Survie

Frontex :
 La grande hypocrisie

rédigé le 29 janvier 2021 (mis en ligne le 19 mars 2021) - Raphaël Granvaud

Quand la répression européenne des migrant.e.s est révélée au grand jour, on s’offusque en cœur de certaines « dérives », sans questionner la politique de l’Europe forteresse.

Le Français Fabrice Leggeri, qui dirige l’agence européenne de gardes frontières, Frontex, est sous le feu des critiques depuis plusieurs semaines. Des enquêtes ont été ouvertes (de la médiatrice de l’Union européenne, de l’office européen de lutte anti-fraude, d’un groupe de députés), et les demandes de démission se multiplient. En cause : l’utilisation opaque des financements colossaux mis à sa disposition et la complicité de Frontex dans les violations des droits humains dont sont victimes les migrant.e.s. En octobre 2020, un consortium de médias avait documenté plusieurs cas de complicité des gardes-côtes européens dans les « push back » en Grèce : ces refoulements illégaux de migrant.e.s avant qu’ils ne puissent demander l’asile : « en empêchant les bateaux d’accéder aux rivages européens, en sabotant leur moteur ou en les entravant jusqu’à ce qu’ils soient à court de carburant  », ou en renvoyant «  à la mer, dans des canots de secours, des migrants qui avaient pourtant déjà atteint le sol grec  » (Libération, 12/01). Les agent.e.s de Frontex avaient alors « soit assisté à des refoulements (...), sans les avoir rapportés, soit participé activement au renvoi de canots vers les côtes turques  » (Mediapart, 21/01). En réalité, tout le monde sait que ces actes ne sont que la pointe émergée de l’iceberg depuis la création de l’agence en 2004. Les violations du droit sont régulièrement documentées par les ONG de défense des droits humains. Dernier exemple en date, des organisations regroupées depuis 2016 autour du projet Border Violence Monitoring Network (BVMN), ont rendu public un Livre noir de 1500 pages en décembre dernier. L’une des eurodéputé.e.s du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL), qui a relayé le rapport au parlement, évoque « des récits sans fin de violence impitoyable, sadique ou dégradante » (Le Monde, 19/12/20).

Déni et cynisme

Mais, selon son directeur, Frontex ne serait pas au courant. Systématiquement, Fabrice Leggeri a réfuté ces accusations sur la base des enquêtes internes de l’institution ou s’est retranché derrière la responsabilité des États membres. Même les rares alertes internes n’ont pas été suivies d’effet : «  Dès 2016, le comité consultatif sur les droits de l’homme de Frontex avait (...) recommandé à l’agence de cesser ses activités en Hongrie  », rappelle Libération. « Mais Frontex n’a jamais cessé de collaborer avec le gouvernement Orbán  ». Il aura fallu la pression médiatique de ces derniers jours pour que l’agence soit contrainte d’annoncer son départ du pays. Comble du cynisme, on découvre également que l’agence a, jusqu’en 2019, organisé chaque année en Pologne un « séminaire festif » de luxe pour ses agent.e.s et ses partenaires privés pour un coup de 2,1 millions d’euros en cinq ans. Au vu de la progression de son budget, elle aurait tort de se priver : 89,5 millions d’euros en 2012, 460 millions en 2020, et 5,6 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Désormais, Frontex doit en effet recruter ses propres garde-frontières, lesquels seront désormais armés, pour remplacer ceux mis à disposition par les États membres. Le contingent doit atteindre 10 000 personnes à terme.

Aveuglement

Certains y voient un progrès et la garantie d’un meilleur contrôle sur les agent.e.s. Des député.e.s écologistes et socio-démocrates appellent même à «  rebâtir la confiance  » avec Frontex (Infomigrants.net, 01/02). Fabrice Leggeri, lâché même par la Commission européenne, va visiblement servir de fusible. Mais, comme le rappelle Migreurop, « ce qui est en cause ici, ce n’est pas le directeur de Frontex, c’est véritablement l’impunité structurelle de Frontex  ». Et tant que la priorité sera donnée à la fermeture hermétique des frontières, «  le mandat même de Frontex est intrinsèquement incompatible avec le respect des droits  » (RFI, 29/01).
Raphaël Granvaud

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique Février 2021
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