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Vers un retour de l’armée française au Tchad ?

(mis en ligne le 2 mars 2026) - Raphaël Granvaud

La visite du dictateur du Tchad à l’Élysée fin janvier annonce une réintégration du pays sous le parapluie sécuritaire français.

En novembre 2024, le ministre des Affaires étrangères du Tchad annonçait, à la surprise générale, la rupture des accords militaires avec la France (Billets d’Afrique n°343, 01/2025) et il y a tout juste un an, le président tchadien saluait le « départ définitif et complet » des forces françaises présentes dans le pays depuis un siècle. Mahamat Idriss Déby Itno se défendait de vouloir rompre avec l’ancienne puissance coloniale, mais invoquait à son tour « les exigences de l’indépendance et de la souveraineté » pour justifier sa décision de mettre « un terme à la dimension militaire » de la coopération avec Paris. Parallèlement, il annonçait son intention de « forger de nouvelles alliances basées sur le respect mutuel » (AFP, 31/01/2025).

La réception de Déby à l’Élysée le 29 janvier pour un « entretien de travail » laisse croire que les drones turcs, ainsi que le matériel militaire et l’aide financière des Émirats arabes unis (qui ont récemment promis 20 milliards de dollars d’investissement dans le pays), ne sont plus aujourd’hui jugés suffisants pour conjurer de nouvelles menaces.

Raisons occultées

À l’issue de leur rencontre, les présidents français et tchadien se sont certes bien gardés de mettre en avant les questions militaires. Leur communiqué conjoint affirme « l’ambition d’un partenariat revitalisé, fondé sur le respect mutuel et des intérêts partagés, notamment dans le domaine économique ». Une mission du Medef est bien attendue au Tchad en mars, et un « Forum des affaires » à Paris en avril pour contribuer au plan national de développement intitulé « Tchad connexion 2030 ». Mais le soutien économique de Paris est vraisemblablement davantage recherché pour l’appui budgétaire et les négociations avec le FMI, voire avec des créanciers privés. Et en réalité, ce sont très certainement d’abord les questions sécuritaires – elles qui structurent les relations entre les deux pays depuis des décennies – qui ont poussé le Tchad à renouer avec la France.

Pour le comprendre, il faut d’abord regarder du côté du Soudan voisin, en guerre depuis 2023. Les Émirats ont fait du Tchad, avec lequel ils ont signé il y a trois ans des accords de coopération économique et militaire, l’un des principaux relais de l’appui militaire qu’ils fournissent aux Forces de soutien rapide (FSR) soudanaises de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti ». Le Tchad est d’ailleurs visé par la plainte d’une ONG soudanaise pour complicité de crimes de guerre et crimes contre l’humanité à la Cour pénale internationale, les FSR étant responsables des plus nombreuses et des plus graves exactions commises contre des civils au Soudan. Or ces dernières touchent la communauté zaghawa, également présente au Tchad, et dont sont traditionnellement issus une grande part des officiers tchadiens (comme l’ancien dictateur Idriss Déby). Certains d’entre eux voient donc d’un mauvais œil le soutien aux FSR, et quelques-uns ont même fait défection pour aller se battre côté soudanais.

Menace soudanaise

La guerre soudanaise menace en retour de déborder côté tchadien : les FSR ont pris pour cible l’armée tchadienne à plusieurs reprises ces dernières semaines. Représailles contre l’implication de certains militaires tchadiens ou réaction à un changement d’alliance de Mahamat Idriss Déby ? Difficile à dire, mais pour l’instant on imagine mal le régime Déby, sous perfusion des prêts accordés par les Émirats, se retourner contre ces derniers.

Quant aux autorités françaises, elles désapprouvent ces livraisons d’armes mais ferment les yeux, y compris quand les Émirats, très bons clients de l’industrie de défense française, font parvenir du matériel tricolore à leur partenaire soudanais. Rappelons aussi que la France a une base militaire aux Émirats depuis 2007. Le communiqué commun de Macron et Déby se garde bien de condamner le rôle criminel des Émirats qui prolongent et aggravent le conflit pour piller impunément l’or soudanais. Il se contente d’appeler à la mise en place de la « trêve humanitaire » négociée par les pays médiateurs du conflit réunis dans le « Quad » (USA, Égypte, Arabie Saoudite… et Émirats).

Si l’on ajoute à cette situation inflammable l’union récente de groupes politico-militaires tchadiens qui n’ont pas renoncé aux armes, on comprend que le pouvoir tchadien est nostalgique du renseignement et du soutien logistique qui lui étaient fourni par l’armée française et qui ont, à plusieurs reprises, sauvé le régime de Déby père. Selon Africa Intelligence (02/02/2026), « l’état-major français des armées a été sollicité pour faire des propositions, qui pourraient s’inspirer du rapport de Jean-Marie Bockel, chargé par l’Élysée de repenser le dispositif français en Afrique ».

Il est possible que la France obtienne, en contrepartie, des efforts en termes d’image de la part d’un régime qui n’est pas moins répressif que par le passé, comme la libération du principal opposant Succès Masra. La France pourrait ainsi s’en prévaloir pour faire oublier son soutien à la « transition », en dépit de l’élimination de plusieurs opposants et des massacres de manifestants en octobre 2022.

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