
Un hebdomadaire (Marianne, en date du 5 mars, pour ne pas le citer) vient de révéler comment le ministère français des Affaires étrangères a tenté d’entraver une enquête judiciaire sur le massacre qui a suivi la réélection frauduleuse d’Ali Bongo au Gabon en 2016. À l’époque, pour réduire au silence Jean Ping, son principal opposant, le dictateur gabonais avait tout bonnement envoyé l’armée sur son QG, qui avait même été mitraillé depuis un hélicoptère. Une opération soldée par des dizaines de mort·e·s et de blessé·e·s.
Deux plaintes ont alors été déposées en France pour « arrestation et détention arbitraire, torture et acte de barbarie, tentative d’assassinat et crime contre l’humanité ». Trois Français travaillant pour Bongo – un ancien (?) officier en charge du renseignement et deux anciens de la Légion étrangère attachés à sa sécurité – sont accusés d’avoir pris part à la répression. L’enquête est confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH), rattaché à la gendarmerie. Le Quai d’Orsay tente alors, maladroitement, de dissimuler les documents dont il dispose, malgré les alertes de son service juridique et l’avis de certains de ses cadres qui y voient une faute politique. Manque de chance, l’OCLCH s’en est rendu compte et l’affaire est en cours. Le ministre de l’époque s’appelait Jean-Yves Le Drian, le président François Hollande.
Ce n’est pas la première fois que la justice met son nez dans les affaires nauséabondes de la politique africaine de la France, et les entraves aux enquêtes sont une constante. Pour l’État français, dans de telles circonstances, la règle est de couvrir les coupables ou les complices, français comme africains, y compris lorsque les responsables politiques ou militaires impliqués ne sont plus en fonction. Pour ce faire, tous les moyens sont bons : falsifications de documents et destruction de preuves (comme dans l’affaire de l’assassinat du juge Borrel, relire notre numéro de novembre), menaces et intimidations (affaire Elf), exfiltrations rocambolesques et disparitions mystérieuses (affaire du bombardement de Bouaké en Côte d’Ivoire, affaire des financements libyens)… pour ne citer que quelques dossiers emblématiques. Et bien sûr, usage systématique et extensif du secret défense.
L’implication de la France dans le génocide des Tutsi·e·s du Rwanda en 1994, auquel nous consacrons ce mois-ci un large dossier, offre un panorama édifiant de ce déni de justice d’État. Il se traduit concrètement ces derniers mois par une succession de décisions de non-lieu et de clôture de plaintes, sur le plan pénal bien sûr, mais aussi sur la voie nouvelle, ouverte en 2023, d’un contentieux administratif. Autant de renoncements judiciaires derrière lesquels on perçoit un fil rouge évident : écarter tout ce qui pourrait mettre en cause trop sérieusement l’État lui-même, et du même coup préserver quoi qu’il en coûte l’immunité des gouvernants.
En entravant, voire en enterrant, toute tentative citoyenne de demander des comptes à nos dirigeants, la machine étatique perpétue ainsi au plus haut niveau du pouvoir une impunité généralisée, créant de fait une caste d’intouchables. Vous avez dit démocratie ?
La rédaction