
La traite et l’esclavage des Africain·e·s déclarés « plus graves crimes contre l’humanité » par les Nations unies. Une mesure surtout symbolique, reposant sur une formulation superlative discutable, mais révélatrice du prisme colonial persistant en Occident, France y compris.
Le 25 mars 2026, journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage, l’Assemblée générale des Nations unies votait à une très large majorité – 123 États sur 193 – une résolution qualifiant la « traite transatlantique » et « l’esclavage racialisé des Africains » de « plus graves crimes contre l’humanité ». La mesure, portée par le Ghana au nom du Groupe des États d’Afrique, a essentiellement valeur de symbole, mais elle révèle également le malaise évident des pays occidentaux sur le sujet.
Il suffit pour s’en convaincre de regarder le détail des votes. Seuls trois pays ont voté contre : les États-Unis, Israël et l’Argentine. Sans grande surprise, tant ceux-ci constituent aujourd’hui les figures de proue d’une internationale fasciste dévastatrice. 52 autres États ont préféré s’abstenir, parmi lesquels l’ensemble des membres de l’Union européenne (UE). Dont la France bien sûr. Son représentant, Sylvain Fournel, a justifié la position tricolore par le risque d’une mise en concurrence des tragédies historiques « qu’il n’y a pas lieu de comparer, sauf à le faire au détriment de la mémoire des victimes » (Courrier international, 25/03). Des arguments assez similaires à ceux avancés par le reste de l’UE et le Royaume-uni, lui aussi abstentionniste.
Cette qualification de « plus grave » crime contre l’humanité, en semblant instaurer de fait une hiérarchie dans l’horreur, interroge en effet. On ne peut oublier que la « traite négrière » est inextricablement liée à la conquête de la totalité du continent américain et à l’extermination systématique de ses peuples autochtones, tragédies majeures de l’histoire humaine qui courent jusqu’à nos jours. Difficile donc de suivre le chef de la diplomatie ghanéenne lorsque, pour défendre la résolution onusienne, il affirme que de « toutes les atrocités qui ont eu lieu dans l’histoire de l’humanité, aucune autre n’a été aussi systémique, aussi longue » que la traite transatlantique et l’esclavage.
Pour autant, impossible de ne pas voir que les questionnements, légitimes, autour de cette formulation servent ici de prétextes bien commodes à la France, comme aux autres puissances impérialistes, pour dissimuler les véritables raisons de son opposition à peine maquillée au texte.
Elles sont déjà d’ordre bassement pécuniaire : derrière cette résolution se profile l’enjeu de réparations matérielles, qui donnent à l’Occident des sueurs froides puisqu’elles pourraient se chiffrer en milliards d’euros. Cette revendication ne cesse de prendre de l’ampleur parmi nombre de pays ayant subi esclavage et colonisation, et notamment au sein de l’Union africaine qui avait déjà fait de 2025 une année de la « justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par le biais des réparations ». Le président du Ghana, John Dramani Mahama, l’a d’ailleurs affirmé clairement : la résolution portée par son pays vise à « affirmer la vérité et tracer la voie vers la guérison », mais aussi vers « la justice réparatrice » (communiqué de presse de l’Onu, 25/03).
Mais ce qui « gêne » la France dans la résolution du 25 mars vient aussi (surtout ?) du lien qu’elle souligne entre traite et racialisation. Et plus encore de son rappel que la « hiérarchie raciale » instaurée alors persiste aujourd’hui encore « sous la forme d’un racisme structurel, d’inégalités raciales, de sous-développement, de marginalisation et de disparités socioéconomiques qui touchent les Africains et les personnes d’ascendance africaine partout dans le monde ».
Une réalité que l’État français préférerait dissimuler, lui qui n’en a pas fini, loin de là, avec une histoire coloniale qui continue de s’écrire dans ses quartiers populaires, dans son ancien empire africain ou dans ses « outre-mers », Kanaky-Nouvelle-Calédonie en tête. L’abstention française s’inscrit d’ailleurs dans un contexte national où le refus véhément de toute « repentance coloniale », le racisme et la négrophobie envahissent les discours publics – les réactions à l’élection de l’« insoumis » Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis-Pierrefitte en ont encore donné récemment un exemple saisissant.
Dans ce contexte, mettre en lumière les horreurs de la « traite négrière » – acte fondateur de la domination blanche, précurseur des colonisations à venir, annonciateur du capitalisme mondialisé… et plus encore – s’avère, pour le moins, subversif. Le refus unanime du bloc occidental de voter la résolution du 25 mars ne relève donc pas tant d’une lâche réticence à reconnaître des crimes dont il a été le bénéficiaire, mais d’abord d’une détermination à ne pas compromettre, en dénonçant ses fondements, un ordre mondial actuel tout à leur avantage.