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GABON Coup d’Etat contre Bongo mais pas contre la France

rédigé le 31 août 2023 (mis en ligne le 2 janvier 2024) - Juliette Poirson

Après deux « coups d’État électoraux » commis par Ali Bongo en 2009 et 2016, les militaires gabonais, notamment la garde républicaine, ont pris le pouvoir le 30 août dernier, juste après l’annonce de résultats bidonnés de l’élection présidentielle le donnant gagnant. Les Gabonais sortent de 56 ans de ‘règne’ de la famille Bongo mais les militaires putschistes ont garanti que les intérêts français ne seraient pas menacés. Analyse par Régis Essono, adhérent de Survie et militant actif de la diaspora gabonaise. 

Peux-tu présenter ton activité liée à la situation politique au Gabon ?

En 2009, Omar Bongo, après 42 ans de règne, meurt et lors de l’élection présidentielle anticipée qui suit, c’est son fils qui gagne de manière frauduleuse et en se livrant à une répression sanglante et meurtrière. A partir de là, pour moi, il n’y avait pas d’autre choix que de m’engager dans la lutte pour une véritable démocratie au Gabon. En 2009, on ne s’attendait pas à ce que la répression du pouvoir soit aussi brutale et meurtrière, mais, malheureusement, on pouvait s’attendre au soutien de la France et, effectivement, elle a soutenu le pouvoir, en reconnaissant la victoire d’Ali Bongo et en ne dénonçant pas cette répression. Pire, la France, notamment via ses médias, a accompagné le discours du nouveau pouvoir en minimisant les répressions. Une bonne partie des Gabonais a essayé d’y croire quand même. Il est vrai que le début du septennat commence avec des annonces qui ont pu en tromper beaucoup. Mais assez vite, il ne faisait aucun doute que l’on était bien dans la continuation du régime précédent, voire même en pire. Puis, il y a eu l’élection présidentielle de 2016. On retrouve le scénario de 2009 en pire : fraude, répression sanglante et meurtrière avec comme point d’orgue l’attaque du QG de Jean Ping, le réel vainqueur de l’élection, attaque durant laquelle les forces de l’ordre ont tué des dizaines de Gabonais. Cela a été un véritable traumatisme. Pour les Gabonais, 2016 n’a jamais été soldée.

Tu expliques qu’il faut revenir à l’élection de 2016 pour comprendre ce qui vient de se passer : il semble qu’il y avait une fébrilité du pouvoir, et que le Gabon restait isolé au niveau international...

En 2016, Jean Ping a réussi à coaliser, in extremis, autour de lui les principaux responsables de l’opposition, et les Gabonais avaient gagné en expérience depuis 2009 en matière de contrôle des élections.   Le régime a été tellement pris de court qu’il a été obligé de se livrer à des fraudes grossières constatées par les observateurs internationaux notamment de l’UE : dès lors que cette mission a montré qu’elle comptait mener sa mission réellement, elle a été mise sous pression par le pouvoir. L’UE a dénoncé cette situation et a voté deux résolutions au Parlement européen sur la situation au Gabon. Par la suite, il y a eu un isolement diplomatique d’Ali Bongo qui n’est pas sorti du Gabon pendant un an. Celui qui le remet en selle, c’est le président français, à partir de 2017, notamment quand E. Macron l’a invité au One Planet Summit, le sommet pour le climat qu’il a organisé à Paris, au prétexte qu’Ali Bongo - qui avait compris depuis plusieurs années le profit diplomatique qu’il pouvait tirer des questions environnementales - dirigeait un groupe de l’Union africaine dédié aux enjeux climatiques. Il a réitéré l’invitation à plusieurs autres sommets organisés par la France. En mars dernier, c’est le comble : cette fois, c’est Emmanuel Macron qui s’est déplacé au Gabon en prenant le prétexte du One Forest Summit. Dès l’annonce de ce sommet, co-organisé par le Gabon et la France, la société civile gabonaise a alerté et enjoint M. Macron à ne pas y participer. Elle lui a adressé un courrier lui expliquant l’inopportunité de sa présence au vu de la situation sociale et politique extrêmement tendue du pays et du contexte pré-électoral : la présence de M. Macron pouvait être interprétée comme un soutien à Ali Bongo et alimenter un ressentiment contre la France. Malgré cela, M. Macron est venu et il s’est passé ce à quoi tout le monde s’attendait : cela a été un moment de communication formidable pour M. Bongo. Selon ma lecture, Ali Bongo a tiré, à sa manière, les leçons de 2016. Cette année-là, son camp, pensant avoir suffisamment bien préparé sa réélection, s’est livré à une opération d’apparente transparence en invitant diverses missions d’observation électorale, dont celle de l’UE. Cette transparence électorale s’étant retournée contre eux en 2016, elle a été complètement ignorée en 2023. Et toute une série de mesures à des fins de fraude ont été prises. Premier étage de la fusée dès le mois de mars : révision constitutionnelle dont la mesure phare est l’adoption de l’élection à un tour. Deuxième étage en juin : annonce que ce seront des élections générales - présidentielle, législatives et locales. Troisième étage : mi-juillet, 6 semaines avant les élections, révision substantielle du code électoral avec diverses dispositions dont le seul objectif est de rendre impossible une victoire de l’opposition. Désormais, il ne peut y avoir par bureau de vote que deux représentants pour l’ensemble de l’opposition, deux pour la majorité et un pour les indépendants, quel que soit le nombre de candidats ! Cela complique la collecte des PV, et donc le contrôle des résultats, par l’opposition. Le dispositif le plus contesté est celui du bulletin unique, rebaptisé par les Gabonais « bulletin inique », qui lie élections présidentielle et législatives : quand on vote pour le candidat d’un parti dans l’une de ces deux élections, on vote automatiquement pour le représentant de ce parti dans l’autre élection. L’objectif est d’empêcher l’opposition de mettre en place des ententes électorales. A la surprise du pouvoir, la coalition des principaux candidats de l’opposition trouve une parade en décidant de sacrifier les législatives et en désignant un candidat unique pour la présidentielle en la personne d’Albert Ondo Ossa.

Pris de court par cette parade inattendue de l’opposition, le pouvoir multiplie alors les manœuvres frauduleuses. Ainsi, quelques jours avant l’élection, de nombreux bureaux de vote sont supprimés à l’étranger ; des personnes sont radiées des listes de manière inexpliquée ; on crée un désordre dans la logistique pour décourager les personnes d’aller voter. Le jour de l’élection, des bureaux de vote sont ouverts avec jusqu’à 5 ou 6 heures de retard, et dans nombre d’entre eux, les bulletins de vote du candidat de l’opposition sont manquants, etc. Parallèlement, diverses mesures sont prises pour assurer une absence de transparence électorale : refus de missions d’observation électorale, refus d’accréditations des journalistes étrangers… Cerise sur le gâteau : le jour de l’élection, le régime annonce la fermeture des frontières, la suspension de médias français (RFI, France 24, TV5 Monde) et la coupure d’Internet. Il instaure également un couvre-feu. Tout cela entretient une certaine psychose. Le but était de mettre le pays sous cloche. La seule et unique issue évidente de tout cela était qu’on allait annoncer une victoire d’Ali Bongo. Ils ont pris 4 jours pour l’annonce des résultats… le temps d’organiser la fraude. Ils annoncent leurs résultats en pleine nuit entre 4h et 5h du matin le 30 août. Quelques minutes plus tard, les militaires entrent en action pour annoncer leur prise de pouvoir ainsi que l’annulation des élections et la suspension des principales institutions.

Là, c’est la liesse, après tant d’années, j’imagine ? Quel regard tu as porté sur ces événements ?

Bien sûr, beaucoup de joie mais aussi d’interrogations : quelles sont les intentions réelles des militaires ? Est-ce un vrai coup d’État ou une révolution de palais entre des clans de la famille Bongo ? Il y a aussi le profil des putschistes : leur chef est aparenté à Ali Bongo et a été l’aide de camp d’Omar Bongo, et il dirige la Garde républicaine, qui est coupable de nombreuses exactions et répressions contre les Gabonais. J’ai été interpellé par un point : durant les premiers jours, à aucun moment les putschistes n’ont mentionné dans leurs déclarations publiques l’opposition politique, à commencer par celui qui venait de remporter l’élection présidentielle. Les militaires ont rapidement organisé beaucoup de rencontres, au pas de charge, avec des représentants de divers pans du pays : patronat, religieux, diaspora, partis politiques et, en bout de course, des membres de la plateforme qui a soutenu Albert Ondo Ossa. Cinq jours après le coup d’État, le chef des putschistes, Brice Oligui Nguema, a prêté serment pour devenir officiellement président de la transition. On est dans une séquence où rien n’est stabilisé et où la suite de ce coup d’État peut encore s’écrire dans un sens ou dans l’autre.

Quant au rôle de la France, comment analyses-tu la situation, est-ce qu’il y a eu un lâchage juste avant, quelle posture a-t-elle ?

Une question s’est posée tout de suite : est-ce que la France est derrière ce coup d’État ? Je ne le crois pas, même si elle ne pouvait ignorer que quelque chose se tramait, ne serait-ce que parce que depuis l’indépendance, elle encadre la Garde républicaine et que, régulièrement, les 
« éléments des forces françaises au Gabon » font des exercices avec les militaires gabonais. Mais quel aurait été son intérêt ? D’accord, ses relations avec Ali Bongo et son entourage sont difficiles mais les intérêts français sont globalement préservés. De plus, aucun des principaux candidats de l’opposition ne présentait une menace pour la France. On pourrait rétorquer que les Français voulaient se débarrasser d’Ali Bongo parce que c’était le maillon faible. Mais de quel point de vue ? Même si ce dernier et son clan détournent à leur profit une part substantielle des richesses du pays, ils ne gênent pas les entreprises françaises. Puis, si la France avait préparé un coup d’État contre Ali Bongo, elle aurait certainement préparé le terrain avant, notamment au niveau médiatique, comme cela avait été fait pour Gbagbo. Là, il n’y a rien eu. En fait, tout le monde s’attendait à une répétition du scénario de 2009 et 2016. Maintenant, on ne peut pas dire que la France est innocente dans l’histoire. Si l’on compare avec le Niger, les relations ne sont pas les mêmes : dans le cas du Niger, nous avons droit à des cris d’orfraie pour « protéger la démocratie » alors que dans le cas du Gabon elle n’a quasiment rien dit et je pense qu’elle-même ne savait pas forcément comment réagir car le coup d’État crée une situation d’incertitude qui n’est jamais agréable pour la bonne marche des affaires. Je constate que la première réaction de la France, via Mme Colonna, était une phrase bateau du type « nous suivons de près la situation avec préoccupation ». Ironie, il a fallu attendre que la Chine, peu connue pour sa défense acharnée de la démocratie, appelle à un retour à l’ordre constitutionnel pour que la France se décide à condamner, assez mollement, le coup d’État par la voix d’Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement. J’y ai vu le signe d’un acteur qui ne sentait pas  ses intérêts fondamentalement menacés.
Il y a eu une couverture médiatique à minima sur ces élections, le changement constitutionnel en amont, etc.

Du point de vue français, il y avait un désintérêt médiatique manifeste qui peut interroger : seuls ses médias publics internationaux (France 24, RFI, TV5 Monde) en ont plus ou moins parlé. Du point de vue des autorités gabonaises, c’était voulu, comme je l’ai expliqué à propos de la volonté d’avoir le moins de transparence possible. On en a surtout parlé parce qu’il y a eu le coup d’État et à cause du contexte du Niger et de la thématique de l’épidémie des putschs. L’Afrique centrale, on y fait moins attention et le Gabon n’est plus le partenaire qu’il était à l’époque d’Omar Bongo. Surtout, les putschistes ont très vite rassuré sur le fait que tous les engagements du Gabon seraient respectés. Africa intelligence a révélé que dès les premières heures suivant le putsch, les militaires ont eu un entretien avec les Français pour les rassurer quant au fait que le coup d’État n’est motivé que par des questions internes mais ne remettait pas en question leurs intérêts. Au niveau des élites gabonaises, il n’y a pas vraiment de sentiment antifrançais. Il y a même une forte proximité. Par contre au niveau de la population, il peut y avoir un fort ressentiment vis-à-vis de la politique française (et non des populations françaises). Pour l’instant, ceci est occulté parce que la joie de ne plus voir Bongo fait que la France passe au second plan. Mais ça peut vite revenir. Quand, le 1er septembre, Sébastien Lecornu a annoncé la suspension de la coopération militaire avec le Gabon, la réaction de nombreux Gabonais a été de demander d’aller plus loin avec la fermeture définitive de la base militaire française et le départ des soldats : il y a une présence militaire française ininterrompue depuis l’indépendance et les Gabonais estiment qu’elle ne leur a jamais apporté quoi que ce soit de bon, bien au contraire !   

Propos recueillis par Juliette Poirson

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 330 - septembre 2023
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