d’une délégation de chefs d’entreprises, incluant les industriels du pétrole et gaz. En 2015, un commandant de l’armée, qui s’est déplacé lors d’une visite officielle à Maputo, a déclaré au journal Le Monde : « Dès lors qu’ils nous ont acheté de l’équipement militaire, il faut faire en sorte qu’il serve », en faisant référence aux navires des CMN, « Or s’ils ont cinq ans pour créer une marine digne de ce nom, il faut qu’ils se dépêchent », en faisant référence au nombre d’années restantes avant le démarrage des projets gaziers.
Quelle est l’importance du Mozambique pour Total ?
Mozambique LNG est un projet clé pour la major française : le plus grand investissement privé jamais réalisé en Afrique, un projet à 24 milliards de dollars. Et ce n’est que le début, Total prévoit déjà d’augmenter les capacités de liquéfaction pour exporter encore plus de gaz car les réserves au large du Mozambique sont immenses. Si la crise du coronavirus, la situation sécuritaire à Cabo Delgado ainsi que la déstabilisation du marché pétrolier et gazier ont ralenti le développement des projets de ses concurrents, Total s’entête et a affirmé publiquement vouloir maintenir son calendrier en commençant à exporter le GNL dès 2024 et est sur le point de boucler le financement de son projet.
D’autres intérêts français sont-ils concernés ?
Au-delà de Total, une myriade d’entreprises françaises est impliquée dans les projets gaziers : des entreprises du secteur des hydrocarbures, de la logistique et des services mais aussi de la finance. Les grandes banques françaises sont en effet en première ligne, en jouant un rôle clé pour réunir les 60 milliards de dollars visant à financer les trois projets en cours de développement. L’état français a apporté un soutien financier direct aux projets gaziers à travers une garantie à l’exportation de plus d’un demi-milliard d’euros (528,21 millions d’euros) accordée au projet Coral South FLNG opéré par Eni et ExxonMobil, afin de soutenir le parapétrolier franco-américain TechnipFMC. En plus des intérêts économiques des entreprises françaises, le canal du Mozambique est une région stratégique pour la France, de par la proximité avec Mayotte et les îles Éparses, pour lesquelles elle est en conflit territorial avec Madagascar. Le port de Pemba dans la province de Cabo Delgado où se trouve les installations gazières est un lieu d’escale régulier pour la marine française.
Quel est le volet sécuritaire de cette présence ? Le Drian s’est récemment rendu dans le pays : c’était le premier voyage officiel de la diplomatie française depuis 2002. Quel(s) étai(en)t le(s) but(s) de cette visite ?
L’arrivée de Total comme opérateur d’un mégaprojet gazier a donc été une bonne nouvelle pour la diplomatie française, lui permettant de renforcer sa présence dans cette zone stratégique. La France a d’ailleurs ouvert une mission de défense à Maputo, inaugurée en septembre 2018. La province de Cabo Delgado est aujourd’hui en proie à un conflit qui s’embrase. Le gouvernement français s’intéresse donc de plus en plus à cette zone. Il cherche actuellement à apporter son soutien au gouvernement mozambicain dans la lutte contre l’insurrection au nord du pays, officiellement pour éviter que l’insurrection s’étende à Mayotte mais les intérêts économiques des entreprises françaises impliquées, dont Total, jouent aussi un rôle dans la future coopération militaire. Lors de sa visite au Mozambique en février, c’était d’ailleurs la priorité du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian : parler à ses homologues de la sécurisation des activités gazières de Total et TechnipFMC. Les gouvernements mozambicain et français ont exprimé à cette occasion leur volonté de coopérer en matière de sécurité maritime. Selon la lettre d’information spécialisée Africa Intelligence, la France a aussi proposé aux services secrets mozambicains de coopérer en matière d’imagerie satellite pour compléter la surveillance de l’insurrection. De l’armement sous licence française s’est aussi retrouvé dans les mains de groupes paramilitaires privés engagés dans le conflit aux côtés du gouvernement mozambicain.
Quelles sont les conséquences du boom gazier sur le conflit au cours au nord du Mozambique ?
Depuis près de trois ans, les attaques de groupes d’insurgés, connus sous le nom de Ahlu Sunna Wa-Jama et que la population locale appelle « al-Shabab », se multiplient dans la région de Cabo Delgado au nord du Mozambique. Officiellement affilié à l’Etat islamique, aucune preuve d’une collaboration opérationnelle avec l’État islamique n’a été apportée à ce jour. Selon un décompte de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), les violences ont fait au moins 1300 morts et 210 000 déplacés depuis octobre 2017, majoritairement chez les populations civiles. Depuis le début de l’année 2020, on observe une forte augmentation de la fréquence des attaques. L’insurrection semble s’être construite sur un enchevêtrement de tensions sociales, religieuses et politiques, exacerbées par l’explosion des inégalités et les violations des droits humains liées aux projets gaziers. La province du Cabo Delgado est la plus pauvre du Mozambique avec un taux de chômage très élevé, en particulier chez les jeunes. C’est aussi la seule province à majorité musulmane, où les tensions entre populations mwani et macua, d’un côté, et makonde, de l’autre, ont été attisées par des enjeux financiers et de pouvoir. Dans ce contexte, la manne gazière qui profitera prioritairement aux multinationales étrangères et aux élites corrompues ne peut qu’attiser ces tensions. Les relocalisations de populations par les majors gazières les exacerbent aussi et placent les communautés locales dans la précarité, les privant de leurs moyens de subsistance. De plus, la protection des populations civiles n’est pas la priorité de l’armée mozambicaine, qui sécurise en priorité les majors gazières et est coupable des nombreuses violations des droits humains sur les communautés, favorisant ainsi le soutien des populations aux insurgés et entretenant les ressentis contre un gouvernement, réélu en 2019 suite à une élection marquée par la fraude et la corruption.
Quelles sont les retombées de l’exploitation du gaz pour la population mozambicaine ?
Les conséquences de l’exploitation gazière pour les populations locales sont désastreuses : déplacements de populations prises en étau entre les militaires, les insurgés et les multinationales du gaz, privation de moyens de subsistance, aggravation d’un conflit violent. Au-delà de tous les impacts directs des projets gaziers sur les populations vivant à Cabo Delgado et alors que l’exploitation du gaz n’a pas encore démarré, tous les signaux sont au rouge en matière de retombées économiques et sociales pour le pays, déjà en train de tomber dans le phénomène de la « malédiction des ressources naturelles ». Le boom gazier s’accompagne de l’accroissement des pratiques de corruption et des inégalités sociales, de l’exacerbation des conflits et de la violence. Tandis que le gouvernement mozambicain s’est déjà enfoncé dans un cercle vicieux, avec l’exportation massive de GNL comme seule porte de sortie aux dettes cachées qu’il a contractées, ce pari s’annonce déjà comme perdant pour la majeure partie de la population. 90 % de la production de GNL est destinée à l’export. Les projets ne visent donc pas à augmenter l’accès à l’énergie des populations. Les multinationales et leurs banquiers sont en position de force pour imposer leurs conditions et capter tous les profits. Les contrats sont très défavorables au gouvernement mozambicain surtout les premières années. De plus, rendre l’économie d’un pays entier dépendante des revenus liés à l’exportation du gaz est un pari d’autant plus dangereux face au péril climatique et à la nécessité de laisser les énergies fossiles dans le sol. Alors que le Mozambique est l’un des pays les plus vulnérables aux impacts du dérèglement climatique, les conditions mêmes de la prospérité tant espérée risquent fort d’être érodées.
En quoi toute cette histoire est-elle révélatrice du double discours français concernant la lutte contre le réchauffement climatique ?
Emmanuel Macron soulignait devant la Convention Citoyenne pour le Climat en janvier dernier qu’«  Il faut plutôt choisir d’en [sic les hydrocarbures] sortir progressivement, que de savoir s’il y aura une raréfaction parce que la difficulté qu’on a, c’est que dans certaines régions, on découvre de nouveaux gisements. La difficulté qu’on aura collectivement, c’est d’expliquer à des pays pauvres qui découvrent des gisements, comment il va falloir se passer de ces hydrocarbures. [...] Par exemple, le Mozambique découvre qu’il a de formidables gisements dans ses eaux territoriales. Il est en train de les exploiter, d’ailleurs avec parfois avec des opérateurs français. [...] Il va falloir trouver des compensations dans l’économie internationale pour les aider à en sortir et les rendre moins dépendants de cela. » Or, la France, en totale contradiction avec les propos du chef de l’État et en dépit de l’urgence climatique, met tout en œuvre pour aider les opérateurs français à exploiter ces nouveaux gisements de gaz et donc enfoncer le Mozambique dans cette dépendance pour au moins 30 ans, notamment via des financements publics. Selon nos calculs, les trois projets gaziers en cours de développement pourraient émettre autant que sept années d’émissions de gaz à effet de serre de la France. C’est une véritable bombe climatique, qui ne devrait pas être amorcée. Paradoxalement, le Mozambique est en première ligne face aux impacts des dérèglements climatiques : il est classé comme l’un des pays les plus vulnérables, 159e sur 191 dans les classements internationaux. La province de Cabo Delgado est durement exposée au risque climatique : elle se remet tout juste du plus fort cyclone jamais enregistré au Mozambique – le cyclone Kenneth.
Quelles sont vos revendications ?
En deux ans, c’est le deuxième scandale que nous révélons à propos de projets gaziers garantis par l’État français à l’étranger. Après le site de Total au Yémen qui héberge une prison secrète, ce sont désormais les projets gaziers mozambicains qui sèment le chaos. En septembre prochain, le gouvernement doit remettre un rapport au Parlement en vue du projet de loi de finance 2021 sur les garanties à l’exportation dans les secteurs des énergies fossiles. Après l’inscription des premières exclusions dans la loi de finance 2020, il est désormais temps que le gouvernement et les parlementaires prennent la mesure de l’urgence climatique ainsi que des violations des droits humains associées aux projets soutenus, et mettent fin aux garanties à l’exportation pour toutes les énergies fossiles dès 2021. Au vu des impacts climatiques, sur les droits humains et la biodiversité des projets gaziers au large du Mozambique, il est nécessaire de mettre fin aux flux financiers qui les abreuvent, publics comme privés. Nous demandons donc à l’État et aux banques privées de se retirer des projets. En tant qu’opérateur de Mozambique LNG et par respect de la loi sur le devoir de vigilance, Total doit se retirer du projet. Pour sortir le Mozambique du cercle vicieux de la dette et juger les responsables de ces prêts contractés illégalement, nous demandons par ailleurs au parquet national financier français de se saisir de l’affaire du scandale des dettes cachées et de lancer une investigation sur la responsabilité du précédent gouvernement français, de BNP Paribas et des Constructions Mécaniques de Normandie dans cette affaire, pour répondre à la demande d’entraide pénale internationale lancée par la justice mozambicaine. Nous demandons aussi au Club de Paris, au FMI et à la Banque mondiale de déclarer ces dettes illégales et d’annuler leur paiement. Au-delà des financements publics, le rapport détaille un ensemble de moyens mis au service de l’industrie des énergies fossiles par les pouvoirs publics. Au moment où la distanciation sociale est de règle, il est temps d’imposer des gestes barrières entre les lobbies de l’industrie fossile et le gouvernement, pour les politiques publiques au niveau national comme international.
Propos recueillis par Raphaël Granvaud

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 299 - juillet-août 2020
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