Survie

« Désarroi et colère »

rédigé le 10 mars 2022 (mis en ligne le 29 mars 2022) - Marie Bazin

Le regard de Chérif Salif Sy, économiste sénégalais, directeur du Forum Tiers-Monde, sur les soubresauts politiques et économiques récents en Afrique francophone, sur les mobilisations contre la politique impérialiste française et sur les espoirs de changement.

Quel regard portez-vous sur la situation politique, sociale et économique actuelle de l’Afrique francophone et ses liens avec l’ancien colonisateur ?
CSSY : Ces quarante dernières années nous vivons un déclin de la démocratisation de type occidentale fondée sur les élections. Les Africains, de plus en plus, se rendent compte de la détermination par l’extérieur sur tout ce qui les concerne et qui détermine le développement économique et social. Ils savent qu’ils ne sont pas gouvernés démocratiquement lorsque l’action de l’État n’obéit pas à des règles de transparence, d’exercice de la responsabilité, de réactivité ou d’écoute des citoyens et surtout de redevabilité, clairement établies.
La concentration du pouvoir par l’exécutif, çà et là, dépasse la simple crise de la représentation. Le mal gouvernement est décrit comme une crise multidimensionnelle : crise de la représentation, crise de la gouvernance publique et manque cruel de sens. Comme dirait l’autre, le processus de démocratisation transplanté par l’extérieur, a perdu dans le même mouvement, la route, le peuple qui le fonde et le gouvernement qui le soutient et le guide. D’où la spécificité du désarroi et de la colère de la population dans les différents pays. Sur les plans politique et/ou idéologique donc, les violentes crises qui secouent les États et les peuples en Afrique francophone, indiquent un fort durcissement des manières de penser le présent et d’entrevoir l’avenir.
Pour les uns, il faut déconstruire et refonder sur les ruines du paternalisme occidental, français en particulier, à travers une destruction totale des symboles du colonialisme et du néocolonialisme. Les figures de proue de cette contestation sont : « Y’en a marre » au Sénégal, le « Balai citoyen » au Burkina Faso, la « Lucha » en République Démocratique du Congo, qui veulent « une démocratie totale » et le passage de témoin à une génération plus jeune. Par leurs actions, ils impriment de nouvelles perceptions et tentent d’impulser une réflexion intellectuelle sur la problématique du rapport avec l’ancien colonisateur.
Pour d’autres, les pays africains sont sur la bonne voie, le continent a plus besoin d’hommes forts pour incarner les institutions que d’institutions fortes ! Le modèle occidental de démocratie ne conviendrait pas aux réalités locales. Leurs arguments semblent tenir la route parfois : les « vieilles démocraties » ont de sérieuses difficultés à asseoir une vraie démocratie chez elles et les Conférences nationales organisées dans la plupart des pays francophones depuis les années 1990, suite au discours de la Baule, ne sont pas parvenues à instaurer des démocraties viables et durables.
Dans le domaine économique, des groupes comme le mouvement « Front pour une Révolution Anti impérialiste Populaire et Panafricaine » (FRAPP) au Sénégal développent la conception du « Centre » et de la « Périphérie », qui inscrit les échanges économiques dans la problématique des inégalités, des injustices et de la domination. Pour ces groupes, les indépendances des pays africains au sud du Sahara n’ont pas changé grand-chose dans la relation de dépendance des pays francophones avec la France. La domination extérieure s’est renforcée et exacerbée. Cette jeunesse africaine s’est positionnée au premier plan pour dénoncer ce qu’elle appelle les « injustices », les « mécanismes de spoliation » du continent. Le Franc CFA et la question de son abolition sont par exemple abordés de manière constante sans oublier les entreprises françaises qui suscitent un fort ressentiment ou Bolloré avec sa stratégie monopolistique, ainsi que les interventions militaires.
La France officielle et ses entreprises (c’est comme cela qu’ils le disent) est également dénoncée lorsqu’elle s’aligne sur les positions de l’Union européenne et des institutions de Bretton Woods, quand bien même les mesures proposées ont un effet politique malsain et asphyxiant pour un enjeu économique médiocre. C’est le cas des accords de partenariat économique (APE) destinés à lever les obstacles aux exportations européennes et rejetés par la majorité des populations. On peut citer aussi les orientations de l’aide au développement, par exemple les programmes de l’initiative internationale «   Éducation pour tous   » revenant à gonfler les taux de scolarisation, en parquant des enfants dans des classes d’une centaine d’élèves pour recevoir l’enseignement d’un contractuel mal formé et mal payé.
Le quinquennat d’Emmanuel Macron s’est terminé par le sommet de Montpellier "nouveau format", avec une volonté affichée de s’adresser directement à la jeunesse et à la société civile. Comment cela a-t-il été perçu ?
C’est donc ce contexte, que je viens de décrire, qu’a choisi le président français Emmanuel Macron pour « sauter par-dessus les chefs d’État » pour s’adresser directement à la jeunesse du continent. Il est allé jusqu’à tenter de bâtir « une nouvelle politique avec les pays africains » avec ses invités à Montpellier au point qu’il est légitime de se demander où sont les services de la coopération française, les ambassadeurs, les conseillers culturels et les conseillers pour l’Afrique de l’Élysée. Cela n’a pas seulement choqué les chefs d’État mais aussi beaucoup de groupes et de mouvements de jeunes. En France également, ce manque de respect, ce mépris des gouvernements africains, a été dénoncé.
Je crois que Macron est obsédé par l’ancien statut de la France de grande puissance qu’il souhaite restaurer à travers l’Afrique, en prenant appui sur la colère de la jeunesse en Afrique francophone. Ses sorties sur le sujet traduisent un désarroi en exagérant l’importance du continent pour son pays. Concernant le sommet de Montpellier "nouveau format" et d’autres sorties du président français, ils ne sont pas perçus de manière uniforme par « les sociétés » civiles. J’aime cette notion de sociétés civiles au pluriel, c’est important. Il faut l’admettre, il existe encore dans la région des milieux et des groupes très favorables à la France malgré le "désenchantement", quatre ans après le discours de Macron devant les étudiants à Ouagadougou. Ces milieux ou groupes saluent les sorties de Macron.
Mais les réactions les plus virulentes, et qui continuent, viennent de mouvements bien implantés (FRAPP-Sénégal et « Balai citoyen » entre autres) ! Ces derniers refusent d’être considérés comme des anti-français, ils s’opposent à la politique de la France.
Parallèlement à ce changement apparent, les mobilisations critiques de la position française semblent toujours présentes. Il s’agit de personnalités politiques, de jeunes marabouts et d’acteurs jusque-là inconnus au bataillon qui condamnent la « domination économique et politique » française dans ses anciennes colonies.
Considérez-vous qu’elles ont pris de l’ampleur au cours des 5 dernières années ? Comment ont-elles évolué ?  
Bien entendu, les mobilisations contre les affaires françaises ont pris de l’ampleur. Par exemple au Sénégal, peu de gens savent que les organisations formelles du patronat sont présentes dans le mouvement FRAPP dès sa naissance, avec pour chacune ses propres motivations pour la protection de l’entreprise sénégalaise. Des actions identifiées sont encore en cours : rencontre avec le président de la République, occupations de lieux, information du public, tournées nationales de sensibilisations, contestation devant les enseignes françaises (Carrefour, Auchan). Des études d’impact de la pénétration des grandes enseignes françaises sont aussi en cours. Le même type de revendications et manifestations est en cours dans d’autres pays ouest-africains.
À titre personnel, en tant que chercheur, quel regard portez-vous sur la politique africaine d’Emmanuel Macron ?
Elle est inquiétante, floue, imprécise. Écoutons encore le Président en 2019 lors du sommet de Pau : « Nous devons, dans l’immédiat, requalifier le cadre et les conditions politiques de notre intervention au Sahel (...) Veulent-ils notre présence, ont-ils besoin de nous ? » ; « J’ai besoin de ces clarifications pour continuer à maintenir la présence française » ; « Il faut qu’ils l’affirment politiquement dans leur pays devant leur opinion publique. C’est une condition nécessaire. J’en tirerai les conséquences si ces conditions ne sont pas remplies ». Voilà qui ressemble à un « désarroi ». Ce malaise est sans doute dû aux protestations au Mali, au Burkina Faso et au Niger, par exemple, où beaucoup accusent la France d’être à l’origine de la détérioration de la situation sécuritaire. Car malgré 5 500 soldats présents dans la région, la force Barkhane, déployée depuis 2013, a été impuissante face au péril djihadiste et aux violences ethniques qui ne cessent de se multiplier dans ces deux pays. Personnellement je crois que s’il y a une telle exagération de l’importance de cette partie du continent pour la France, c’est qu’il y a des non-dits. En 1950, l’ensemble de l´Empire colonial représentait 60 % du commerce extérieur français. En 1970, la part de l’Afrique dans les exportations françaises était de 8,7 %. Elle n’était plus que de 5 % en 2015, en 2020 moins de 4%. Cela a obligé la France à repenser sa relation avec le continent afin de maintenir une forme de domination. La France est présente dans le coin pour des raisons néocoloniales, impérialistes avec des finalités politiques (influence et obtention de votes dans les différentes instances internationales) et économiques (accès aux ressources minières et minérales du sous-sol), certainement pas pour la sécurité collective de la région et la France.
Vers où se porte l’espoir des organisations alternatives pour l’avenir du continent ouest-africain ? Pensez-vous que l’avenir se trouve dans des mobilisations nationales ? Et/ou panafricaines ?  
L’avenir des pays de la région se jouera dans la capacité des pays à se déconnecter des logiques néolibérales. Le système "néolibéral" mondialisé est en faillite éclatante. Il n’a plus aucune légitimité et les peuples en révolte le répètent. L’histoire suggère que les transitions entre les phases du développement capitaliste peuvent être dures et incertaines. Les populations elles, sont en résistance. Cette résistance avait déjà trouvé son expression dans les batailles contre le colonialisme hier et dans l’ajustement structurel unilatéral et les politiques de libéralisation. C’est cette lutte qu’il faut continuer par la déconnexion et la maitrise des conditions de l’accumulation (maitrise des ressources, de la production, du système bancaire, de la science et de la technologie, de la maintenance). Le capitalisme des monopoles et ses serviteurs politiques, aux abois, ont cette capacité à s’organiser en vue de la riposte. Cela, nous le savons. Pour les batailles en cours aussi, il usera de tous les moyens pour étouffer le potentiel démocratique et révolutionnaire des avancées populaires, par la mobilisation des moyens de pression économiques et financiers encore à sa disposition. Il n’hésitera pas à renouer ses alliances avec des forces obscurantistes et réactionnaires qui prétendent déjà « offrir des solutions ». Ces forces qui sont en Europe et en Amérique du nord, dans le monde musulman, en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud.
Ce qui est regrettable, c’est que les importants mouvements populaires en action sont, hélas, pour beaucoup d’entre eux et dans une large mesure sur le terrain du rejet sans avoir nécessairement encore des projets alternatifs positifs cohérents, à l’échelle des défis. Pour beaucoup de partis politiques de l’opposition aussi la contestation ressemble à ce que j’appelle : « une contestation dans le système », c’est-à-dire que l’alternative qu’ils suggèrent se réduit à la recherche de la meilleure place pour leur pays, dans le système tel qu’il fonctionne réellement. Or « la contestation hors du système » militerait pour une déconnexion.

Une déconnexion qui recherche avant tout à ce que les pays de la périphérie contrôlent le processus d’accumulation interne qui les orienterait vers un développement plus autonome, libéré de la dynamique et des intérêts économiques, sociaux et culturels des pays du centre, et plus encore de ceux des élites économiques et des multinationales.

Une déconnexion dans laquelle l’effort productif est dirigé avant tout vers la production de moyens de production et de biens de consommation courante de la population, et non pas à la production de biens non traditionnels voués à l’exportation ou de biens de luxe pour les pays du centre et leurs alliés internes. Une déconnexion qui suppose la mise en place d’un modèle de développement de type socialiste toujours d’actualité, envisagé pour nous comme un futur à construire, et qui laisserait place à un large espace de participation politique et sociale tout en reconnaissant les indépendances et les autonomies ancestrales légitimes des peuples et des communautés. De la même manière, cette démarche devrait englober des efforts supranationaux et régionaux de plusieurs pays, gouvernements et peuples à la recherche d’une indépendance commerciale, financière, technologique et culturelle. Une déconnexion, enfin, qui ne signifie ni un repli sur soi ni une rupture avec le reste du monde.
Propos recueillis par Marie Bazin

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 315 - mars 2022
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