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MÉMOIRE COLONIALE : le colbertisme, ou du 
bon usage de l’esclavage

rédigé le 25 septembre 2023 (mis en ligne le 29 janvier 2024) - Nicolas Butor

Contrôleur général des finances et secrétaire d’État de la Marine de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert est célébré en France pour sa doctrine économique, qui sera d’ailleurs baptisée 
« colbertisme ». Mais par sa théorie comme sa pratique, il est aussi indissociable de l’esclavagisme français.

La figure de Colbert suscite depuis quelques années la polémique. En septembre 2017, à l’initiative de Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) et du philosophe Louis Sala-Molins, une tribune demandait le retrait du nom de Colbert de l’espace public, notamment de la façade des collèges et des lycées [1]. Le 13 juin 2020, Jean-Marc Ayrault (président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage) proposait que les lieux portant son nom à l’Assemblée nationale et au ministère de l’Économie soient rebaptisés [2].-. Dix jours plus tard, la statue de Colbert devant le Palais Bourbon était même recouverte de peinture rouge et d’un grand « Négrophobie d’État » en lettres de sang. Honoré pour son rôle en tant qu’homme d’État de Louis XIV, Colbert est rattrapé par ses actions en faveur de l’esclavagisme et du colonialisme français depuis la publication en 1987 de l’ouvrage Le Code noir ou Le Calvaire de Canaan de Louis Sala-Molins (PUF), à l’origine d’une controverse autour du fameux Code noir dont le texte fondateur a été rédigé à la demande de l’alors secrétaire d’État de la Marine.

L’homme sûr de Louis XIV

Jean-Baptiste Colbert est né le 29 août 1619 à Reims, dans une famille de riches marchands et de banquiers. Il entre en politique en 1640, quand son père lui achète la charge de commissaire ordinaire des guerres auprès de François Sublet de Noyers, secrétaire d’État à la Guerre de Louis XIII. En 1645, il devient secrétaire privé du nouveau secrétaire d’État à la Guerre Michel Le Tellier, puis gestionnaire de la fortune du cardinal Mazarin en 1651. En 1661, ce dernier recommande Colbert à Louis XIV. Le jeune roi, qui l’avait déjà côtoyé par le passé et lui accordait sa confiance, en fait rapidement son intendant des finances après la chute du surintendant Nicolas Fouquet. Celui-ci avait été démis de ses fonctions, puis arrêté et condamné pour malversations en 1661 après une campagne d’accusations de Colbert. Le champ libre, Colbert devient contrôleur général des finances en 1665, puis secrétaire d’État de la Marine et secrétaire d’État de la Maison du roi en 1669.

Le colonialisme au cœur du colbertisme

Cette mainmise de Colbert sur les affaires de l’État lui permet de théoriser et de mettre en pratique une doctrine économique qui prendra a posteriori son nom, le colbertisme. Selon cette doctrine, sorte de mercantilisme à la française, la richesse d’un État repose avant tout sur ses réserves en métaux précieux (or et argent). Il s’agit donc d’importer des matières premières pour les transformer en produits à forte valeur ajoutée qui seront ensuite exportés, en développant l’industrie et le commerce extérieur tout en imposant une politique protectionniste, pour obtenir une balance commerciale excédentaire. La mise en pratique du colbertisme repose sur l’approvisionnement en ressources brutes, qui nécessite le développement colonial français. Dans ce sens, Colbert crée des comptoirs commerciaux (Pondichéry, île Bourbon…) et institue en 1664 deux compagnies publiques, qui se partagent le monde à hauteur du cap de Bonne-Espérance : la Compagnie française des Indes orientales et la Compagnie française des Indes occidentales. Cette dernière, qui devait entre autres permettre de peupler le Canada français grâce aux profits réalisés aux Antilles, sera directement compromise dans la traite esclavagiste.

L’esclavage en théorie et en pratique

En plus de promouvoir la traite par le biais de compagnies commerciales, Colbert commande en 1681 la rédaction d’un édit royal sur les esclaves des îles de l’Amérique, premier texte de ce qui deviendra au XVIIIe siècle le Code noir. Ce texte, qui se base en grande partie sur les règles déjà appliquées de façon officieuse, est le premier à établir une législation concernant le traitement des esclaves, notamment aux Antilles. Outre son contenu (qui officialise le statut d’esclave), le scandale du Code noir est qu’il constitue l’acte fondateur du droit colonial français, qui se caractérise à partir de là comme un droit dérogatoire par rapport au droit commun (par exemple, l’esclavage est interdit en France métropolitaine depuis 1315). Ainsi, si le secrétaire d’État meurt en 1683, soit deux ans avant la promulgation de l’édit royal, il est certain que, comme le résume le CRAN dans sa tribune, « en matière d’esclavage, Colbert symbolise à la fois la théorie et la pratique ».

Nicolas Butor

[1« Comment comprendre que dans les locaux de l’Assemblée nationale, une salle porte encore le nom de Colbert ? », Le Monde, 13 juin 2020.

[2Mémoire de l’esclavage : « Débaptisons les collèges et les lycées Colbert ! », Le Monde, 17 septembre 2017

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 331 - octobre 2023
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