Survie

Adapter le modèle néocolonial pour le faire perdurer

Tournée (franç)africaine de Macron 

(mis en ligne le 4 janvier 2026) - Patrice Alric, Survie

La tournée d’Emmanuel Macron dans quatre pays africains en novembre dernier intervenait au moment où la France poursuit sa politique de redéploiement stratégique sur le continent. Eléments d’analyse et tour d’horizon pays par pays.

Les aventures d’Emmanuel Macron en Afrique ! Le président de la République a visité, du 20 au 24 novembre en Afrique, pas moins de quatre pays. Dans l’ordre : l’île Maurice, l’Afrique du Sud, le Gabon et l’Angola. Une tournée au pas de charge, qui montre les efforts de la France pour continuer à peser sur le continent après quelques récents (et retentissants) revers.

Le plus médiatisé concerne incontestablement sa présence militaire au Sahel. On le sait, Paris a dû rapatrier ses troupes après l’arrivée au pouvoir de juntes ouvertement hostiles à la France au Mali, Burkina Faso et Niger. En réponse, l’armée française a redéployé ses forces sur le continent : elle ne maintient désormais « plus que » 100 militaires au Gabon, un nombre équivalent en Côte d’Ivoire, et 1 500 à Djibouti. Il ne s’agit donc pas d’un retrait total, contrairement à ce qu’ont affirmé certains observateurs politiques et médiatiques, mais plutôt d’un repositionnement.

Mais il n’y a pas que l’aspect militaire : sur le plan diplomatique et économique aussi, l’État français tente de redéployer ses intérêts en Afrique, notamment en investissant des zones moins hostiles et/ou plus stratégiques. L’océan Indien, qui représente 27 % de la Zone économique exclusive (ZEE) française, et l’Afrique Australe, qui abrite notamment le gaz naturel mozambicain cher à TotalEnergies, font ainsi partie des nouvelles régions ciblées par Paris dans le cadre de la « stratégie indopacifique » défendue par Emmanuel Macron.

Sous le vernis du « gagnant-gagnant »

Comme à son habitude, le président français met en avant un « partenariat renouvelé », ou « gagnant-gagnant ». Des éléments de langage qui diffusent l’idée d’un nouveau contrat, plus équitable pour les pays africains. Mais ce vernis d’égalité ne parvient pas à masquer la vivacité des velléités impérialistes françaises : les rapports de force restent déséquilibrés et les intérêts français évidemment prioritaires.

Dans L’Empire qui ne veut pas mourir, une histoire de la Françafrique (Seuil, 2021), la Françafrique est définie comme « un système de domination fondé sur une alliance stratégique et asymétrique entre une partie des élites françaises et une partie de leurs homologues africaines »… et donc au détriment des peuples. De ce côté-là, rien ne change en réalité. Pour la France, aucune rupture avec sa logique néocoloniale, juste une adaptation de son ingérence en Afrique. L’État français, face aux sérieuses remises en cause souverainistes de sa présence sur le continent et une visibilité accrue de sa contestation dans les opinions, cherche désormais à construire une approche qui n’est nouvelle qu’en apparence.

Le discours officiel parle désormais de « moins de bases, plus d’écoles » (Ouest-France, 23/01/2025) ou d’un abandon progressif des interventions directes, remplacées par la coopération, les partenariats économiques et l’influence soft. Mais derrière ces belles paroles , les fondements restent pour l’essentiel les mêmes, comme au Gabon ou en Angola : un soutien à des régimes hyperprésidentiels et peu démocratiques (voire carrément dictatoriaux) et des relations largement basées sur l’extractivisme dans lesquelles les intérêts français priment sur les besoins des Africain·e·s.

Cette tournée d’Emmanuel Macron illustre donc la volonté inchangée de la France de se maintenir coûte que coûte dans la course à l’influence sur le continent africain. Avec de nouveaux acteurs si besoin, mais selon les logiques qui la caractérisent depuis longtemps : ressources, accès, influence. Cette « réorientation » ne signifie pas la fin de l’influence française, mais bien une tentative de repositionnement stratégique. La Françafrique, décidément, ne meurt pas.


Étape 1 : île Maurice

Une cible stratégique dans l’océan Indien

En octobre 2025, fidèle à sa tradition d’exfiltration des chefs d’État « amis » déchus, l’armée française organise la fuite en avion du président malgache Rajoelina, contesté après une vaste mobilisation populaire réprimée dans le sang (voir l’édito de notre numéro 352). L’échec de ce soutien jusqu’au-boutiste au pouvoir malgache, que Macron a tenté de faire oublier lors de sa tournée, confère aujourd’hui à l’île Maurice une dimension particulièrement stratégique pour la France dans l’océan Indien, comme le prouve l’ouverture d’une ambassade flambant neuve inaugurée par Macron lors de sa visite. L’île présente de plus l’avantage d’être proche de La Réunion et de l’île comorienne occupée de Mayotte.

La France souhaite y renforcer sa présence pour assurer un maillage maritime et logistique plus vaste (bases, zones de coopération, surveillance), d’autant plus que ce lieu de transit des marchandises est un relais potentiel pour contrer les ambitions chinoises ou indiennes dans la région. Macron a ainsi convenu avec le premier ministre mauricien d’accroître sa coopération militaire maritime sous couvert de lutte contre le narcotrafic et la pêche illégale. Le déplacement de Macron sur place s’est également accompagné de la promotion active des entreprises françaises dans des secteurs-clés : tourisme haut de gamme, finance offshore, logistique… Maurice est par ailleurs un des six membres de la Commission de l’océan Indien (COI) au sein de laquelle la France est présente via La Réunion, et que l’État français souhaite tenir à l’écart du débat sur le statut contesté de Mayotte.


Étape 2 : Afrique du Sud

Paris mise sur l’Afrique anglophone et le G20

Cette étape sud-africaine a coïncidé avec le sommet du G20 à Johannesburg, qui s’est tenu les 22 et 23 novembre. De quoi offrir une tribune à Paris, qui revendique un rôle dans « l’architecture » des relations internationales avec l’Afrique, et entend peser sur ses orientations économiques et climatiques. Paris, qui cherche aujourd’hui à développer ses relations avec des pays où la présence française est moins publiquement contestée, cible notamment des pays anglophones. Les partenariats ont ainsi été renforcés avec le Nigeria, le Ghana, le Kenya… et l’Afrique du Sud.

Cette dernière est une puissance régionale incontournable, avec des secteurs technologiques, miniers, énergétiques dans lesquels les groupes français (à travers filiales ou partenariats) ont des intérêts. S’il s’agit pour la France d’un partenaire secondaire au niveau mondial, il est stratégique à l’échelle de l’Afrique sub-saharienne : premier client et troisième fournisseur en 2023 selon le ministère de l’Économie. Emmanuel Macron a ainsi assisté au lancement d’un « conseil d’affaires franco-sud-africain », co-présidé par Maxime Saada, président du directoire de Canal+ (groupe Bolloré). Pour rappel, Canal+ Afrique a racheté en 2024 le géant des médias MultiChoice pour 2,5 milliards d’euros, « soit le plus gros investissement étranger en Afrique du Sud depuis plusieurs années » (Jeune Afrique, 23/11/2025).

L’un des développements récents, resté discret, est le retour de l’Afrique du Sud dans le programme européen « Interreg VI océan Indien », destiné à renforcer les liens entre La Réunion, Mayotte et leurs voisins. Jusqu’ici réticente en raison de son opposition à la présence française dans l’océan Indien, Pretoria rejoint finalement ce dispositif de 62,2 millions d’euros finançant des projets avec Madagascar, Maurice, les Comores ou encore les Seychelles3.

Un rapprochement qui se traduit aussi par une reprise plus large de la coopération sécuritaire : patrouilles maritimes communes et relance d’un dialogue stratégique entre responsables militaires. Paris cherche à réactiver ce partenariat de longue date et met en avant son industrie de défense, alors que Pretoria fait face à des besoins croissants en équipements après plusieurs pertes d’hélicoptères en République démocratique du Congo.

Enfin, Emmanuel Macron, qui se targue d’être en pointe sur les questions mémorielles, a été interpellé lors de sa visite sur l’assassinat de Dulcie September, militante anti-apartheid de l’ANC (le parti de Nelson Mandela, désormais aux affaires) exécutée en plein Paris le 29 mars 1988. La Haute Cour sud-africaine a en effet demandé au gouvernement français, en octobre 2025, de collaborer à l’enquête criminelle qu’elle mène depuis 2022 avec son unité spéciale de la police (les Hawks) sur ce meurtre.

Rappelons que l’assassinat de Dulcie September reste non élucidé, et ce en grande partie à cause des entraves de l’État français. Paris a refusé pendant plus de 35 ans de déclassifier ses archives, n’a jamais coopéré avec l’Afrique du Sud post-apartheid, n’a jamais auditionné les agents sud-africains identifiés en Europe, et semble avoir tout fait pour couvrir les trafics d’armes illégaux entre entreprises françaises et le régime d’apartheid — un dossier sur lequel enquêtait précisément la militante au moment de son assassinat.


Étape 3 : Gabon

Pivot du redéploiement français après le revers sahélien

« Sachez une chose, la France sera là, à sa juste place, c’est-à-dire celle d’un ami qui peut vous aider à réussir avec esprit de respect », a déclaré le président Macron devant son homologue gabonais, Brice Oligui Nguema. Il faut dire que le Gabon mérite un traitement particulier : ce petit pays du golfe de Guinée – riche en pétrole, bois, métaux rares, uranium… mais dont la population reste très pauvre – est historiquement une zone de forte influence de la France. L’argument classique (et caricatural) de la préservation de la « stabilité démocratique » a été utilisé à outrance par Paris pour justifier son soutien durant six décennies à la dynastie autoritaire des Bongo. La tolérance de Paris envers la corruption galopante a, sans surprise, bénéficié aux grandes entreprises prédatrices françaises : Elf puis Total, Bolloré, Rougier et Danzer, etc.

Emmanuel Macron développe maintenant des liens privilégiés avec Brice Oligui Nguema, nouvel homme fort de Libreville. Ce dernier a en effet « été invité pas moins de quatre fois par Emmanuel Macron : à une visite officielle avec tête-à-tête à l’Élysée, à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, au Sommet de la francophonie et enfin pour la réouverture de Notre-Dame de Paris. Les deux hommes s’appellent régulièrement » (Le Figaro, 20/04/2025).

La France n’a de fait pas condamné le coup d’État de 2023 qui a porté au pouvoir Brice Oligui Nguema, lequel a en retour gelé le projet de base militaire chinoise dans le pays. Le Gabon est d’ailleurs aujourd’hui l’un des rares pays d’Afrique où la France conserve encore une base permanente, devenue en mars un « camp de formation partagé ». Un atout stratégique en Afrique centrale : ce point d’appui, même réduit, reste essentiel dans l’hypothèse d’un nouvelle projection de l’armée française dans la région.

En saluant le « parachèvement de la transition », l’Élysée conserve un allié de toujours sur un continent où son influence est mise en difficulté. Du côté du général-président gabonais, l’enjeu est d’abord la légitimité internationale : la reconnaissance française permet d’habiller de respectabilité un pouvoir issu d’un coup d’État,(certes aujourd’hui approuvé par la population car perçu faussement comme la fin du système Bongo). La France réaffirme également sa présence économique au Gabon. Il s’agit évidemment de sécuriser les intérêts économiques des entreprises tricolores, très présentes dans le pétrole, le manganèse, le bois et les infrastructures. L’Agence française de développement (AFD) a ainsi confirmé un prêt de 173 millions d’euros et une subvention de 30 millions d’euros sur fonds européens pour la réhabilitation du Transgabonais, l’unique voie ferrée du pays, cruciale pour le transport de manganèse (Agence Ecofin, 25/11/2025). Un cadeau pour la société Eramet qui exploite à la fois des mines de manganèse et le Transgabonais – et qui est désormais censée transformer le minerai sur place.


Étape 4 : Angola

Derrière le vernis “vert”, la quête d’influence française

Dernière étape, à l’occasion du sommet Union européenne-Union africaine qui s’est tenu à Luanda les 24 et 25 novembre (lire p. 2), l’Angola constitue actuellement l’une des priorités de la France en Afrique alors que les influences chinoises et anglo-saxonne étaient jusqu’à présent dominantes dans le pays. L’Afrique représente, on le sait, une part importante des importations françaises d’énergie, et l’Angola — deuxième producteur de pétrole du continent — est devenu une pièce maîtresse pour Paris. Le secteur minier, les infrastructures et les corridors logistiques sont par ailleurs ouverts aux investissements internationaux et la France tente d’y renforcer sa position.

Les intérêts économiques tricolores dans le pays sont portés par la présence majeure de TotalEnergies et la perspective d’accéder à l’exploitation de ses vastes réserves pétrolières. Le tout habillé d’un langage vert et « coopératif » !

L’Angola représente aussi pour la France une porte d’entrée vers l’Afrique centrale et australe, zone où son image est moins dégradée. Sur le plan diplomatique, le voyage présidentiel visait aussi à se concilier un partenaire parfois agacé par les ingérences tricolores, notamment dans le dossier de la République démocratique du Congo.

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