
La France éternelle, une enquête archéologique, livre de Jean-Paul Demoule paru en septembre dernier, affronte la méconnaissance, voire la manipulation de l’histoire réelle de la France par ceux qui ont intérêt à entretenir le roman national élaboré majoritairement au XIXe siècle.
Archéologue et préhistorien, Jean-Paul Demoule possède une grande érudition, basée sur sa longue expérience professionnelle et actualisée par la lecture de publications récentes dont il synthétise le contenu pour nous dans le livre La France éternelle, une enquête archéologique (La Fabrique, 2025). Il nous y explique l’origine de divers mythes nationaux qu’il déconstruit pour nous ramener aux faits historiques.
Ce professeur émérite à l’université Paris I remonte loin en arrière – jusqu’à la France du « fond des âges » célébrée par De Gaulle dans ses Mémoires –, et avance, étape après étape, jusqu’au mythe de la « subversion migratoire », slogan actuel des partis de droite et d’extrême-droite se référant au « déferlement supposé des Barbares sur l’Empire romain » (p. 193). Intitulé du premier chapitre : « Et la première Française fut une immigrée… (De un million d’années à - 50 000 ans) », car un des autres mérites de ce livre est de rappeler au fil des pages que les hommes sont aussi… des femmes.
Quand l’histoire de France commence-t-elle ? La question a été posée par le conservateur de musée Hervé Lemoine à Nicolas Sarkozy, président, qui le sollicitait, en 2007, pour créer une Maison de l’histoire de France (un projet finalement avorté). « Était-ce pour lui dans une tradition républicaine et de gauche, la défaite d’Alésia ? Ou au contraire, dans une tradition catholique et de droite, le baptême de Clovis ? » (pp. 62-63)
L’auteur démystifie, non sans humour, les leçons d’histoire que nous avons subies depuis 1881 : « Nos ancêtres ne sont les Gaulois que depuis la fin du XIXe siècle, lorsque fut mise en place l’école républicaine, gratuite, laïque et obligatoire. » (p. 59) Ernest Lavisse et son petit manuel d’histoire imprimèrent alors – et pour longtemps ! – dans les esprits de millions d’écoliers un roman national souvent loin de la réalité historique… mais bien dans l’esprit du temps. La IIIe République venant de naître de la défaite de Napoléon III à Sedan (2 septembre 1870), celle d’Alésia (mythifiée, voir pp. 72-73) en devenait d’autant plus acceptable qu’elle avait permis – ouf, merci Jules C. ! – aux Romains de posséder et coloniser la Gaule. « Comme [les Romains] étaient très civilisés, ils civilisèrent les Gaulois », écrivait Lavisse.
La IIIe République qui avait justement entrepris de conquérir Africains et Asiatiques, pouvait donc le faire en toute bonne conscience afin d’accomplir à son tour son devoir de prétendue civilisatrice auprès d’eux : CQFD. Ou, comme écrit l’auteur, effet miroir. Il en sera de même après la défaite de… 1940 ! Le gouvernement de Vichy, à son tour, « convoqua les Gaulois pour justifier un ordre nouveau et une supposée fructueuse “collaboration” entre les vaincus et les vainqueurs. » (p. 62)
La même IIIe République met aussi en place, paradoxalement, le récit sur Clovis comme ayant un rôle fondateur dans l’identité de la France (pp. 95 et suivantes). Paradoxe, oui, après la perte de l’Alsace-Moselle, puisque les Francs étaient… des tribus germaniques !
Pas de roi Mérovée à l’existence historiquement attestée, même s’il a donné son nom à la dynastie mérovingienne. Par contre, le père de Clovis, Childéric, mort en 481, est bien connu par l’archéologie comme roi franc. Quant au baptême de Clovis, en un lieu inconnu des historiens, sa date est ignorée à dix ans près. « Celle proposée de 496 repose sur le fait que… le 1400e anniversaire du baptême a été commémoré en 1896, au moment de la contre-offensive de l’Église face à la déchristianisation croissante du pays. » (p. 98) En outre, ce ne fut pas « le baptême de la France », puisque le christianisme était en réalité déjà largement présent en Gaule à l’époque.
Encore plus ignorants, les rois de France se pensaient « descendre directement d’un imaginaire Francion, supposé fils d’Hector et rescapé de la guerre de Troie » (p. 60). Le roi Henri II ordonna même au poète Ronsard d’écrire « une laborieuse Franciade, à l’image de l’Énéide » de Virgile (ibidem). Ronsard laissa tomber… On le comprend ! Quant à nos aristocrates, ils prétendaient descendre des Francs qui, avec Clovis, avaient conquis la Gaule romaine. Ils s’identifiaient ainsi aux dominants, venus d’ailleurs, donc d’une autre essence que les dominés, descendant, eux, selon l’abbé Sieyès, des Gaulois et des Romains…
Petit saut dans le temps. Le saviez-vous ? Les « Arabes » ne s’arrêtèrent pas à Poitiers. Tout au plus s’agit-il en 732 à cet endroit, de l’échec d’une razzia quelconque. En effet, les Arabo-musulmans avaient conquis la péninsule ibérique en 720 et l’avaient placée sous le califat omeyyade, mettant fin au règne wisigoth. Ils y resteront sept siècles. Charlemagne n’hésitera pas à porter secours, en intervenant en Espagne en 778 à leur demande, à plusieurs de leurs gouverneurs en bisbille avec l’émir de Cordoue. Les Arabo-musulmans avaient d’ailleurs franchi les Pyrénées et s’étaient implantés en Languedoc et dans une partie de la Provence. Ils arrivaient aussi par la mer, faisant des incursions ou établissant des comptoirs. Leur présence est documentée par l’archéologie.
Le racisme « scientifique » naît au XIXe siècle, car avant, « tous les humains étaient censés descendre d’Ève et d’Adam, via Noé » (p. 155, voir aussi p. 27). Confrontés à la multiplicité des peuples progressivement conquis sur tous les continents, nos savants se demandèrent s’il existait une race française. Cocorico ! Oui ! Et pas seulement une, mais deux !! La Société d’anthropologie de Paris fondée en 1859 par le médecin Paul Broca fut, en effet, forcée d’admettre, « à vue de nez », une disparité d’apparence parmi les habitants de notre pays. Il y aurait donc deux « races françaises » : « les grands blonds au nord et les petits bruns au sud » (ibidem). « Toutefois, vers la fin du XIXe siècle, nos anthropologues abandonnent peu à peu la notion de race et Paul Topinard, pourtant disciple de Broca, peut affirmer en 1891 : “La race n’existe pas.” La raciologie perdurera pourtant en France jusqu’au début des années 1980 avec Henri Vallois. Mais pour l’essentiel, la « race » ne sera plus que l’affaire d’idéologues d’extrême droite. » (pp. 155-156)
L’auteur nous donne également des aperçus passionnants à travers les millénaires des langues parlées simultanément ou successivement dans les régions autrefois ou actuellement dites « françaises ». Il corrige (pp. 135-137), d’accord en cela avec tous les juristes et historiens du droit actuels, une erreur d’interprétation, fréquemment commise, de l’ordonnance de Villers-Cotterêts (Aisne) signée par François Ier en 1539. Lors de l’inauguration de la Cité internationale de la langue française en octobre 2023 dans ladite ville, Macron nomma cette ordonnance ayant toujours valeur de texte officiel aujourd’hui, « acte fondateur de notre identité » car elle aurait proclamé, dans son article 11, que le français serait désormais langue officielle.
L’extrait incriminé est le suivant (transcrit en français de 2020) : « De dire et faire tous les actes […] en langage maternel français, et pas autrement. » C’est le latin qui est visé ici, car mal compris. « Et le membre de phrase “en langage maternel français” peut tout aussi bien s’entendre comme “dans une des langues maternelles de France”. De fait, le code juridique du roi Charles IX de 1567 cite l’ordonnance de 1539 en précisant : “en français ou maternel”. Parmi les prédécesseurs de François Ier, Charles VIII avait d’ailleurs imposé en 1490 le “langage français ou maternel” en Languedoc pour les procès criminels, que Louis XII avait élargi en 1510 à tous les pays de droit écrit, précisant que ces procès criminels devaient être rédigés en “vulgaire et langage du païs”. »
Ce ne sera que le 2 thermidor de l’an 2 (29 juillet 1794) que le français deviendra la seule langue officielle utilisée par l’administration en tous lieux du royaume, bien qu’alors, un dixième seulement de la population parlât le français standard.
« En 1999, le linguiste Bernard Cerquiglini fut chargé par le gouvernement Jospin d’établir un rapport sur les langues régionales ou minoritaires, qui en inventoria soixante-quinze, en comprenant les outre-mer mais aussi celles parlées par des réfugiés ou immigrés, comme le yiddish, le romani, l’arménien, le berbère et l’arabe dialectal. » Et Demoule d’affirmer : « La présence des deux dernières (à ne pas confondre avec l’arabe standard) fut bel et bien la raison pour laquelle les gouvernements français successifs n’ont jamais ratifié la Charte européenne des langues régionales. » (p. 102) Pourtant, ajoute l’auteur, même si la Constitution spécifie que « la langue de la République est le français », rien n’empêcherait de la réviser !