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Entretien avec Rémi Carayol, auteur de "Le mirage sahélien. La France en guerre en Afrique. Serval, Barkhane et après ?"

(mis en ligne le 16 janvier 2023) - Survie

Le journaliste Rémi Carayol, contributeur régulier de Mediapart, du Monde Diplomatique et animateur du site Afrique XXI est sans doute le journaliste qui a le plus contribué à faire connaître l’action réelle de la France au Sahel ces dix dernières années. Il vient d’écrire un livre : Le Mirage Sahélien. La France en guerre en Afrique. Serval, Barkhane et après ? (La Découverte, 2023). Nous lui avons posé quelques questions à cette occasion.

Billets d’Afrique : Comment en es-tu venu à travailler sur la question de l’armée française au Sahel ?

Rémi Carayol : En 2013, j’étais journaliste à Jeune Afrique. Je couvrais depuis environ deux ans le Sénégal et le Burkina Faso, deux pays voisins du Mali, et par la force des choses, je m’intéressais à ce qu’il s’y passait lorsque la France a déclenché l’opération Serval. Je m’y étais déjà rendu une fois auparavant – un bref séjour à Bamako. J’y suis retourné fin janvier 2013, quelques jours après l’arrivée des soldats français. J’étais à Bamako lorsque François Hollande a tenu son fameux discours du 2 février, dans lequel il parle du « plus beau jour de sa vie politique ». Je me trouvais au milieu de la foule quand je suis tombé sur cette pancarte que j’évoque au début du livre : « Merci à Papa Hollande et aux tontons Le Drian et Fabius ». Elle m’a immédiatement frappé. Je connaissais alors assez mal l’histoire du Mali, mais je savais que ce pays avait connu plusieurs épisodes tendus avec la France et qu’il avait tenté, dans les années 1960, de s’émanciper de l’influence française. J’ai alors compris que l’on vivait une curieuse parenthèse. Lorsque je me suis rendu à Gao les jours suivants, j’ai eu la sensation d’assister à la naissance (ou la renaissance) d’une forme de tutelle : c’était l’armée française qui dictait le tempo à l’armée malienne, et c’était l’exécutif français qui imposait son calendrier aux autorités maliennes.

Mais je n’ai pas forcément saisi sur le moment tout ce que cela impliquait. Idem lorsque je suis retourné à Bamako en juillet 2013, à l’occasion de l’élection présidentielle. Celle-ci a été imposée par la France, qui voulait s’appuyer sur un gouvernement qui aurait la « légitimité » des urnes. Son favori était Ibrahim Boubacar Keita, et ses représentants à Bamako ne s’en cachaient pas. L’influence de la France sautait aux yeux. Mais j’expliquais tout cela par les circonstances exceptionnelles à l’époque. Comme beaucoup d’autres journalistes et chercheur.es, je m’étais laissé endormir par l’unanimisme de façade concernant l’opération Serval. Ce n’est que plus tard, en juillet 2014, lorsque François Hollande a annoncé à N’Djamena la transformation de l’opération Serval en opération Barkhane au côté du dictateur tchadien Idriss Déby Itno, que j’ai commencé à porter un regard critique sur cet interventionnisme militaire. Par la suite, dans les colonnes de Jeune Afrique d’abord, puis pour d’autres journaux (Mediapart et Le Monde diplomatique notamment), je me suis concentré sur les non-dits et les zones d’ombre de cette guerre : les bavures de l’armée française, ses alliances coupables avec des milices, l’abandon de certains de ses alliés qui ont par la suite subi la vengeance des groupes djihadistes, ou encore le soutien apporté aux autocrates au nom de la « lutte antiterroriste ».

Comment caractériserais-tu la stratégie militaire de la France dans cette région ?

Si je devais la qualifier en un mot, je dirais : « biaisée ». Dès le début de l’opération Serval, les militaires français (je parle là des officiers) sont arrivés avec leurs lunettes coloniales. Il faut savoir que le Sahara occupe une place particulière dans le « logiciel » de l’armée de terre française. Il a fait sa « grandeur » lors de la conquête coloniale, et a été le théâtre d’épisodes considérés comme glorieux encore aujourd’hui. C’est ainsi que des officiers qui ont raconté leurs « aventures » au Mali dans des livres – que je cite dans les premiers chapitres - ont sans complexe aucun raconté leur fierté de marcher dans les pas de leurs aînés. Certains ont même écrit noir sur blanc qu’ils auraient aimé participer à ces missions, qui ont pourtant semé la mort sur leur passage. Dans mon livre, j’insiste sur cet aspect car, à mon sens, il explique en partie l’échec de l’armée française : parce qu’elle avait conquis ces terres et ces peuples il y a plus de cent ans, elle pensait les connaître mieux que quiconque. Ce faisant, elle a recyclé les méthodes qui lui avaient permis de l’emporter à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Comme si, dans ces pays, tout était immuable, comme si rien n’avait changé entre temps – on retrouve là une conception solidement ancrée chez nombre d’officiers au sujet du continent africain. Cet aveuglement a poussé l’armée à adopter une stratégie inefficace, voire nuisible. Elle a tenté de « gagner les coeurs et les esprits » des populations, comme lors de la colonisation, alors que ce n’était pas sa mission – sur ce plan, la multiplication des manifestations contre la politique française au Sahel et l’image dégradée de la France montre qu’elle a échoué. Elle a en outre passé des alliances avec des milices armées, lesquelles se sont rendues coupables d’exactions contre des civils - cela au nom d’une stratégie héritée du XIXème siècle, selon laquelle il fallait coopter des groupes communautaires afin de briser les résistances locales. Enfin, elle s’est évertuée à « tondre la pelouse », c’est-à-dire à traquer les chefs djihadistes, via notamment des assassinats ciblés, en pensant que leur mort affaiblirait les groupes. L’expérience a montré que c’était inefficace.

Mais les militaires ne sont pas les seuls responsables de cet échec. Les dirigeants politiques français sont aussi – et peut-être même plus – comptables de ce bilan. Depuis le début, l’exécutif, et plus largement la classe politique française, est aveuglé par une conception binaire de ce conflit, calquée sur l’idéologie promulguée par les néoconservateurs états-uniens – les « néocons » - il y a vingt ans, qui a abouti aux désastres afghan et irakien. On peut la résumer ainsi : nos « ennemis » sont des « terroristes » qui veulent détruire ce que nous sommes, le seul moyen d’en venir à bout est de les liquider – l’armée préfère le terme « neutraliser », mais cela a la même signification. En continuant d’employer ce qualificatif de « terroristes », la France a commis une grave erreur. D’abord parce que c’est plus complexe que cela : les groupes djihadistes sahéliens sont certes affiliés aux « multinationales du djihad » que sont Al-Qaïda et l’État islamique, mais ils sont également mus par des enjeux locaux, voire micro-locaux, qui échappent complètement à cette lecture. S’ils ont pu employer des méthodes terroristes, attentats ou assassinats ciblés, ils ont également réussi à gagner des soutiens parmi les populations, en proposant une offre alternative de gouvernance, parfois mieux acceptée que celle proposée (ou imposée) par les États depuis des années. En fait d’un djihad global, nous assistons au Sahel à une multitude de révoltes – rurales pour la plupart – contre un système arrivé en bout de course. En continuant à qualifier ces groupes et ces combattants de « terroristes », et donc à leur dénier toute ambition d’ordre politique, la France a non seulement nié la réalité du terrain et invisibilisé le côté insurrectionnel de ces révoltes, mais elle a en plus contribué à faire perdurer l’ordre établi, notamment en appelant au « retour de l’État » dans les zones rurales – ce même État qui est aujourd’hui rejeté. Elle a par ailleurs écarté l’option du dialogue, que certains défendent depuis des années au Mali, au Burkina et au Niger.

Quelle est la part de responsabilité de la France dans la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel depuis dix ans ?

Question complexe. Est-elle responsable de la dégradation sécuritaire observée ces dernières années ? Non, je ne le crois pas. L’armée française a fait son possible pour limiter l’extension des groupes djihadistes. Sans succès certes, et en commettant des erreurs, et même des fautes. Mais on ne peut pas lui faire le reproche de les avoir aidés, comme on le lit ou l’entend de plus en plus dans les pays sahéliens, notamment sur les réseaux sociaux. Cette thèse complotiste n’a aucun fondement, même si sa popularité s’explique par tout un tas de raisons autres que la seule propagande russe. Nombre de personnes ne comprennent pas le fait que cette armée si puissante, et qui prétend tout voir depuis le ciel dans certains des tracts qu’elle distribue – ce qui est stupide : elle est loin de tout contrôler -, soit incapable de terrasser les groupes djihadistes disposant de moyens limités.

Par contre, la France a, à mon sens, une responsabilité plus ou moins directe sur deux aspects. Le premier concerne le refus d’ouvrir un espace de dialogue avec les djihadistes. Je l’ai déjà évoqué. A plusieurs reprises, la France, enfermée dans sa vision binaire, s’y est opposée, même lorsque cette option était défendue par une majorité de notables, d’intellectuels et de responsables politiques au Mali. Un exemple : en avril 2017, après une semaine de débats, la Conférence d’entente nationale, organisée dans le cadre des accords de paix d’Alger, recommande d’engager le dialogue avec les djihadistes maliens, notamment Iyad Ag Ghaly. Cinq jours plus tard, lors d’un déplacement à Bamako, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, oppose son veto. Et Ibrahim Boubacar Keïta, qui ne peut (ou ne veut) alors rien refuser à la France, se plie à ses exigences. Ce refus de privilégier la voie du dialogue plutôt que la force armée est une grave erreur qui a contribué à prolonger le conflit. Or qui peut penser, aujourd’hui, qu’il n’aboutira pas, au final, à des pourparlers de paix ?

Le deuxième aspect est moins évident, mais tout aussi important. Il concerne la désagrégation de l’État malien, qui est spectaculaire sur les dix dernières années, mais qui est le résultat d’une histoire plus ancienne. Certes, les premiers responsables de cet échec sont les élites maliennes, qui n’ont pas réussi à répondre aux attentes de la population – je l’explique dans un chapitre. Mais la France a joué un rôle dans cette faillite. En tant qu’ancienne puissance coloniale, elle a laissé en héritage en 1960 un territoire ingérable et un État défaillant, dont le centralisme était inadapté au contexte malien. Elle a également pesé négativement, durant les années qui ont suivi l’indépendance, sur l’évolution politique et économique du Mali. Elle a joué un rôle dans l’échec du projet de Fédération du Soudan en 1960, qui devait réunir le Sénégal, le Soudan (actuel Mali), la Haute Volta (actuel Burkina Faso) et le Dahomey (actuel Bénin). Elle a également été l’une des instigatrices, en tant que membre influent à l’ONU et dans les institutions de Bretton Woods, de la politique d’ajustements structurels qui a été imposée aux États africains dans les années 1980, et qui a abouti à l’effondrement des services publics. Or cet effondrement est l’une des causes profondes qui alimentent le conflit actuel. Enfin, Paris a fermé les yeux ces dernières années sur la corruption du régime IBK au Mali, mais aussi des régimes Compaoré au Burkina, Issoufou au Niger et Déby au Tchad.

Après la fin de Barkhane, comment envisages-tu la situation ?

Je n’ai pas la prétention de pouvoir deviner l’avenir. Qui aujourd’hui peut dire comment la situation va évoluer ? Qui, il y a seulement deux ans, pouvait imaginer que l’armée française se ferait chasser du Mali, et qu’elle serait remplacée, sur le terrain, par des hommes de la société de sécurité privée russe Wagner ? Qui avait envisagé que le Burkina serait le théâtre de deux coups d’État militaires en l’espace de neuf mois ? La situation est extrêmement volatile au Sahel, du fait de la crise profonde et multidimensionnelle – politique, économique, climatique, sociale - que cette région traverse.

Ce que je peux dire par contre, c’est que les dirigeants français croient toujours qu’ils ont un rôle à jouer dans ce conflit, qu’ils n’ont pas changé de logiciel – ils parlent toujours de « terroristes » à abattre - et qu’ils n’entendent pas quitter cette région, ni démanteler leurs bases militaires. L’entourage d’Emmanuel Macron nous vend depuis quelques temps la thèse d’une profonde remise en cause. Les militaires auraient appris de leurs erreurs, nous dit-on. C’est vrai qu’ils ont compris que les temps avaient changé. Seulement, du côté des politiques, on est réellement persuadé que la dégradation de l’image de la France est le résultat des manigances de la Russie et de la « guerre informationnelle » que Moscou mène en Afrique. On continue de nier, aussi, que l’opération Barkhane est un échec autant politique que militaire. La remise en cause est feinte. Dans le fond, on pense toujours, à l’Élysée, que la France doit « aider » ses alliés sahéliens à faire la guerre aux djihadistes, et que la force reste la première option. Un chiffre résume cet entêtement : 3 000 soldats français sont actuellement positionnés au Sahel (au Niger, au Tchad et au Burkina notamment). C’est autant que le nombre de soldats qui devaient constituer la force Barkhane lorsque celle-ci a été créée en août 2014...

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