
En 2025, Jean-Michel Apathie comparait les crimes de la conquête de l’Algérie au massacre d’Oradour-sur-Glane commis par les troupes nazies en 1944, s’attirant les foudres de la droite, de l’extrême droite et même au-delà. Olivier Le Cour Grandmaison leur répond dans un livre percutant, Oradour coloniaux français. Il décortique pour nous un « roman impérial-républicain » qui sévit toujours, hélas.
Le point de départ de ton livre, c’est une petite phrase du journaliste Jean-Michel Apathie sur RTL en février 2025 (lire notre recension ci-dessous). Sa comparaison des atrocités de la colonisation avec ceux du nazisme a soulevé une levée de boucliers de toutes parts. Mais il n’est ni le seul, ni le premier…
Olivier Le Cour Grandmaison : C’est vrai. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et plus encore après le début du dernier conflit algérien le 1er novembre 1954, lorsque des voix se sont élevées contre les massacres, la torture, les exécutions sommaires et les disparitions forcées en Algérie, les comparaisons avec certains crimes commis par les armées allemandes sont assez courantes.
D’anciens résistants – qui savent ce que les termes de « terroristes, bandits, hors-la-loi… », employés par le régime de Vichy et l’Occupant, ont justifié – interpellent alors leurs compagnons de lutte en mobilisant les principes démocratiques au nom desquels ils ont combattu ensemble. Et notamment le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qu’ils conçoivent comme un droit universel contre la majorité de leurs contemporains… y compris les dirigeants de la SFIO, qui limitent ce droit aux peuples blancs. C’est ainsi que l’État français peut s’arroger « le droit » de décider du sort des peuples du Maghreb, d’Afrique et d’ailleurs.
Dix ans après la fin du second conflit mondial, la référence aux pratiques criminelles des troupes allemandes fonctionne comme une critique des méthodes parfois similaires employées par les forces françaises engagées en Algérie. Des résistants, comme Paul Teitgen, alors secrétaire général de la préfecture d’Alger, un célèbre compagnon de la Libération, Claude Bourdet, des historiens, comme entre autres Pierre Vidal-Naquet, des journalistes, parmi lesquels Hubert Beuve-Méry, directeur du journal Le Monde, des (r)appelés du contingent et des intellectuel·le·s… Tou·te·s fustigent l’instauration d’une Gestapo tricolore et les Oradour ultra-marins perpétrés en Algérie française. Cette colonie où a été mise en œuvre la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire avec son cortège de tortures systématiques, d’exécutions sommaires, de massacres, de déportations de civil·e·s – plus de 2 millions de personnes – et de disparitions forcées commises avec l’aval du pouvoir politique.
Et tou·te·s se sont heurté·e·s aux réactions indignées et aux accusations hyperboliques de nombreux responsables politiques affirmant que tout cela n’est que calomnie. Ce qui a parfois justifié de graves atteintes aux droits et libertés fondamentales : censure, perquisitions, poursuites et procès. Au nom de la défense de l’honneur de la République et de ses armées engagées contre les « terroristes du FLN », de telles comparaisons sont jugées scandaleuses.
D’une certaine façon, cette histoire se répète aujourd’hui. Ceux qui ont forgé le « scandale Aphatie », c’est-à-dire les droites de gouvernement radicalisées, les extrêmes droites, les médias de propagande continue du groupe Bolloré, sont les ventriloques de représentations très classiques façonnées au tournant du XIXe siècle selon lesquelles la France ne saurait commettre de tels actes.
Le sous-titre de ton ouvrage, c’est « Contre le roman national ». En quoi la question coloniale a-t-elle participé à l’écriture de ce « roman » fabriqué sous la Troisième République, au moment où la France devient la deuxième puissance impérialiste du monde ?
Pour filer la métaphore littéraire, le roman national-républicain comporte en effet un chapitre particulièrement important pour les fondateurs et dirigeants de la Troisième République, et pour leurs successeurs jusqu’à nos jours. Un chapitre qui pourrait être intitulé « impérial-républicain ». Il est bâti sur une opposition forgée pour justifier « la course à l’Afrique », à la suite de la Conférence de Berlin en 1885. Une opposition entre les colonisations espagnole et britannique, reposant sur la guerre et la volonté de piller les territoires conquis en asservissant les « indigènes », et la colonisation conduite par l’Hexagone, soi-disant conforme aux traditions universalistes et émancipatrices françaises comme aux principes républicains.
Pour Jules Ferry et ceux qui soutiennent sa politique de conquête, la colonisation est ainsi présentée comme un moyen de civiliser les « races inférieures » et de les arracher à leur misère grâce à la « mise en valeur » des colonies. C’est-à-dire à l’exploitation optimale des ressources naturelles et des terres, laquelle est supposée profiter aussi aux populations « indigènes ».
C’est ainsi que les noces singulières de la République et de l’impérialisme ont été scellées avec le soutien de nombreuses personnalités qui ont joué un rôle majeur dans l’élaboration de cette mythologie et dans la légitimation de la colonisation. Je pense, entre autres, à Ernest Renan et à Victor Hugo qui ont soutenu cette dernière pour diverses raisons, notamment liées à leur volonté de restaurer l’autorité de la France en Europe et dans le monde, et de contribuer aussi à combattre la révolution au lendemain de la Commune de Paris. L’exportation d’une fraction des classes pauvres et dangereuses dans les outre-mers est pensée par eux et de nombreux contemporains comme un moyen de résoudre en partie la question sociale qui les hante.
« Cette guerre coloniale devient une guerre totale qui repose sur l’effondrement de la distinction entre civils et militaires, et la disparition de la distinction entre champs de bataille et sanctuaires. »
Un chapitre de ton livre est intitulé « Guerre coloniale et guerre totale en Algérie ». En quoi la Guerre d’Algérie, ou plus exactement – tu insistes sur ce point – les guerres d’Algérie sont-elles des « guerres totales » ?
La dernière guerre d’Algérie, celle qui débute le 1er novembre 1954, s’inscrit dans un continuum de violences extrêmes qui doivent beaucoup aux méthodes du général Bugeaud lorsqu’il est nommé gouverneur général de cette colonie. C’est à cette époque, les années 1840, que cette guerre coloniale devient une guerre totale qui repose sur l’effondrement de la distinction entre civils et militaires, et la disparition de la distinction entre champs de bataille et sanctuaires. Nous ne sommes plus dans un conflit interétatique conventionnel, régi par des dispositions internationales destinées à protéger autant que faire se peut les civil·e·s, en leur permettant de se réfugier dans des hôpitaux, des marchés et des lieux de culte, par exemple, où iels doivent pouvoir échapper aux violences des combats.
Cela a pour conséquences des massacres des civil·e·s au motif qu’iels soutiennent ceux qui résistent les armes à la main aux forces françaises. Ces massacres s’inscrivent dans une véritable stratégie de la terreur. C’est dans ce contexte que sont pratiquées plusieurs « enfumades » meurtrières, comme celle commise par les soldats du général Pélissier dans les grottes du Dahra les 18 et 19 juin 1845. Cette disparition des sanctuaires destinés aux civil·e·s débouche là aussi sur une stratégie revendiquée : la destruction parfois presque complète d’oasis, de villes et de villages. En 1841, Alexis de Tocqueville affirme ainsi qu’il est de « la plus haute importance de ne laisser subsister ou s’élever aucune ville dans les domaines d’Abd el-Kader » et de « détruire tout ce qui ressemble à une agrégation permanente de population ».
À l’époque, les officiers supérieurs et nombre de responsables politiques savent que la guerre menée par Bugeaud est une guerre exceptionnelle, « sui generis » comme certains l’écrivent.
Pourquoi la France refuse-t-elle toujours de reconnaître sa responsabilité dans les méfaits et crimes coloniaux ?
En effet, les responsables des droites de gouvernement, du mal nommé « bloc central », mais aussi nombre de dirigeants socialistes passés et présents refusent de reconnaître les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis dans les territoires de l’empire.
Les premiers parce qu’ils sont frappés d’un strabisme divergent et ancien vers le Front national hier, vers le Rassemblement national aujourd’hui. Pour preuve, ils défendent depuis longtemps, comme cette dernière formation politique, une conception apologétique du passé colonial français, mobilisé comme une ressource partisane et électorale d’autant plus importante que la concurrence entre les prétendus « centristes », les Républicains et les extrêmes droites s’exacerbe toujours plus dans le contexte délétère que l’on sait. Les seconds en raison de leur pusillanimité et de la peur d’affronter les partis précités sur ce terrain politique, culturel et historique essentiel. De là, entre autres, ces conséquences désastreuses puisque les extrêmes droites et les droites radicalisées ont ainsi le champ libre.
Quant aux héritier·e·s des immigrations coloniales et post-coloniales, iels demeurent victimes de discriminations mémorielles et commémorielles qui s’ajoutent à toutes celles qu’iels subissent par ailleurs.
Comment interpréter, selon toi, le fait que l’Algérie ait retiré de sa récente loi criminalisant la colonisation française l’exigence d’excuses officielles et de réparations généralisées ?
En ce qui concerne les autorités algériennes, le revirement opéré confirme, une fois de plus, que la raison d’État et la diplomatie l’emportent sur la volonté de savoir et sur l’histoire. Toutes deux sont assujetties, des deux côtés de la Méditerranée, à des considérations politiques et partisanes, et aux mythologies nationales et opposées de ces deux pays.
Propos recueillis par Jean Boucher
Dans son livre court et érudit, intitulé Oradour coloniaux français (Les liens qui libèrent, novembre 2025), le politologue Olivier Le Cour Grandmaison développe, preuves à l’appui, un discours implacable contre les thuriféraires de la colonisation dont il décrypte le langage.
Rembobinons. Le 25 février 2025 sur RTL, lors d’un débat sur les relations entre France et Algérie, le journaliste Jean-Michel Apathie, peu connu pour sa radicalité, évoque les descendant·e·s des colonisé·e·s gardant à la mémoire les sévices endurés par leurs ancêtres de la part des colons. Puis il dit textuelle-ment : « Chaque année, en France, on commémore le massacre d’Oradour-sur-Glane [en date du 10 juin 1944, ndlr], c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines en Algérie ! Est-ce qu’on en a conscience ? » « Blasphème ! », crient aussitôt « les gardiens du temple national » tels les scribes et les pharisiens des Évangiles à propos de Jésus. Pourtant, il s’appuyait sur ses lectures. « Pour qui veut s’informer, les livres existent, ils sont accessibles et disponibles », écrit-il dans sa post-face au livre d’Olivier Le Cour Grandmaison.
Pour ce dernier, cette « affaire Apathie » n’est pas anecdotique, mais au contraire lui permet d’observer et d’« analyser in vivo les principaux mécanismes […] de défense employés […] pour assurer la pérennité des mythologies impériales-républicaines ». En effet, selon celles-ci, il existe « une innocence ontologique de la France coloniale » dont « les caractéristiques essentialisées », telles la France « des Lumières » ou « des droits de l’homme » ou « révolutionnaire », lui rend impossible « par nature » toute commission d’atrocités et donc toute comparaison avec l’Allemagne nazie, son histoire et ses pratiques.
Pour dissiper le brouillage médiatique répandu aux dépens des professionnels de la recherche, l’auteur analyse les procédés discursifs des « mythologues » et « mythographes » tels que Pierre Nora, Alain Finkelkraut, Mona Ozouf… et même du défunt Lionel Jospin marchant alors dans les gros sabots de Jacques Chirac.
Mais Oradour coloniaux français n’est pas seulement un livre circonstanciel, il présente aussi, dans un langage accessible à tou·te·s, la substantifique moelle de son livre immense paru en 2005 chez Fayard, Coloniser, exterminer, sous-titré : Sur la guerre et l’État colonial. Olivier Le Cour Grandmaison y décrit, sources historiques à l’appui, le caractère unique et brutal, « sui generis », « innommable » au sens propre car « inédit » de la guerre de conquête de l’Algérie, par rapport aux guerres menées en Europe.
Les contemporains eux-mêmes l’affirment, les acteurs les premiers, tel le capitaine Cler, et n’euphémisent pas, eux, tel Alexis de Toqueville qui en rajoute par ses conseils sadiques : « La destruction des “moissons” doit être réalisée “à l’époque des récoltes” pour renforcer leurs effets. Conjuguée à “l’interdiction du commerce”, l’une et l’autre contribueront à désoler les tribus. » Des conseils sans doute superflus pour le général Bugeaud menant, à partir de 1840, sa brutale guerre de « pacification » de l’Algérie.
« Pacification ! » Olivier Le Cour Grandmaison a recours à des mots bien plus durs pour désigner ce genre d’agression à long terme d’un peuple par un autre : « guerre absolue » (Clausewitz, en 1832), « urbanicide » (mot en usage – et en pratique ! – depuis l’antiquité grecque), « crimes contre l’humanité » et « génocide » (Raphaël Lemkin, 1945-1946). Outre l’extermination ou la déportation de millions de personnes, comment nommer la destruction totale de leur milieu de vie : « vider les silos, raser les gourbis », champs, cheptel, oasis, palmiers, figuiers, oliviers, afin que les survivant·e·s ne puissent jamais y revenir ? Comment nommer l’anéantissement de leurs traditions et coutumes et les innombrables viols des filles et des femmes ? « Ethnicide » ?
Cette pacification signifie-t-elle paix des cimetières ? Non, même pas, car, ultime blessure symbolique, les sépultures sont profanées et les survivant·e·s ne peuvent enterrer leurs mort·e·s selon leurs rituels… Un autre mot résume tout cela : « thanatopolitique » – du grec thanatos, la mort.
En juin 1846, Lamartine dénonce, vainement, à l’Assemblée nationale, des faits rapportés par Le Moniteur algérien : un Oradour – osons, nous aussi, l’anachronisme ! – dans le Djurdjura et une déportation dans des conditions telles que 3000 « âmes » seulement sur 7000 arrivent vivantes à Alger où les militaires les conduisaient. Car, si maintenant, « on » ne veut pas savoir et « on » euphémise, à l’époque, « on » savait. Et « on » savait tellement bien qu’ « on » a pratiqué notre thanatopolitique dans toutes nos autres colonies, et ce, même au-delà de la proclamation des indépendances, comme jusqu’en 1971 au Cameroun – usage du napalm et autres « gadgets » de torture modernes en plus.
Nicole Maillard-Déchenans