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Leçons afghanes

rédigé le 1er septembre 2021 (mis en ligne le 6 décembre 2021) - Raphaël Granvaud

La chute de Kaboul aux mains des Talibans a fait souffler un vent de panique au Sahel, particulièrement au Mali. Alors que Macron a annoncé pour 2022 « la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure », le parallèle avec le retrait des Américains en Afghanistan a également été évoqué par tous les médias français, avec une préférence pour le jeu des 7 différences. Certes, la trajectoire politique, la stratégie, le poids militaire et les soutiens des Talibans ne sont pas exactement ceux des groupes djihadistes combattus par la France en Afrique. Certes, l’histoire des pays et les contextes sociaux-économiques ne sont pas les mêmes. Et surtout, les Français n’ont jamais envisagé un retrait militaire total, compte tenu des intérêts économiques et stratégiques qu’ils estiment devoir défendre dans la région, en même temps que leur place de membre permanent au Conseil de sécurité à l’ONU. Il s’agit de revenir à des effectifs proches de ceux de l’opération Barkhane à ses débuts, en pariant sur une aide renforcée des forces spéciales d’autres pays européens et une montée en puissance des armées africaines (voir Billets d’Afrique n°309, juillet-août).
Faut-il en conclure qu’il n’y aurait aucune leçon à tirer de la débâcle des Occidentaux en Afghanistan après 20 ans de guerre ? Ou bien, comme le fait un candidat à l’élection présidentielle française, que « la France se doit de continuer » à « assumer ses responsabilités » au Sahel pour ne pas faire « la même erreur que les Américains en Afghanistan » ? (Xavier Bertrand, cité par Le Figaro, 28/08). Mais si l’armée et l’État afghans se sont effondrés comme des châteaux de sable, la cause n’est pas le retrait de l’armée américaine. Celui-ci n’a été que le révélateur de ce qu’avaient produit vingt ans d’occupation occidentale : vingt années d’ingérences politique, militaire et économique ont échoué à créer un État légitime et une armée fonctionnelle. En revanche, elles ont contribué à renforcer le mouvement que l’on prétendait éradiquer.
En Afghanistan comme au Sahel, on a mésestimé les effets de la puissance militaire et des bombardements « ciblés » ; on a remis à l’honneur des stratégies contre-insurrectionnelles héritées de la période coloniale et on s’est bercé d’illusions quant à leur efficacité ; on a joué avec le feu en instrumentalisant des milices armées ; on a formé des armées corrompues à dépendre des moyens sophistiqués de leurs partenaires étrangers ; on a déversé une « aide » qui a alimenté la kleptocratie sans répondre aux besoins des populations ; on a soutenu des régimes décriés et fermé les yeux sur les répressions et les atteintes à la démocratie, le tout au nom de la lutte contre le terrorisme.
Le président Macron, dont la prescience n’est jamais mise en défaut, assure avoir tiré « avant l’heure » les leçons « de ce qu’on a vu en Afghanistan », et se défend d’avoir tenté un quelconque « state building » au Mali (Le JDD, 28/08). Mais que croyait-il faire en mettant en œuvre une « approche globale » dite des 3 D pour « Diplomatie, Défense et Développement », ou en multipliant les usines à gaz censées répondre aux défaillances des États sahéliens : G5-Sahel (G5S), Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel (P3S), Alliance pour le Sahel, Coalition pour le Sahel, etc. ? Comment la présence française pourrait-elle être sans effet sur l’évolution de l’État malien quand elle consiste à imposer une stratégie quasi exclusivement sécuritaire, à s’ingérer jusque dans le choix des Premiers ministres et des réformes constitutionnelles ou à dresser, avec d’autres instances internationales, les plans de développement du pays ? Pourquoi devrait-on espérer enfin que l’ingérence militaire étrangère au Sahel produise des effets différents de ceux qu’on a observés en Afghanistan, quand ce sont les mêmes modèles qui sont appliqués ?
S’il faut aujourd’hui tirer une leçon, c’est celle que formule Alain Gresh dans Orient XXI, 15/08 : « le désastre afghan, au-delà d’une défaite ponctuelle, signe le fiasco de "la guerre contre le terrorisme" ».
Raphaël Granvaud

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