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Rwanda - Armée française : Violées parce qu’elles étaient Tutsies

rédigé le 15 novembre 2022 (mis en ligne le 1er mars 2023) - Marie Bazin

Presque 20 ans après le dépôt des premières plaintes pour viols par des femmes tutsies, la procédure judiciaire semble au point mort. Un récent documentaire diffusé sur Arte a remis en lumière cette affaire, portée par la médecin Annie Faure. Celle-ci nous en explique l’histoire, les tenants et les aboutissants.

Un récent documentaire de M. Stanzke et G. Faye a mis en lumière les viols commis par des militaires français contre des femmes tutsies au Rwanda en 1994. Plusieurs de ces femmes ont porté plainte, pouvez-vous nous dire combien de plaintes ont été déposées, quand et quelle est l’origine de ces plaintes ?  
Il y a eu deux séries de plaintes, la première en 2005, la seconde en 2012. Dans le cadre de la commémoration du génocide des Tutsis organisée par Survie, en 2004, a été présenté un film où l’on entendait des femmes tutsies se plaindre de viols commis par des soldats français. A ce moment-là, Survie a décidé d’envoyer des personnes au Rwanda pour rencontrer ces femmes, recueillir leur témoignages, et si possible des plaintes contre l’armée française.
A l’époque, c’est important à comprendre, nous sommes en 2004, c’est-à-dire 10 ans après le supposé viol par les soldats français. Or , 10 ans, c’est le délai de prescriptibilité en France pour les dépôts de plainte pour viol. Après avoir vu ce film, on part donc très vite au Rwanda, avec 2 hypothèses en tête : soit les témoignages concerneront des viols « simples » et on arrive à temps avant le délai de prescriptibilité, soit ces viols sont spécifiquement contre les femmes tutsies et à ce titre ils relèvent de crimes contre l’humanité et sont imprescriptibles. C’est cette deuxième hypothèse que l’on a pu établir.
Quand on arrive au Rwanda pour recueillir les plaintes, je rencontre l’association Ibuka et je bénéficie d’une certaine crédibilité en tant que médecin qui est allée au Rwanda pendant le génocide, avec Médecins du Monde, dans les zones libérées par le FPR. C’est ce qui me permet de rentrer très vite en contact avec les femmes violées, et qu’elles me fassent confiance. A ce moment-là on recueille 3 plaintes.
Dans un deuxième temps, les plaintes sont ramenées à Paris, en même temps que des plaintes pour le dossier Bisesero-Murambi. Malheureusement pendant plusieurs années les plaintes pour viols dorment et n’évoluent pas, jusqu’en 2009. Je décide alors de reprendre ces plaintes déposées par Survie et de trouver un autre avocat, pour que cela avance plus vite. Maître Laure Heinich, à qui je présente les plaintes, accepte immédiatement de s’en occuper. Elle parvient à mobiliser la juge d’instruction du Tribunal des Armées, Florence Michon, qui reçoit ces plaintes, les analyse et décide de les instruire pour deux motifs importants : crime contre l’humanité et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime contre l’humanité. C’est donc la juge, aidée par l’avocate et par le témoignage de ces femmes, qui décide de qualifier ces viols de crimes contre l’humanité, car les femmes ont été violées parce qu’elles étaient tutsies, ce qu’elles ont bien expliqué dans le film de Michaël Stanzke (voir encadré).
En 2012 je retourne au Rwanda pour recueillir d’autres témoignages, et deux autres plaignantes s’ajoutent au dossier des 3 premières plaintes. Il y a donc 5 plaignantes actuellement, regroupées dans le même dossier.

Pouvez-vous nous rappeler le contexte dans lequel les militaires français étaient au Rwanda et donc le contexte dans lequel ces viols ont eu lieu ? 
Les militaires français sont là dans le cadre de l’opération Turquoise. Elle est imaginée par la France à partir de mai-juin 1994 et, en accord avec l’ONU, l’armée française est chargée d’aller pacifier le territoire et protéger les rescapés du génocide des Tutsis. En réalité, l’opération Turquoise est une opération militaire à prétention humanitaire. Il suffit de regarder le nombre de boîtes de lait condensé par rapport au nombre de munitions emmenées par les militaires français pour comprendre qu’il y a une inadéquation entre la prétention et la réalité. L’opération Turquoise, sous prétexte de protéger les Tutsis, établit une zone de sécurité au sud-est du Rwanda mais elle ne désarme pas les génocidaires. Dans les endroits où l’armée française est censée sécuriser et protéger les Tutsis, les exactions contre les Tutsis se poursuivent et surtout les soldats de l’armée génocidaire continuent à se réunir et sont toujours armés.
Les rescapés du génocide sont réunis dans des camps de réfugiés, notamment à Nyarushishi et Murambi, et sont censés y être protégés par les soldats français de l’opération Turquoise. Or ce sont dans ces camps que les femmes dont nous avons recueilli les témoignages sont sélectionnées par les soldats français et violées. Elles ont décrit ces faits avec une grande précision qui ne laisse pas place au doute, comme on le voit dans le récent documentaire.

Ces camps sont gérés par l’armée française ?
Non, ils ne sont pas gérés entièrement par les soldats français car ils ne sont pas assez nombreux. Les soldats de Turquoise travaillent en lien avec des administrateurs locaux, qui sont des Hutus ayant eux-mêmes participé au génocide. D’où l’ambiguïté de cette « protection » française qui joue sur deux tableaux : d’une part elle veut protéger les Tutsis mais d’autre part elle utilise pour les protéger et les garder des personnes qui ont elles-même tué des Tutsis ou participé à des massacres.

Les plaintes concernent donc deux camps, est-ce que cela s’est produit dans d’autres endroits, est-ce que davantage de femmes ont été victimes ?
Evidemment, il y a probablement eu d’autres femmes violées. Certaines sont mortes, comme me l’ont dit celles qui ont porté plainte. Et il y a beaucoup de femmes qui n’osent pas porter plainte, car être une femme violée au Rwanda, c’est considéré comme une faute, elles sont considérées comme des collaboratrices. Une des plaignantes raconte dans le film que son mari a divorcé lorsqu’il a appris qu’elle avait déposé plainte pour viol.

Pouvez-vous revenir sur cette qualification des viols de « crime contre l’humanité », quel en a été l’impact ?
La qualification de crime contre l’humanité a été retenue par la juge d’instruction, suite au dépôt des 3 premières plaintes, car les femmes ont témoigné avoir été sélectionnées par les soldats français parce qu’elles étaient tutsies. Puis les deux autres plaintes qui ont rejoint le dossier ont reçu la même qualification.
Ce qui est important à savoir, c’est que le parquet a fait appel de cette qualification. Dans l’instruction, l’armée disait, je caricature grossièrement, « quand on est en campagne, on viole, c’est comme ça ». Mais la chambre d’instruction a rejeté l’appel du parquet en disant que ces viols de femmes avaient été des viols de femmes tutsies et que cela faisait partie d’un génocide. Cette reconnaissance de l’appellation de crime contre l’humanité est fondamentale et cruciale. C’est le nœud central du dossier et c’est ce qui fait peur à l’armée française, car elle sait que c’est imprescriptible. A partir du moment où le parquet a fait appel sur ce point, c’est significatif aussi de la position de l’État français dans ce dossier...

Comment s’est déroulée l’enquête depuis le recueil des témoignages ?
Lorsque les plaintes sont ramenées en France, les femmes sont convoquées à Paris et auditionnées par le juge d’instruction, qui les déclare recevables. Pour les deux plaignantes suivantes, l’audition a lieu au Rwanda.
Mais depuis ces étapes, il ne s’est rien passé. Cela traîne beaucoup, malgré les différentes relances. Un des écueils majeurs dans l’enquête, c’est la reconnaissance visuelle des violeurs, qui est évidemment extrêmement difficile pour les femmes. Il faudrait que l’armée délivre le trombinoscope précis de tous les militaires présents dans les camps de Murambi et Nyarushishi. Mais l’armée refuse. Le parquet aura alors beau jeu de dire que le procès ne peut pas avoir lieu puisqu’on ne peut pas identifier les violeurs. C’est le risque qui existe en ce moment.

Est-ce que des responsables militaires ont été convoqués pour être auditionnés ?
La justice française, quand elle ne veut pas avancer, trouve les moyens de prendre des chemins de traverse pour qu’on ne puisse pas dire qu’elle bloque. Donc, effectivement, des soldats de la hiérarchie des camps de Nyarushishi et Murambi ont été convoqués comme témoins et ils ont tout nié en bloc. En somme, ils disaient qu’ils ne pouvaient pas violer les femmes puisque leur commandant leur avait dit que c’était interdit. La revue Causette avait fait un très bon papier là-dessus en 2011. C’est comme si on disait : en France, le viol c’est interdit, c’est pour ça qu’il n’y en a aucun dans ce pays.

D’où viennent les blocages dans ce dossier ? Qu’est-ce qui pourrait permettre des avancées ?
Il n’y aura aucune volonté d’avancer de la part de l’armée française. Et on pourrait dire avec un euphémisme qu’il n’y a pas de volonté arrêtée du Pôle génocide d’arrêter l’instruction. Le documentaire va peut-être servir de catalyseur, mais pour le moment c’est très lent. Les juges changent régulièrement, c’est normal puisqu’il y a un roulement, mais en attendant le temps passe et cela n’avance pas.
La question importante ici, c’est qui a commis les viols ? Pour certains, ce sont des légionnaires de la Légion étrangère, car ce sont eux qui étaient en charge du camp de Nyarushishi. Par définition, la Légion étrangère est composée de soldats qui ne sont pas forcément Français. Il est donc facile, ou le sera, pour l’armée française, de faire que ces responsables des viols soient renvoyés dans leur pays d’origine. Il est très possible que l’armée française connaisse parfaitement qui sont les auteurs des viols, car il n’y avait pas des milliers de soldats envoyés sur place. L’hypothèse la plus probable à mon avis est que ces soldats ont été identifiés, qu’ils sont d’origine étrangère, qu’on leur a demandé de rentrer dans leur pays, et qu’on va les perdre de vue, car ils n’ont pas été réembauchés dans l’armée. On efface le crime en écartant le coupable.
Déjà au moment de recueillir les témoignages, on nous a mis des bâtons dans les roues. Je vais vous raconter une anecdote. Lorsque je vais au Rwanda en 2004 pour recueillir les plaintes des femmes violées, une femme rwandaise se propose de porter plainte et je la reçois. Elle dit qu’elle est hutue, qu’elle était dans le camp de Nyarushishi et qu’elle a été violée par les soldats français de l’opération Turquoise. Mais lorsque je lui pose des questions, ses réponses me paraissent un peu fausses. Pour vous redonner le contexte, quand j’ai recueilli les témoignages de Concessa et Jacqueline, les premières plaignantes, elles avaient des crises de nerf pendant les entretiens. C’était la nuit, on avait mis des bougies, on était dans un hôtel au sous-sol parce qu’on ne voulait pas que les Hutus autour de l’hôtel se retournent contre elles, je rappelle qu’on est en 2004. On est donc dans l’appréhension et la peur de mettre en danger ces femmes qui voulaient porter plainte. Après avoir recueilli ces plaintes, dont la vérité éclatait sur le visage et sur la manière de le raconter de ces femmes, je reçois donc cette autre femme qui veut aussi porter plainte et là je ressens autre chose. Je trouve qu’elle récite un peu, qu’elle raconte qu’elle a été violée comme on dirait qu’on a été boire un verre.Je me dis que quelque chose ne va pas. Je fais mon enquête et je comprends que cette femme est une fausse plaignante. On a réussi à l’identifier comme étant la femme qui tenait le bar où s’abreuvaient les soldats de Turquoise en 1994. Je pense donc que c’est l’armée française elle-même qui a essayé de nous mettre des bâtons dans les roues en nous donnant une fausse plaignante hutue dont le témoignage permettrait de relativiser et de balayer le témoignage des autres femmes tutsies, et de faire tomber l’accusation de crime contre l’humanité. C’est dire la force de l’armée française pour colmater et fermer ce dossier, dès 2004. Cela montre à quel point l’armée a peur.
Maintenant il n’y a qu’une seule solution, qu’une seule réponse à cela : qu’une voix dans l’armée s’élève contre ces crimes, demande des comptes. Il y en a déjà eu à propos du Rwanda. Il y a donc peut-être, en ce moment, quelque part dans l’armée, un responsable militaire qui se donne une certaine idée de la France et qui ne veut pas d’une France qui envoie des soldats violer des femmes. Ce témoignage-là, on l’attend. Il faut qu’on arrive à sensibiliser l’armée.

Quelle a été la genèse du documentaire de M. Stanzke et G. Faye ? Y avez-vous participé ? Et quel a été son impact ?
J’ai été sollicitée par Michaël Stanzke pour l’aider à faire ce film, je lui ai fourni tous les documents et tous les contacts que j’avais, je suis même allée au Rwanda une semaine avant le tournage pour conforter les femmes dans la nécessité de témoigner et leur donner confiance. Aujourd’hui c’est très important que ce film existe.
Au niveau médiatique les retombées ont été très importantes, c’était incroyable, mais on sait que le soufflé va retomber.
Au niveau judiciaire, on sait que le tribunal a le film entre les mains, les juges l’ont demandé. Mais honnêtement je n’ai pas eu de nouvelles importantes depuis la sortie du documentaire. J’ai très peur qu’on aille vers un non-lieu, comme pour le dossier Bisesero.
Selon l’avocate, les plaintes des femmes violées sont très solides car ce sont des actes précis dans un lieu précis. On a des actes clairs, des femmes qui ont été violées par les soldats français qui étaient censés les protéger. C’est pour cela que le parquet et l’armée française ont très peur.

Est-ce que le documentaire a été vu au Rwanda ? A-t-il suscité de nouveaux témoignages ?
Oui, il a été vu là-bas. Je suis en contact régulier avec les femmes plaignantes, et le film les a beaucoup soulagées, que ce soit dit au grand jour. Elles sont maintenant considérées comme des victimes, ce qui n’était pas gagné au début. Le film les a aussi aidées à avoir une meilleure image d’elles-même.
J’espère toujours de nouveaux témoignages mais pour l’instant je n’ai eu aucune sollicitation.
Il n’y a qu’une seule chose qui fera avancer le sujet maintenant, c’est qu’un militaire parle. Il faut qu’il y ait au moins un soldat du camp qui parle. Soit un violeur, soit un témoin de viol. Juste un, et cela empêcherait d’avoir un non-lieu. Mais personne ne le fait, l’armée c’est la grande muette.
Propos recueillis par Marie Bazin

UN CHOC SALUTAIRE

« On pensait naïvement que le blanc était un sauveur et qu’il apportait forcément la paix. Mais nos problèmes ont empiré. On s’était habitué à la souffrance, et ils ont aggravé notre situation. » (Concessa Musabyimana).

« On commençait à espérer le retour de la paix. On était comme d’habitude dans nos tentes. Eux, ils étaient toujours en train de guetter à la recherche d’une jolie fille. Et ils disaient « Tutsi, Tutsi ! ». Ils nous appelaient comme ça. « Tutsi, Tutsi ! ». Ils s’approchaient de nos tentes et disaient encore : « Tutsi, Tutsi ! ». Ils te sortaient de la tente et faisaient de toi ce qu’ils voulaient » (Marie-Jeanne Muraketete).

« Leurs désirs étaient des ordres. Se mettre à quatre pattes ou lever la jambe, on s’exécutait. Ils réalisaient tous leurs fantasmes. » (Prisca Mushimiyimana).
C’est par ces extraits de témoignages que s’ouvre le documentaire co-réalisé par Michaël Stanzke et Gaël Faye, intitulé « Rwanda : le silence des mots ». En quelques phrases sont résumées les souffrances endurées par les femmes tutsies des camps de réfugiés de Nyarushishi et Murambi, de même que les éléments principaux à charge contre l’armée française, contre laquelle ces femmes ont porté plainte. Elles ont été violées par ceux qui venaient les protéger, elles ont été violées car elles étaient tutsies, et ces viols ont eu lieu de manière répétée. C’est la première fois que les témoignages de ces femmes sont livrés au grand jour et diffusés en France, grâce à ce documentaire et aux liens de confiance établis par Annie Faure avec ces femmes depuis qu’elle les accompagne auprès de la justice française.
Le documentaire commence par poser le contexte, celui du génocide des Tutsis du Rwanda en 1994, à travers le parcours des quatre femmes interrogées. En racontant « leur » génocide, elles racontent aussi le génocide dans son ensemble, et ainsi le film rend cette histoire accessible et compréhensible même pour des personnes qui la découvriraient.
Elles racontent ensuite l’horreur qui se poursuit, à la fin du génocide, commise cette fois par les soldats français. Les co-réalisateurs les filment de façon très sensible, avec une grande pudeur, sur les lieux des viols où certaines ont choisi de retourner, non seulement pour tourner le film, mais surtout pour tenter de traverser ensemble cette souffrance et pour transmettre cette histoire à leurs proches.
Ce documentaire rejoint ainsi le corpus d’œuvres et d’ouvrages qui, par leur sincérité et leur justesse, produisent un choc salutaire chez leur auditoire.

"Rwanda, le silence des mots", Michaël Stanzke et Gaël Faye, 60 minutes, 2021. En accès libre sur la plateforme Arte.tv .

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