Survie

Vents mauvais

(mis en ligne le 4 août 2022) - Raphaël Granvaud

L’accord conclu entre le Royaume-Uni et le Rwanda, permettant au premier de déporter des demandeurs d’asile vers le second, à plusieurs milliers de kilomètres, moyennant une contrepartie financière (140 millions d’euros pour commencer), a heureusement été contrarié par une décision de la Cour européenne des droits de l’Homme. Les gouvernements des deux pays ont immédiatement promis que ce n’était que partie remise. L’arrangement entre les deux pays a soulevé une vague d’indignation qui aurait touché jusque la famille royale britannique, mais qui n’a pas permis de rouvrir au fond le débat sur l’aggravation continue des politiques menées à l’encontre des migrant.e.s en Europe. Les pays européens comme l’Union européenne ne se sont pas contentés de durcir les mesures nationales et communautaires, ils ont également encouragé et parfois imposé des législations et des pratiques liberticides à l’extérieur de leurs frontières, dans l’objectif illusoire de juguler les flux migratoires. Ainsi par exemple la loi criminalisant l’aide aux migrant.e.s au Niger à partir de 2015, en partie rédigée par des fonctionnaires français (Le Monde Diplomatique, juin 2019). Ils ont également équipé, financé et formé les forces de répression, qu’il s’agisse des forces de sécurité officielles comme dans le cadre du dispositif « Eucap Sahel » au Niger et au Mali, ou qu’il s’agisse de milices à peine déguisées, comme celles des Janjawids au Soudan ou des « gardes côtes » libyens aujourd’hui. Le fait de déléguer à ces derniers des « sauvetages » en mer par l’Union Européenne est exemplaire en matière de cynisme, d’hypocrisie, et pour tout dire d’abjection. Quand leurs embarcations ne sont pas simplement coulées, les migrant.e.s, hommes, femmes, enfants, sont ramenés dans des camps de rétention, officiels ou officieux, où ils et elles sont torturé.e.s, violé.e.s, racketté.e.s ou vendue.e.s comme esclaves. On sait également que la pratique illégale du « push-back », consistant à renvoyer immédiatement les demandeurs et demandeuses d’asile hors des frontières européennes, même lorsque la vie de ces dernier.e.s est mise en péril, est pratiquée par de nombreux pays et par Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de gardes-côtes. Frontex, dont le budget a augmenté de manière exponentielle depuis sa création en 2004 (de 6 millions d’euros à 758 millions d’euros en 2022), a également été le symbole de la militarisation de la « gestion des flux migratoires », pour le plus grand bonheur des vendeurs de matériels de guerre, de sécurité ou de technologies de surveillance, qui poussaient dans le sens d’une externalisation de la surveillance des frontières européennes et du développement d’un marché aujourd’hui florissant. Une externalisation que l’Union européenne cherche à pousser toujours plus loin, exerçant par exemple aujourd’hui des pressions sur le Sénégal pour qu’il accueille une mission de Frontex sur son sol. L’État français n’a évidemment pas été en reste, au niveau européen comme sur son territoire. Le premier quinquennat de Macron a ainsi été marqué par l’allongement des périodes de détention, l’enfermement des enfants, la réduction des possibilités de recours administratifs, la restriction de l’accès aux soins et aux services préfectoraux pour les demandeurs et demandeuses d’asile. Les migrant.e.s en situation irrégulière se voient par ailleurs harcelés ou violentés par les forces de l’ordre dans la plus grande impunité, tandis que le délit de solidarité a été ressuscité à Calais, où se multiplient les drames humains engendrés par la criminalisation de celles et ceux qui ont fui leur pays. Loin de couper l’herbe sous le pied de l’extrême-droite, cette politique a contribué à lui ouvrir un boulevard, qui se solde aujourd’hui par l’entrée de 89 députés à l’Assemblée nationale, dont la présence, n’en doutons pas, ne fera qu’encourager encore la brutalité des discours et des lois. A moins qu’un mouvement de résistance et de solidarité ne se développe, à la mesure de l’inhumanité qui a été atteinte.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 318 - juin 2022
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