Survie

Déni-oui-oui

rédigé le 1er octobre 2023 (mis en ligne le 16 novembre 2023) - Raphaël Granvaud

Auditionné par les parlementaires le 4 octobre dernier, la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, a expliqué le départ des militaires français du Niger par ces mots : « Il n’est pas question de coopérer militairement avec des putschistes ». Une affirmation qui a dû faire sourire dans un certain nombre de casernes françaises et africaines. Après le coup d’État militaire survenu au Gabon le 30 août, la coopération militaire n’a été suspendue que 10 jours. Au Burkina Faso, elle n’a pris fin qu’après que les militaires au pouvoir ont dénoncé les accords de coopération qui la régissaient et qu’ils ont poussé les forces spéciales françaises vers la sortie. Au Mali, le renversement du président IBK a d’abord été accueilli favorablement par Macron et Le Drian et ce n’est qu’après le deuxième coup d’État que la coopération militaire a été suspendue « à titre conservatoire et temporaire », puis là aussi définitivement stoppée par le nouveau pouvoir. En Guinée, elle n’a jamais cessé. Au Tchad, elle semble même avoir été renforcée après la prise du pouvoir du fils Déby, adoubé par Macron. Et ne parlons pas des putschs constitutionnels et électoraux à répétition dans les pays « amis de la France » : la coopération militaire s’y poursuit en toute quiétude. Il y a putschistes et putschistes, et la boussole du pouvoir français n’est ni la nature des régimes politiques ni la gravité de la répression commise par les forces que la coopération française a contribué à former. Ce sujet n’est pas le seul sur lequel la diplomatie française propose une lecture de la réalité marquée par le déni le plus outrancier : au Sahel, la France a été « exemplaire ». Ni erreur, ni faute, ni crime, ni ingérence. Et l’opération Barkhane est « un succès ». Un refrain que ne cesse d’entonner également le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, conformément à la ligne fixée par l’Élysée. Le tout est assorti d’une grossière réécriture de l’histoire. Selon lui, ce n’est qu’après le départ des troupes françaises du Sahel que les groupes djihadistes auraient repris du poil de la bête : « il a suffi qu’on nous invite à partir pour que le terrorisme reprenne », répète-t-il en boucle. Entre 2013 (début de l’opération Serval) et 2022 (fin de l’opération Barkhane), la situation sécuritaire de la région n’a pourtant pas attendu le départ des militaires français pour se dégrader de manière continue. Pas de coopération militaire avec les putschistes, pas d’échec au Sahel… Mais pourquoi se contenter de si peu ? Il n’y a plus non plus de bases militaires en Afrique, de franc CFA, de soutien politique aux firmes prédatrices, à commencer par les bombes climatiques de TotalEnergies. Les services secrets français n’ont pas non plus continué à soutenir les sociétés qui vendent des logiciels de « surveillance globale » à des régimes autoritaires. Les autorités politiques n’ont pas fermé les yeux sur les crimes parfois commis grâces aux armes, aux formations ou aux renseignements fournis par la France. Et bien sûr, elles n’ont jamais abusé du secret défense pour camoufler ces scandales, ni cherché à intimider les journalistes qui les ont documentés. Bref, comme on sait, il n’y a plus de Françafrique.
Raphaël Granvaud

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 331 - octobre 2023
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