Survie

Mécanique du déni

rédigé le 8 janvier 2021 (mis en ligne le 25 mars 2021) - Marie Bazin

Le 3 janvier 2021, des avions de la force Barkhane bombardent à proximité d’un village malien. Bilan : une vingtaine de morts et de nombreux blessés. Des djihadistes armés jusqu’aux dents ? Ou... des civils qui assistaient à un mariage ? Deux possibilités aux antipodes l’une de l’autre. Mais ce sont pourtant les deux « versions » qui s’opposent, l’une défendue par le ministère des Armées, l’autre issue des témoignages sur place. L’une qu’il faudrait croire sur parole, de la bouche de nos ministres, comme s’il suffisait de l’affirmer haut et fort, sans aucune preuve à l’appui, pour produire la vérité. L’autre corroborée par les nombreux récits de témoins directs, relayés sur les réseaux sociaux, par des ONG, et même sur les ondes de Radio France qui a dépêché un journaliste sur place. Face aux témoignages qui s’accumulent, le sujet s’invite à l’Assemblée nationale. Face aux élu.e.s et aux médias, l’exécutif se mure dans le déni.
« Rien de neuf à vrai dire » explique Rémi Carayol : « Depuis que l’opération Barkhane a été lancée en juillet 2014, l’armée n’a quasiment jamais commis de bavure au Sahel, si l’on en croit l’état-major. Sa riposte, en cas d’accusations, est toujours la même : d’abord le silence, en espérant que les allégations qui sortent sur les réseaux sociaux auront une audience réduite ; ensuite la négation, lorsque les médias s’en mêlent, sans donner les éléments tangibles qui permettraient de blanchir les militaires » (Mediapart, 08/01/2021).
Cette mécanique bien huilée du déni semble indissociable de tous les crimes commis par l’Etat, de la colonisation aux violences policières en passant par la collaboration avec le régime nazi et par la complicité dans le génocide des Tutsi. Dans le meilleur des cas, il faut des dizaines d’années pour obtenir une reconnaissance officielle, qui reste toujours fragile, en témoignent les discours récurrents pour fustiger la « repentance ».
Ce ne sont pourtant pas les preuves directes qui manquent. Les milliers de cartons d’archives. Les centaines de témoignages. Les photographies et vidéos, souvent faites par les services de l’Etat eux-mêmes. Mais à l’heure de rendre des comptes, ces preuves sont soigneusement mises de côté, il faudrait s’en tenir au débat rhétorique, à la « parole contre parole », nous faire croire que tout ça ne sont que des polémiques stériles, basées sur des rumeurs et allégations.
Dans le cas du bombardement du mariage au Mali, l’enregistrement du drone de l’opération Barkhane, qui a survolé la zone du mariage avant les frappes et qui aurait « identifié » les djihadistes, existe. Il est sans doute bien à l’abri sur un serveur informatique. Plutôt que de fournir les preuves et d’accepter une véritable enquête, et ceci vaut pour toutes les accusations qui visent Barkhane, le Ministère des Armées travaille sa « guerre informationnelle ».
Dans le cas du rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, les documents sont nombreux eux aussi. Bien à l’abri aux Archives nationales. Après une longue bataille judiciaire, François Graner a enfin pu les consulter et en a livré les premiers éléments au journal Le Monde, en janvier. Éléments qui viennent confirmer ce que le travail de fourmi des chercheurs militants déterminés avait déjà mis au jour, et que nous détaillerons dans un prochain numéro de Billets d’Afrique. Même dans le cas, moins connu, du colonialisme vert (ces politiques qui considèrent que pour protéger les grands espaces naturels africains, il faut criminaliser et expulser leurs habitant.e.s), il ne faut pas chercher beaucoup plus loin que dans les archives des organisations environnementales pour trouver les détails noir sur blanc, comme le montre le travail de l’historien Guillaume Blanc. Ce qui n’empêche pas les dites institutions de nier en bloc.
Néanmoins, lorsque le déni est érigé en stratégie de communication par l’Etat, lui opposer inlassablement ses propres archives reste le moyen le plus efficace de faire avancer la vérité et d’écrire l’histoire. C’est pour défendre ce droit fondamental que de nombreux archivistes, juristes et historien.ne.s, ont récemment saisi le Conseil d’État pour faire annuler une instruction interministérielle récente (l’IGI 1300) qui entrave un peu plus encore l’accès aux documents « secret-défense ».
Marie Bazin

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique Février 2021
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