Survie

Ghana : mort d’une figure
 de la révolution 
et de la démocratie

rédigé le 12 novembre 2020 (mis en ligne le 1er mars 2021) - Odile Tobner

Le 12 novembre 2020 s’est éteint Jerry Rawlings, ancien président du Ghana de 1981 à 2001. Par sa politique progressiste, il a mené le Ghana vers l’émancipation et la démocratie et est devenu un leader très populaire dans toute l’Afrique. Parcours d’un homme et d’un pays, qui contraste fortement avec ceux de ses voisins francophones.

Jerry Rawlings, 2011. Photo domaine public.


Jerry Rawlings, né Jeremiah Rawlings John, le 22 juin 1947, à Accra dans la colonie britannique de Gold Coast, de Victoria Agbotui, autochtone, et James Ramsey John, un chimiste originaire de Castle Douglas, en Écosse. Il inversera son deuxième prénom et son patronyme pour devenir Jerry John Rawlings.

Difficile indépendance

La Gold Coast vivait alors une période agitée avec la montée de la revendication d’indépendance, portée par la grande figure de Kwame Nkrumah face à la réaction coloniale très dure : répression sanglante des manifestations et incarcération du leader. Le parti de Nkrumah remporte cependant les élections et la Gold Coast arrache son indépendance, proclamée le 6 mars 1957. Elle prend le nom de Ghana, en hommage à un ancien royaume africain qui prospéra du IIIème au XIIIème siècle en Afrique de l’Ouest, entre le Mali et la Mauritanie actuels.
Le Ghana, alors panafricaniste et progressiste, représente tout ce que l’Occident exècre. Il accueille les leaders des mouvements révolutionnaires africains. Kwame Nkrumah, devenu président, se heurte à de graves difficultés économiques. Il échappe à deux tentatives d’assassinats en 1962 et 1964, pour être enfin chassé du pouvoir en 1966 par un putsch militaire. Il mourra en exil en 1972.
En 1967 le jeune Jerry Rawlings entre à l’académie militaire de Teshie et rejoint l’année suivante l’armée de l’air. Premier parmi les cadets il obtient son diplôme en 1969. En 1978 il est nommé lieutenant d’aviation.
Après la chute de Nkrumah le Ghana connaît des années sombres. Pauvreté, pénuries alimentaires, corruption galopante, mécontentement populaire, contestation étudiante règnent. Les hauts gradés militaires, tous anciens de l’armée britannique, se succèdent au pouvoir : Joseph Arthur Ankrah, lieutenant général de l’armée ghanéenne, de 1966 à 1969, Akwassi Afrifa, général de brigade, 1969-1970, Edward Akufo-Addo, juge, seul civil, 1970-1972, Ignatius Kutu Acheampong, commandant, 1972-1978, Fred Akuffo, chef d’État-major de l’armée, 1978-1979.

La révolution Rawlings

En mai 1979 le flight lieutenant Rawlings surgit sur la scène politique. Il est l’auteur d’un coup d’État manqué contre le gouvernement militaire corrompu et discrédité censé organiser des élections. Rawlings faisait partie d’une organisation clandestine radicale de l’armée appelée « Le mouvement pour l’Afrique libre ». Rêvant d’une Afrique unie, ces jeunes officiers souhaitaient se débarrasser des dirigeants corrompus, soumis aux intérêts commerciaux des puissances occidentales qui dominaient le paysage postcolonial en Afrique.
Le coup d’État ayant échoué, Rawlings est arrêté et condamné à mort. Lors de son procès, en guise de défense, il s’adresse au peuple pour dresser un portrait saisissant de l’état du pays et de ses besoins. Il montre alors sa puissance oratoire de tribun. La population s’enflamme et un groupe de soldats va le libérer par la force le 4 juin 1979 et le porte au pouvoir. En quelques semaines, le Conseil révolutionnaire militaire déclare la guerre à la corruption, notamment chez les hauts gradés de l’armée qui ont été au pouvoir, et fait exécuter en public trois anciens chefs d’État, Akwassi Afrifa, Kutu Acheompong, Fred Akuffo, et cinq autres généraux. Ces événements provoquent un séisme sans précédent dans la vie politique et sociale ghanéenne. Mais singulièrement, après quatre mois de transition, des élections ont lieu et un gouvernement civil, dirigé par Hilla Limann, un juge respecté, met fin au long règne militaire.Cependant, à peine deux ans plus tard, devant le peu d’efficacité du nouveau régime pour changer les choses, Rawlings l’évince le 31 décembre 1981. Il prend la tête du Conseil provisoire de défense nationale et déclare qu’il ne s’agit pas d’un coup d’État mais d’une révolution. Il promet de «  transformer l’ordre social et économique » du pays, parle de « guerre sainte » et donne le pouvoir au peuple.

Progressiste 
et anti-impérialiste

Rawlings, orateur charismatique, est alors très populaire parmi les jeunes soldats et une classe ouvrière urbaine appauvrie et militante. À un moment de crise économique dramatique et de croissance des inégalités dans tout le continent, il a séduit l’imagination des masses bien au-delà de l’Afrique de l’Ouest. Il eut bientôt des disciples enthousiastes dans plusieurs pays africains pour sa promesse d’une réforme économique et sociale audacieuse et sa politique anti-impérialiste dans la lignée de celle de Nkrumah. Il reçut l’aide de Cuba dans les domaines de la santé et de l’éducation. Il était proche de l’Angola, qui subissait alors l’assaut militaire clandestin de Washington, allié à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il fut aussi profondément lié à une autre figure militaire charismatique, Thomas Sankara, qui prit le pouvoir en 1983 pour lancer la révolution au Burkina Faso.
La classe politique ghanéenne et la classe moyenne étaient farouchement opposées aux alliances, aux plans et à la rhétorique de Rawlings et ont cherché à le renverser. Trois complots contre le régime ont été éventés dans les deux premières années. Les USA et la Grande Bretagne étaient impliqués. Par contre, dans ces années héroïques, il fut soutenu par les intellectuels, séduits par son programme de relance économique pour le pays et la recherche d’accords plus équitables avec les entreprises multinationales et les institutions internationales. Il reprit les grands programmes de développement des infrastructures et d’industrialisation initiés par Nkrumah et mit en place des comités de défense des travailleurs dans les zones urbaines et des paysans dans les zones les plus reculées, accomplissant un énorme effort d’éducation et de mobilisation.
La fin des années 80 fut marquée par une certaine désillusion et le retour forcé vers une gestion néolibérale sous l’égide du FMI qui encadrait sévèrement les pays africains. Rawlings fit des efforts pour défendre les services publics et atténuer les conséquences des PAS (Plans d’ajustement structurel) sur les plus pauvres, moyennant quoi le Ghana connut quelques années fastes de croissance économique.

Alternance pacifique

En 1992, conscient des exigences démocratiques qui gagnaient l’Afrique, Rawlings démissionne de l’armée, fonde un parti politique, le Congrès démocratique national, et instaure une nouvelle constitution. Il est élu à l’élection présidentielle et sera réélu pour un second mandat en 1996. Conformément à la constitution il ne se présente pas en 2000 à l’élection qui voit la victoire du candidat de l’opposition John Kufuor. L’alternance a lieu pacifiquement et devient la norme dans les élections suivantes, faisant du Ghana un modèle parmi la plupart des pays africains qui vont de réformes constitutionnelles en crises post-électorales.
S’il quitte le pouvoir, Jerry Rawlings ne quitte pas la politique. Ses avis, lucides et tranchants, sont toujours attendus, ses conseils dans la médiation des crises sont appréciés. Personnalité d’une envergure exceptionnelle, homme politique passionné et désintéressé, il a marqué, au-delà du Ghana, l’histoire de l’Afrique dans la période difficile d’une émancipation à conquérir contre la domination des puissances mondiales.
Il meurt le 12 novembre 2020 à l’hôpital universitaire d’Accra, dans son pays, qu’il avait doté de structures de santé décentes, et non évacué en Europe ou aux USA comme les dictateurs prédateurs. Selon un de ses compatriotes, si Nkrumah fut un leader visionnaire, Rawlings fut un non nonsense leader, un chef très sage, l’espèce la plus rare.
Odile Tobner

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