Survie

Invisibilisation des militaires français au Sahel

(mis en ligne le 16 janvier 2023) - Raphaël Granvaud

Le 9 novembre, Emmanuel Macron a officialisé la fin de l’opération Barkhane tout en annonçant une refonte du dispositif militaire en Afrique de l’Ouest pour poursuivre la « lutte contre le terrorisme ».

« L’opération Barkhane ne s’arrêtera que le jour où il n’y aura plus de terroristes islamistes dans la région », assurait Emmanuel Macron lors de sa visite à Gao, au Mali, au début de son premier mandat. Le ton n’est plus le même : à l’occasion de sa présentation de la Revue nationale stratégique (le rapport public annuel sur la défense et la sécurité en France et dans le monde), le président a confirmé la fermeture de cette opération et une évolution à venir sur « le statut, le format et les missions des actuelles bases militaires françaises au Sahel et en Afrique de l’Ouest ». Cette réorganisation s’inscrit dans le cadre des nouvelles priorités assignées à l’armée française, explique Macron : « En 2017, le modèle d’armée que j’avais trouvé était, au fond, né de 2001 et du basculement du monde dans la lutte antiterroriste, de la logique de coup de poing dans des théâtres souvent permissifs. (...) Mais il y a aussi les défis du futur » et « le risque de guerre de haute intensité entre États » (discours à Toulon du 09/02/22). Un rééquilibrage des moyens était réclamé depuis maintenant plusieurs mois par certains officiers. À leurs yeux, la présence de 5000 soldats au Sahel se justifiait d’autant moins que 80 % des pertes infligées aux djihadistes présumés étaient dues aux frappes aériennes.

De la discrétion

« Notre engagement aux côtés de nos partenaires en Afrique doit désormais être centré sur une logique de coopération et d’appui à leurs armées. Cela doit se traduire par un dispositif plus léger et plus intégré avec elles », a expliqué Macron. Près de 3000 militaires français devraient tout de même être maintenus, mais sans le statut d’opération extérieure. Une solution qui n’offre que des avantages : pas de contrôle parlementaire en France (même si Barkhane n’avait jamais fait l’objet d’un vote, contrairement à ce que prévoit la Constitution au-delà de 4 mois d’opération), et moins de visibilité en Afrique. « Dans le champ des perceptions, Barkhane continue d’occuper une présence très importante sur les réseaux sociaux. Il faut y mettre clairement un terme pour pouvoir basculer sur une autre logique », expliquait-on dans l’entourage de l’Élysée (AFP, 09/11/22). Il n’y a guère de surprise dans ces annonces : « Notre volonté est de sortir d’une logique d’opération extérieure » avait déjà annoncé Macron en février 2021 (sommet du G5 Sahel, 16/02/21). En juin de la même année (conférence de presse du 10/06/22), il avait confirmé la fin prochaine de Barkhane et « une transformation profonde de notre présence militaire au Sahel », un « changement de modèle » au profit de ce que les militaires nomment le « partenariat militaire opérationnel » et le « partenariat militaire de combat », qui couvrent la coopération depuis la formation classique jusqu’à l’accompagnement au combat sur le terrain. En clair, plus de gros détachements militaires français opérant seuls, mais une présence plus discrète, en accompagnement des forces africaines, ou sous la forme de forces spéciales.

Barkhane en zone de turbulence

A cette époque, Macron espérait encore que la réduction des effectifs français serait compensée par l’action d’une coalition internationale de forces spéciales (Takuba) dont l’armée française serait « la colonne vertébrale ». Mais la crise diplomatique avec le Mali a contraint les militaires français à revoir les plans qu’ils avaient échafaudés. « Le point de départ de ces tensions » n’est pas le coup d’État d’août 2020, contrairement à ce qu’écrivent certains journalistes (Ouest France, 01/02/22). La chute du président Ibrahim Boubakar Keita a été favorablement accueillie par l’Élysée, au point que la diplomatie française avait conseillé aux pays de la Cedeao de ne pas réclamer son rétablissement au pouvoir. En février 2021, Macron décernait même un satisfecit public aux autorités de transition, à l’occasion d’un sommet des pays du G5-Sahel. Les premières tensions sont apparues sur la question de savoir si le Mali devait négocier avec les chefs des groupes djihadistes et la crise a éclaté avec le deuxième coup d’État de mai 2021. Le président de transition Bah N’Daw, de retour d’une visite en France, a tenté d’évincer certains militaires à l’occasion d’un remaniement ministériel. Ces derniers y ont vu une manœuvre française et l’ont renversé. Macron, qui tenait Bah N’Daw pour le garant de « l’étanchéité entre le pouvoir et les djihadistes » (interview au JDD, 29/05/21), a alors multiplié les pressions contre la prise du pouvoir du colonel Assimi Goïta, jusqu’à une suspension temporaire de la coopération militaire. Une mesure rarissime, dont le Tchad, pourtant pas avare en sang versé à l’encontre des opposants et de sa population, n’a jamais eu les honneurs.

Retour de bâton

C’est dans ce contexte que Macron a annoncé la fin prochaine de l’opération Barkhane en juin 2021, puis la fermeture des bases de Kidal, Tessalit et Tombouctou, les plus au nord du Mali, pour alléger les effectifs militaires français au Sahel. Dans un discours à l’ONU le 26 septembre, le Premier ministre malien a alors accusé la France de s’être livrée « à une espèce d’abandon en plein vol ». Lorsqu’on a appris que le nouveau pouvoir malien négociait avec la société militaire privée russe Wagner, bras armé officieux du Kremlin, les pressions françaises se sont encore accrues, pour tenter de faire capoter l’accord, en vain. On connaît la suite : arrivée de Wagner, succession de propos quasi-insultants des ministres français, expulsion de l’ambassadeur de France du Mali, rupture des accords militaires et retrait des troupes françaises du pays achevé en août 2022. Depuis, les autorités françaises et maliennes se rejettent la responsabilité de la dégradation de la situation sécuritaire au nord du Mali. L’État islamique au grand Sahara (EIGS), malgré les lourdes pertes que lui ont occasionné les bombardements de l’armée française les mois précédents, est en effet redevenu dominant et sème la terreur, au point que les autres groupes armés (indépendantistes ou pro-Bamako) en sont réduits à faire front commun contre lui avec le GSIM affilié à Al-Qaida (les forces armées maliennes épaulées par Wagner ne semblant pas pressées intervenir dans ce secteur). Le chef de la diplomatie malienne assure disposer de preuves que l’armée française a livré des armes aux djihadistes, discours extrêmement populaire au Mali. Les autorités françaises expliquent de leur côté que le retour en force des djihadistes n’est que la conséquence du retrait de Barkhane. S’il est exact que l’EIGS a profité de la fin des opérations aériennes de la France pour concentrer ses troupes au nord du Mali, et que certains ont rejoint les rangs du GSIM pour s’en protéger, les groupes djihadistes avaient en réalité regagné en puissance bien avant le départ des militaires français, montrant l’inefficacité, sur le moyen terme, de l’intensification de la « guerre contre le terrorisme » des mois précédents.

Un flou persistant

Ce départ précipité et contraint a accéléré la clôture de Barkhane et entraîné la dégringolade des dispositifs internationaux dont la France s’était entourée. La force européenne Takuba, péniblement mise en place, a pris fin en juillet ; la mission européenne de formation EUTM a été mise en sommeil ; plusieurs pays contributeurs de troupes dans la Mission des nations unies au Mali (Minusma) ont annoncé leur retrait, et le G5-Sahel est paralysé. C’est l’une des raisons qui explique pourquoi l’annonce d’un nouveau dispositif antiterroriste a été repoussé à plusieurs reprises.

Officiellement, il s’agit de mener des concertations pour s’adapter au mieux aux « besoins qui seront exprimés par nos partenaires ». Macron a en effet très tôt annoncé sa volonté de voir le dispositif militaire français associer davantage de pays en Afrique de l’Ouest pour contrer les tentatives d’implantation djihadistes. Le retard pris pour annoncer le nouveau cadre de lutte contre le terrorisme est sans doute lié à la difficulté de convaincre certains d’entre eux de s’y associer. Il est en effet devenu risqué politiquement de solliciter le soutien de l’armée française. Le Bénin par exemple, malgré un déplacement du président Macron en août 2022, a préféré nouer une coopération militaire avec le Rwanda, se contentant de demander à la France de lui fournir des équipements militaires. Six pays africains (Burkina Faso, Bénin, Côte d’Ivoire, Niger, Ghana, Togo, et à l’origine, Mali) ont annoncé en novembre 2022 vouloir créer une force militaire conjointe dans le cadre de l’initiative d’Accra lancée en 2017. Il est vraisemblable que la France cherche comment apparaître en soutien de ce nouveau cadre régional, auquel le président français avait déjà manifesté le souhait d’être associé. La volonté de se mettre au service des armées nationales ou régionales africaines est la tarte à la crème de la coopération militaire française depuis 25 ans pour justifier le maintien des bases militaires. La France s’efforce aussi de relancer l’implication d’autres pays européens à ses côtés. Mais l’instabilité politique de certains pays africains et le bilan de l’action française au Mali ont de quoi rendre les uns et les autres plus que sceptiques.

Poursuite de la guerre

En attendant, la « guerre contre le terrorisme » se poursuit au Niger dans le cadre d’un « partenariat inversé » : formellement, la force française est placée sous commandement nigérien. Difficile de croire qu’elle lui soit réellement subordonnée dans les faits. Elle fournit le renseignement, la logistique, la formation, le conseil, des moyens aériens et technologiques : on voit mal ce qui pourrait la contraindre à obéir à des ordres qu’elle n’aurait pas a minima contribué à élaborer… Pour le reste, on ne discerne guère de changements dans la stratégie, si ce n’est que les communiqués d’auto-célébration sont désormais lus par des officiers nigériens. Ainsi, fin octobre 2022, l’état-major nigérien se félicite du « bilan positif » des quinze opérations conjointes menées depuis juillet avec les militaires français, sur une tonalité qui rappelle les débuts de l’opération Barkhane au Mali. La destruction de « plusieurs plots logistiques » et « des moyens roulants » appartenant à des djihadistes présumés, la saisie d’armes et de munitions ainsi que l’arrestation d’« une trentaine de suspects » auraient « contribué à l’instauration d’un climat de sérénité ayant favorisé la reprise des activités agro-pastorales » (AFP, 29/10/22). Des « opérations de réassurance » sont également menées au profit des forces nigériennes, les moyens aériens français basés à Niamey étant utilisés pour bombarder les regroupements identifiés comme des GAT (groupes armés terroristes) et les « neutralisations » se poursuivent, même si ce n’est pas « un contexte de belligérance très forte », comme l’indique le président nigérien (LeMonde.fr, 21/11/22), les groupes djihadistes opérant surtout au Mali et au Burkina. Côté français, on ressort aussi le couplet du « nexus civilo-militaire », conformément aux promesses d’Emmanuel Macron « de mettre davantage les populations civiles au cœur de [la] stratégie de lutte contre les groupes terroristes ». Apparemment, il s’agit surtout de valoriser médiatiquement l’action de l’Agence française de développement pour redorer l’image de la France, dans un contexte de rivalité avec la Russie (LeMonde.fr, 14/07/22).

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on voit mal en quoi le « nouveau partenariat » que la France entend passer avec les pays africains pour poursuivre la « guerre contre le terrorisme » produirait des effets différents de ceux produits par l’opération Barkhane.

Raphaël Granvaud

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 323 - décembre 2022
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