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La politique du « fait accompli » contre le peuple sahraoui

(mis en ligne le 2 février 2026) - Emma Cailleau

L’activisme politique et médiatique du Maroc tend à normaliser toujours davantage l’occupation du Sahara occidental, au mépris du droit international. Avec le soutien de la France, qui continue de prendre place dans les territoires occupés.

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU – qui devait renouveler comme tous les ans le mandat de la Minurso (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) – a voté une résolution qui marque un tournant dans le positionnement des Nations unies sur le Sahara occidental. Si la mission a bien été reconduite pour un an, il n’est plus question du référendum d’autodétermination, pourtant revendication majeure des Sarhaoui⋅e⋅s, et objectif principal de la Minurso depuis 1991 (sans réelle avancée à ce jour). Sans aller jusqu’à mentionner une « souveraineté marocaine », cette résolution donne un poids inédit au plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007, qui devient la base de négociation, sous conditions préalables.

Victoire marocaine ?

Depuis des décennies, alors que la question du Sahara occidental est souvent oubliée médiatiquement, elle est l’épicentre de la diplomatie du royaume chérifien, qui a mis tout en œuvre pour obtenir la reconnaissance de sa souveraineté sur ce territoire. De plus, le Maroc tire bénéfice de son image de pays fiable à l’heure d’importantes recompositions géostratégiques régionales et d’une compétition accrue des pays occidentaux face à la Russie et la Chine sur le continent.

Cette stratégie porte ses fruits, puisque plusieurs pays ont reconnu la souveraineté marocaine, depuis les États-Unis à la fin du premier mandat de Trump en 2020, à plusieurs pays européens, dont la France, plus récemment (Billets d’Afrique n°340, 10/2024). Quand bien même ces déclarations n’ont aucune valeur juridique, elles ont créé un terrain favorable pour l’émergence de cette résolution onusienne (Mediapart, 01/11/2025).

Sans apporter d’avancées significatives sur la situation du territoire occupé, cette dernière contribue à entériner le fait accompli de la souveraineté marocaine avec le soutien ou le silence de la communauté internationale. Le texte initial, rédigé par les États-Unis, désignait d’ailleurs clairement le plan d’autonomie marocain comme la solution (Orient XXI, 25/11/25). L’ambiguïté de la résolution finale reflète les tractations diplomatiques pour aboutir à un consensus : pour éviter le veto de la Russie ou de la Chine, le contenu et les formulations ont été lissées.

Dans les coulisses, la France s’est montré très active pour mobiliser les pays européens en faveur du texte (Le Monde, 29/10/25). Elle a aussi œuvré pour amadouer et ménager l’Algérie, avec qui les tensions diplomatiques récurrentes ont pris une nouvelle ampleur à la suite du courrier d’Emmanuel Macron reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en juillet 2024 (Billets d’Afrique n°348, 06/2025). Un engagement de la France en faveur de cette résolution qui s’inscrit dans la continuité de son soutien au plan d’autonomie marocain dès 2007 – même si avant 2024, Paris gardait une certaine retenue face à l’Onu et Alger.

Exploitation coloniale

Cette résolution favorise également l’ouverture économique vers les richesses du Sahara occidental. Plus besoin de se draper de considérations sur le droit international, la conquête de ce territoire peut se faire au grand jour. Un développement des activités économiques souhaité depuis toujours par le Maroc – La France y investit d’ailleurs depuis longtemps (Billets d’Afrique n°340, 10/2024). Ainsi, côté américain, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis, Christopher Landau, a annoncé en marge de l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre que les investissements dans cette zone seraient facilités pour les entreprises US (Orient XXI, 05/11/2025).

Pourtant, selon un avis juridique des Nations unies rendu en 2002, les activités économiques sur un territoire occupé doivent se faire selon le souhait et l’intérêt des populations locales, ce qui n’est pas le cas actuellement. L’Agence française de développement (AFD) semble s’en arranger : «  Le droit international public ne dit pas qu’il est interdit d’investir dans des territoires non autonomes ou contestés, ce sont des textes aux Nations unies, et puis une décision de justice au niveau européen, qui fixe un cadre qui dépasse l’Europe. » (RFI, 12/05/2025).

La décision de justice en question, c’est celle en octobre 2024 de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) d’annuler des accords commerciaux entre le Maroc et l’Europe, notamment sur les produits de la pêche et l’agriculture, en vertu du principe d’autodétermination du peuple sahraoui, a obligé la Commission européenne à revoir sa copie. L’Union européenne cherche depuis un nouvel arrangement.

Le 26 novembre, le Parlement européen a approuvé de peu la nouvelle solution proposée par la Commission (mais soufflée par Rabat) pour amender ces accords commerciaux : mettre en place un étiquetage des produits agricoles en fonction de la région d’origine, c’est-à-dire « Laâyoune-Sakia El Hamra » ou « Dakhla-Oued Eddahab » pour les produits du Sahara occidental. Une dénomination administrative marocaine, coloniale donc, qui ne correspond à rien ni dans le droit commercial européen, ni dans les normes internationales.

Pour répondre à la question de l’intérêt des populations sahraouies, la Commission européenne s’engage désormais «  à financer des secteurs clés, notamment l’eau, l’énergie et le dessalement, conformément aux critères du développement durable, et à soutenir des initiatives dans les domaines de l’éducation et de la culture ». Elle s’appuie sur une interprétation introduite par la CJUE selon laquelle « le consentement du peuple sahraoui pourrait en théorie être “présumé” si l’accord ne lui impose aucune obligation directe et lui apporte des bénéfices tangibles, vérifiés par un organisme de contrôle — dans une proportion raisonnable par rapport à l’étendue de l’utilisation des ressources naturelles » (Euractiv, 29/09/2025). Bruxelles valide ainsi l’exploitation des ressources du territoire sous couvert de vagues actions pour l’intérêt des populations locales, sans jamais mentionner par ailleurs comment les Sahraoui⋅e⋅s pourraient être consulté⋅e⋅s.

Territoire convoité…

Il faut dire que la région attire les convoitises. Riche en matières premières, notamment phosphates et minerais, elle offre aussi un potentiel pour l’éolien et le solaire, ou encore le tourisme. Le Maroc a beaucoup investi dans la région qu’il présente comme une porte d’entrée sur l’Afrique pour les investisseurs étrangers, notamment avec la construction du port de Dakhla.

Sans surprise, le soutien au Maroc sert les entreprises françaises. Depuis la reconnaissance de la souveraineté marocaine, les appétits tricolores vont grandissants : jusqu’à 10 milliards d’euros de contrats et d’accords ont été annoncés entre les deux pays lors de la visite d’Emmanuel Macron en octobre 2024. L’AFD a octroyé la même année un prêt de 350 millions d’euros à l’Office chérifien des phosphates pour soutenir la décarbonation, auxquels il faut ajouter 150 millions d’investissement annoncé par son directeur lors de sa visite au Sahara occidental en mai 2025 (RFI, 12/05/2025). La perspective de la coupe du monde de football 2030, dont le Maroc sera l’un des trois pays organisateurs (voir page 10), aiguise aussi les appétits des entreprises françaises (Orient XXI, 28/11/2024).

…peuple invisibilisé

Le Sahara occidental souffre d’une couverture médiatique faible et très alignée sur le point de vue marocain, autant que de soutiens internationaux réduits à peau de chagrin. La voix des Sahraoui⋅e⋅s semble ainsi complètement absente des discussions. Les récentes décisions qui en résultent ne pourront (au mieux) que maintenir le statu quo politique tout en aggravant l’accaparement des ressources du territoire. Mais aussi la situation des droits humains, très inquiétante sur place, comme le soulignait en juin 2025 un rapport de l’ONU.

Y sont dénoncés les restrictions des libertés fondamentales (comme celle de manifester), des déplacements de population, des biens confisqués et des maisons détruites dans les territoires occupés. Mais la situation est très difficile à documenter : le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme n’est plus autorisé à entrer sur le territoire depuis 2015. Observateurs internationaux, chercheurs, journalistes s’en voient régulièrement refuser l’accès. Dernier exemple en date : une mission espagnole d’observation des droits humains a été empêchée de descendre de l’avion à Laâyoune le 14 janvier.

Dans un contexte mondial où le droit international ne cesse d’être affaibli au profit de politiques impérialistes, ces résolutions risquent de sanctuariser la politique du fait accompli et la prédation économique. Sans parvenir jusqu’à présent à faire cesser la lutte du peuple sahraoui pour son autodétermination. Une résistance exemplaire qui sert l’ensemble des luttes anticoloniales.

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