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« On ne fait plus ça »

(mis en ligne le 4 janvier 2026) - Jean Boucher

Pour la énième fois, la France s’ingère dans une crise africaine. La tentative de coup d’État pour renverser Patrice Talon, chef d’État du Bénin et « ami de la France », a fait long feu, en partie grâce au soutien de l’armée française. Déclenchée dimanche 7 décembre à 2 heures du matin par les Forces spéciales de la Garde nationale, dirigées par le lieutenant-colonel Pascal Tigri, elle s’est achevée le soir même par leur défaite militaire dans le camp de Togbin où elles s’étaient retranchées après avoir échoué à s’emparer de leurs objectifs, palais présidentiel en tête.

Emmanuel Macron, dans son communiqué du 9 décembre, s’est félicité d’avoir apporté une «  aide en termes de surveillance et d’observation et de soutien logistique » au président béninois qui est pourtant à la tête d’un régime de plus en plus autoritaire. Déjà en soi un aveu d’ingérence, mais qui cache une implication plus importante encore. Dans une interview donnée à RFI (10/12), le colonel Dieudonné Djimon Tévoédjrè, chef de la Garde républicaine qui a coordonné les opérations des loyalistes, non seulement confirme qu’« un avion de reconnaissance du côté français […] nous a permis, en fin de journée, de déterminer exactement les positions des mutins », mais aussi révèle la présence au sol des « éléments des Forces spéciales françaises qui nous sont venues d’Abidjan et qui ont fini le travail que nous avions si bien commencé ».

Autre volet de l’ingérence française, les pressions en faveur d’une intervention des pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont le Bénin est membre. Macron aurait même appelé son homologue nigérian, Bola Tinubu, pour appuyer les demandes d’intervention formulées par Talon (Jeune Afrique, 8/12). La Cedeao ordonnait le jour même le déploiement de troupes, alors que le Nigeria, appuyé par le renseignement aérien français, avait déjà envoyé, en fin de journée, des avions de chasse pour mener des frappes – décisives – sur le camp où s’étaient réfugiés les putschistes.

Le 22 juin dernier, dans une interview à France 2, le président de la République n’hésitait pas à affirmer avec aplomb : « Beaucoup des gens qui vous disent : “Il y a un recul de la France” sont des gens qui, en fait, signifient en creux : “Vous devriez faire les coups d’État ou les arrêter quand il y en a”. On ne fait plus ça. » Le Bénin vient pourtant de confirmer que l’impérialisme français est toujours prêt à « faire ça » : se prendre pour le gendarme de l’Afrique.

Après la prise de pouvoir de juntes ouvertement hostiles à la France au Mali, Burkina Faso et Niger, il est essentiel pour Paris de préserver en Afrique de l’Ouest des régimes favorables à ses intérêts économiques et géostratégiques. La mise en garde proférée lors de son putsch par Pascal Tigri contre toute ingérence française pouvait faire craindre à Macron qu’il ne serait pas aussi accommodant que Patrice Talon – voire qu’il suivrait les trois pays du Sahel dans leur rupture avec Paris.

À l’heure où le continent est l’objet d’une concurrence accrue entre puissances, « l’âge de la Françafrique » est loin d’être « révolu », contrairement à ce qu’a souvent prétendu Macron. En s’adaptant, celle-ci cherche même à s’étendre au-delà des derniers bastions de son traditionnel pré carré (lire p. 4 notre dossier sur la récente tournée africaine du président français). Le combat contre le néocolonialisme n’en est que plus jamais d’actualité. CQFD.

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