Survie

Macron en force sur l’Indopacifique

L’impérialisme en tournée dans l’océan Indien

(mis en ligne le 31 octobre 2025) - Jérôme Lasagno

Fin avril, Emmanuel Macron a effectué une tournée dans l’océan Indien, réaffirmant l’emprise de la France sur plusieurs territoires non-décolonisés et son statut de puissance militaire dans la région.

Durant cinq jours, du 21 au 25 avril, Emmanuel Macron a enchaîné les escales dans l’océan Indien. Le voyage du président a commencé par une demi-journée à Mayotte, où il a exprimé sa solidarité suite au passage du cyclone Chido en décembre dernier et annoncé des crédits pour le développement du territoire – notamment de ses infrastructures logistiques : nouvel aéroport doté d’une plus longue piste aérienne, seconde base navale militaire…
Pour lui, Mayotte a vocation à devenir un « hub dans le canal du Mozambique ». Rappelons l’importance stratégique de ce passage, situé entre Madagascar et le continent africain : depuis que le trafic dans le canal de Suez a chuté à cause de l’insécurité, le canal du Mozambique voit passer presque 30 % du commerce mondial de pétrole. Dans cette zone, ont également été découvertes récemment des réserves d’hydrocarbures qui seraient équivalentes à celles de la mer du Nord. TotalEnergies tente – pour l’instant en vain en raison d’une insurrection djihadiste – de lancer une gigantesque exploitation de gaz naturel liquéfié au large des côtes mozambicaines (Billets d’Afrique n°339, 09/2024).
Seconde étape : la Réunion. Macron y a rencontré la filière agricole, et échangé sur les conséquences du cyclone Garance (qui a touché l’île le 28 février) et sur les difficultés de la filière canne à sucre. Il s’est voulu le chantre du capitalisme, appelant à une nouvelle édition du sommet Choose La Réunion (qui avait eu lieu en 2019) et prononçant à huit reprises le mot « capital » dans un discours aux acteurs économiques de 17 minutes… Banquier un jour, banquier toujours !
Le voyage s’est terminé par une visite d’État à Madagascar. Après un entretien avec le président malgache Andry Rajoelina, des rencontres avec le monde économique et quelques activités culturelles, le plat de résistance de cette visite était le sommet des chefs d’États de la Commission de l’océan Indien (COI) qui se tenait à Antananarivo. La COI est une organisation intergouvernementale rassemblant les Comores, Madagascar, Maurice, les Seychelles et la France au nom de la Réunion. Le sommet se tenait en même temps qu’un grand exercice militaire – véritable démonstration de force – au nord-ouest de Madagascar, rassemblant sous commandement français 1500 soldats des pays membres de la COI. La déclaration finale du sommet mentionne des projets dans le domaine de la sécurité alimentaire, de la santé, de la sécurité maritime et de l’environnement. Mais elle s’abstient de se prononcer sur les contentieux territoriaux coloniaux régionaux, que Macron souhaitait venir régler en personne.

Tentative de passage en force sur Mayotte

On s’en souvient, l’archipel de Mayotte a été séparé des Comores par la France en 1975 et, malgré de nombreuses résolutions des Nations unies, la France s’accroche à ce territoire, départementalisé en 2011. Macron souhaitait profiter du sommet d’Antananarivo pour intégrer Mayotte à la COI, ce qui aurait entériné de fait qu’il s’agit d’un territoire français. Il a joué pour ce faire de tous les registres : financier, arguant que Mayotte ne peut pas bénéficier des aides de la COI alors que la France fournit 40 % de son budget, sécuritaire, en notant que Mayotte est sujette aux mêmes cyclones et épidémies que les pays de la région… Mais le président comorien Azali Assoumani, président de la COI, lui a opposé une fin de non-recevoir dès son discours d’ouverture du sommet, tandis que les autres acteurs ont refusé de prendre parti. Azali a rappelé la position officielle de son pays – « En vertu du droit international, l’île de Mayotte est une île comorienne » – et a refusé l’instrumentalisation de la COI dans ce différend, invoquant un dialogue bilatéral avec la France, qu’il assure être «  franc, sincère et responsable ».
Ne nous y trompons pas pour autant : si Azali, pour ne pas heurter l’opinion publique comorienne, maintient une position de principe, il se satisfait en réalité pleinement du statu quo. C’est en vertu de ce supposé « dialogue  » avec la France, dont il perçoit l’aide publique au développement et un soutien diplomatique, que la question de l’examen du sort de Mayotte est, depuis plusieurs années, bloquée par les Comores à l’ONU.

Le président malgache cajolé…

Le président français n’est pas arrivé les mains vides à Antananarivo. Sur le plan économique, il a annoncé la participation d’EDF, via l’Agence française de développement, au projet de méga-barrage de Volobe, ce qui devrait permettre de démarrer ce projet actuellement au point mort. Il faut savoir que l’électricité constitue un problème majeur de développement à Madagascar, ainsi qu’un facteur de mécontentement de la population, avec seulement 30 % des foyers ayant accès au réseau (un des taux les plus faibles du monde) et des coupures très fréquentes. Sur le plan historique, Macron a annoncé officiellement la restitution prochaine de trois crânes malgaches, dont celui du roi Toera, souverain décapité en 1897 par les troupes françaises alors même qu’il avait déposé les armes. Autre annonce, mémorielle celle-ci, improvisée avec Rajoelina : la création d’une commission mixte franco-malgache d’historiens autour de l’insurrection de 1947 et des « atrocités » commises à cette époque. Une initiative destinée visiblement à amadouer les Malgaches (et il est dommage qu’elle ne s’intéresse pas aux massacres commis lors de la conquête coloniale).

…mais le président malgache provoqué

Il ne s’agissait là pour Macron que de quelques contreparties peu engageantes, en vue d’affronter le deuxième contentieux territorial régional : celui qui concerne les îles Éparses. Il s’agit de plusieurs îlots inhabités situés autour de Madagascar, que la France a détachés de la Grande Île à la veille de son indépendance en 1960. Deux résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, en 1979 et 1980, enjoignaient le gouvernement français à entamer des négociations en vue de leur réintégration. Ces bouts de rocher ou d’atolls n’ont pas grande valeur en soi, mais donnent accès à une immense Zone économique exclusive (ZEE), un espace maritime riche en poissons et hydrocarbures. Les îlots Juan de Nova, Bassas da India et Europa sont revendiqués par Madagascar, les îles Glorieuses par Madagascar et les Comores, et l’îlot Tromelin, situé à l’est de Madagascar, par Maurice. Macron comptait sur le sommet de la COI pour affirmer encore la souveraineté française sur ces îles, se disant prêt à concéder une cogestion avec Madagascar. Sans succès.
Quelques jours après le sommet de la COI, Rajoelina a annoncé son intention de se rendre sur les îles Éparses, comme l’avait fait Macron en 2019, affirmant : « Ici c’est la France, c’est notre fierté, notre richesse. » Une façon de montrer sa fermeté, dans le même registre que sa ministre des Affaires étrangères Rasata Rafaravavitafika qui affirmait après le départ de Macron : « La position de Madagascar concernant la revendication sur les îles Éparses reste inchangée. La question de la souveraineté de Madagascar sur ces îles demeure une question fondamentale dans la négociation. » (Le Monde, 5/05/2025).

Une méthode discutable

Il n’aura donc pas fallu longtemps après le départ de Macron pour que sa diplomatie du chaud-froid ne provoque des réactions crispées. La méthode est certes un brin perverse, entre cajoleries et bruit de bottes. On en vient même à se demander si elle est adaptée aux objectifs poursuivis par le pouvoir français. Les expulsions des militaires français du Mali, du Burkina, du Niger et du Tchad montrent que Macron est bien devenu, malgré lui, le premier fossoyeur de l’empire français.
Dans l’océan Indien, il n’hésite pas à jouer également du greenwashing, l’archipel des Glorieuses ayant été classé réserve naturelle en 2021. Une manière de rendre plus acceptable son maintien dans le giron tricolore, tout en laissant ouverte la possibilité d’exploiter le pétrole autour des autres îles. La France réussira-t-elle à acheter une forme de cogestion par un intéressement des autorités malgaches à ces richesses ? Ou bien ces dernières trouveront-elles du côté des autres puissances qui s’intéressent à la région, comme la Chine et l’Inde, les moyens de contester les prétentions françaises ?
Le sujet reste en tout cas sensible pour l’opinion publique malgache. La commission mixte sur les îles Éparses devait se réunir fin juin, mais les deux positions paraissent tellement irréconciliables qu’on se demande quel compromis pourrait sortir de ces discussions. En 2019, une précédente réunion n’avait tenu qu’une demi-journée !

Une stratégie impérialiste

La stratégie de défense française en Indopacifique, rendue publique en 2018, se donne pour mission principale de « défendre l’intégrité de notre souveraineté et assurer la protection de nos ressortissants, territoires et zones économiques exclusives  ». Rappelons que la France possède la deuxième plus grande ZEE du monde après les États-Unis, en grande partie grâce aux territoires de la région Indopacifique, et entend garder cette position.
La meilleure manière de le faire consiste visiblement à construire des bases militaires. Le détail en sera précisé lors de l’actualisation à venir de la Revue nationale stratégique (RNS), mais le montant est déjà connu : la loi de programmation militaire 2024-2030 alloue 13 milliards d’euros aux Outremers. La zone Indopacifique, qui va de Mayotte à la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, compte déjà plus de 8 000 militaires, ce qui fait de la France la deuxième armée de la région, là encore juste derrière les États-Unis. Il est piquant de noter que selon la RNS, les intérêts de la France reposent sur « la préservation d’un ordre international stable, fondé sur le respect du droit et le multilatéralisme », alors même que Mayotte et les îles Éparses sont possédées en infraction avec le droit international. Un mépris du droit international également à l’œuvre à l’autre extrémité de la zone indopacifique, avec notamment la déportation en 2024 en « métropole » de sept prisonniers politiques kanak (Billets d’Afrique n°346, 04/2025), ce qui va à l’encontre du vingtième principe des droits des personnes détenues adoptés aux Nations unies en 1988.
Alors que la France voit son implantation militaire et son influence politique reculer en Afrique, elle tente de réaffirmer sa mainmise sur ses territoires non-décolonisés et sa présence militaire dans la zone Indopacifique, les deux contribuant à son statut de moyenne « grande puissance ». Elle montre ainsi qu’elle n’abandonne rien de ses desseins impérialistes. C’est dans ce cadre aussi qu’il faut comprendre les propositions d’alliances diplomatiques et militaires faites par Macron aux pays de la région, sous couvert de proposer une « coalition des indépendants » face aux géants chinois et américains.
Jérôme Lasagno

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