Survie

À la Cité de la langue française, La célébration de la langue pour justifier la colonisation

(mis en ligne le 25 juin 2026) - Élio Cabello, Galla Althabégoïty

À la Cité internationale de la langue française se déroule un récit sur le français tout au service du soft power de la France. Visite guidée (et critique).

Comme les précédents présidents français, Emmanuel Macron a créé son musée : la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts (Aisne). Un musée qu’il ne nomme pas ainsi parce qu’il le veut ouvert et changeant, pour une langue qu’il dit « de liberté et d’universalisme » (discours d’inauguration, 30/10/2023). Et c’est là tout le poids historique, culturel et diplomatique de cette initiative. Nous sommes allé·e·s le visiter l’automne dernier afin d’y analyser le discours « officiel » tenu sur la France à travers la langue française et de mieux comprendre comment et pourquoi la France a imposé le français.

La supposée supériorité du français

Tout au long de la visite, la langue française est associée au siècle des Lumières. L’idée selon laquelle elle serait particulièrement « claire » et « logique » est reprise sans distance. Le français est également présenté comme la langue républicaine, dont la maîtrise permettrait, selon la citation de l’abbé Grégoire, d’« uniformer le langage d’une grande nation de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées ».

Dans les premières salles, la langue française est aussi présentée comme une langue de révolte, d’émancipation, de liberté. Sur un petit cartel, la question de la spécificité des francophones est posée : « Les francophones du monde entier auraient-ils une propension particulière à s’indigner ? » Par le biais de la langue, les valeurs de la République française sont associées à l’ensemble des francophones du monde, comme une caractéristique intrinsèque.

Dans une salle suivante, intitulée « La vie à la française », la place des femmes dans l’art de la conversation dans les salons et la mention du français comme langue diplomatique à partir du XVIIe siècle permettent de venir mettre en valeur un passé romanticisé de la France. Le modèle français est ici présenté comme universalisable et enviable pour le reste du monde. Une pensée qui a largement guidé l’impérialisme français pendant les conquêtes coloniales.

La littérature plutôt que l’usage social de la langue

Dans la toute première salle du parcours de visite, « Une langue monde », c’est la littérature francophone qui est célébrée. On remarque que, parmi les auteur·rice·s mis⸱e⸱s en avant, nombreux⸱ses sont celleux issu⸱e⸱s des colonies, passées ou actuelles. La première citation visible est d’Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, deux auteurs martiniquais. Dans l’immense bibliothèque au centre de la pièce, les ouvrages rangés à hauteur de vue sont ceux d’Aimé Césaire, de Maryse Condé, d’Ousmane Sembène, de Kamel Daoud, de Frantz Fanon ou encore d’Amin Maalouf.

Le fait que des écrivain⸱e⸱s utilisent le français pour écrire est utilisé comme une légitimation de la langue française comme langue de libération, d’abolition du rapport colonial, absolvant ainsi d’une certaine façon la France de ses responsabilités historiques. 

Sur les cartels explicatifs aux murs, les raisons historiques à la présence de la langue française en dehors de son domaine historique sont euphémisées : « Des explorations aux conquêtes coloniales, la langue française est sortie de son berceau européen et s’est enracinée ailleurs. » La diffusion du français, ainsi présentée comme le fruit de la « vie » de la langue, permet d’éviter toute référence à la situation politique et sociale – en l’occurrence, la domination coloniale – qui a permis son « enracinement ».

Un procédé repris tout au long de la visite. Parler de « mots qui voyagent » ou d’une « langue qui s’exporte » plutôt que de l’imposition de la pratique d’une langue par un État, ou du soft power de la France, c’est prêter à une langue des intentions et une individualité qu’elle n’a pas. Une langue est un outil de communication : dire qu’elle est « autonome », ou « naturelle », c’est amener, de façon supposément objective, la légitimation de certaines pratiques linguistiques et oublier qui a le pouvoir de décider du prestige d’une langue.

L’idéologie linguistique ainsi promue sous-entend que la langue française serait meilleure (plus claire, plus logique, plus belle) que les autres. Une vision qui permet de recycler des idées suprémacistes, rendues plus acceptables parce qu’appliquées au concept de langue. Les concepteur⸱rice⸱s de l’exposition n’ont manifestement pas trouvé gênant d’afficher des citations proclamant la supériorité de la langue française, alors qu’iels n’auraient certainement pas osé afficher les discours comparables sur une supposée supériorité de la race blanche ou de la civilisation européenne…

Pour les colonisé⸱e⸱s, le français comme un besoin

Dans le parcours permanent, toutes les pièces s’enchaînent… à part celle qui porte sur le français dans les colonies, intitulée « l’Empire de la langue » : celle-ci est cachée par un panneau sur « l’art de vivre à la française ». Elle est disposée comme une salle de classe, avec des pupitres d’écoliers. Au niveau de l’emplacement du tableau sont projetées des photographies d’écoliers dans des écoles de l’empire colonial.

Malgré les quelques éléments critiques présentés dans les recoins de la pièce, le discours produit par l’institution est très orienté : la francophonie aurait été une chance pour les personnes colonisées. On nous apprend ainsi que « là où il est enseigné, le français – vecteur d’éducation – fournit aussi aux peuples colonisés un instrument de libération : les savoirs et les valeurs véhiculés par l’école contribueront à leur émancipation ».

La colonisation française est ainsi légitimée. Son caractère violent n’est pas nié, mais on insiste sur le fait qu’elle aurait permis d’enseigner la langue française et donc les valeurs des Lumières aux peuples colonisés, qui en avaient supposément bien besoin. Il est ailleurs précisé que, au moment des indépendances africaines, « les peuples retournent la langue contre le pouvoir colonial », « au nom de valeurs héritées des Lumières ». Ce serait donc grâce aux Français que les personnes colonisées se seraient libérées des Français. CQFD. Voilà le mythe de la mission civilisatrice de la France ainsi réactualisé.

La situation linguistique actuelle des territoires colonisés n’est qu’à peine évoquée, et présentée comme apaisée. Sur un cartel, le français y est décrit comme « une réalité durable » qui entretiendrait un « dialogue permanent » avec d’autres langues et servirait de « trait d’union » entre différentes langues et différents continents. 

Encore une fois, de nombreux⸱ses auteur·rice·s noir⸱e⸱s et arabes sont cité⸱e⸱s, notamment des figures anticoloniales (à nouveau Césaire, Fanon…), mais leur positionnement vis-à-vis de la langue française n’est jamais expliqué. Iels sont mis au même plan qu’Onésime Reclus, géographe du XIXe siècle et inventeur du concept de francophonie, présenté comme un « ardent promoteur de la colonisation française ».

Une salle est dédiée aux langues de France dites régionales – y compris celles des colonies actuelles. La disposition de cet espace permet seulement de les entendre de manière aléatoire, mais sans aucune traduction, ni aucune information sur la personne qui parle. Alors que la célébration de la langue française s’appuie principalement sur sa littérature et des figures d’auteur⸱rice⸱s, ces langues-là sont présentées comme « simplement » orales et produites par des personnes anonymes. Le contraste avec le discours tenu sur la langue française est total : elles ne sont célébrées ni pour leurs auteur⸱rice⸱s, ni pour leur « génie », pas plus qu’elles ne sont présentées comme sources de connaissances.

Les autres langues parlées sur le territoire français, celles « portées par les flux migratoires ou touristiques », sont, elles, qualifiées d’« idiomes », et pas de « langues » pleines et entières.

Le fantasme de la menace anglophone

À plusieurs reprises au sein du parcours d’exposition, la langue française est présentée comme menacée. À propos de l’Académie française, il nous est dit que son rôle est de « défendre la langue française ». Cela sous-entend que la langue française aurait besoin d’être sauvegardée, protégée, tout en légitimant le rôle de l’Académie française dans ce combat fantasmé.

Cette idée que le français est une langue menacée, donc à défendre, ne peut que faire écho au contexte actuel où les discours nationalistes et leur rhétorique sécuritaire sur les dangers extérieurs qui menacent notre pays sont sans cesse plus diffusés.

Au cours de la visite, la nature de cette menace se précise : c’est l’expansion mondiale de l’anglais qui mettrait en péril notre langue. Il est ainsi écrit qu’en Amérique du Nord, le français se diffuse «  contre une autre langue, l’anglais ». La situation sociolinguistique du Québec est particulièrement mise en avant, notamment à travers des témoignages de francophones canadiens. On nous montre une lettre du général De Gaulle, alors président de la République, demandant en 1962 à son ministre des Armées Pierre Messmer d’interdire l’emploi de mots anglais dans le domaine militaire.

Ailleurs dans l’exposition, on nous dit que « le français fait face à un afflux massif et quasi exclusif des mots anglais dans le langage courant ». Cette affirmation n’est basée sur aucune étude et donne une image de la situation sociolinguistique pour le moins partiale. De plus, le choix des métaphores pour la décrire accentue l’idée d’une domination de l’anglais sur le français. Il n’est plus question ici de langue « trait d’union », ni de « dialogue » comme c’était le cas concernant le rapport de la langue française avec les autres langues des populations colonisées.

Pour rappel, le français ne fait pas partie des langues « menacées », bien au contraire, puisqu’il s’agit d’une des dix langues les plus parlées au monde. Le mythe de ce péril anglophone semble n’être qu’une adaptation linguistique du syndrome de Fachoda. Depuis la crise du même nom en 1898, en pleine conquête coloniale, la « perfide Albion » est suspectée de vouloir empêcher par tous les moyens, même les plus vils, l’extension de l’Empire français.

Parler de la langue, pas de politique

Proposer un espace de réflexion sur la langue, sur son histoire et sur les rapports de pouvoir qu’elle peut reproduire est en soi une idée intéressante. Mais la visibilisation des enjeux politiques est justement la grande absente de cette visite à Villers-Cotterêts. Le lien entre la langue et la construction nationale est présent de façon évidente, puisqu’on trouve même un encart parlant de la langue comme d’une « affaire d’État » (« matter of state »), mais cette situation est présentée comme un état de fait, et non comme une réalité à questionner.

Pourtant, l’existence même de cette cité prouve l’importance politique de la langue, outil de soft power pour l’influence française à travers le monde, notamment dans les espaces francophones. À ce titre, les références fréquentes aux auteur⸱rice⸱s issu⸱e⸱s d’anciennes colonies peuvent se comprendre comme une volonté de s’afficher comme non-raciste – « On n’est pas raciste, on a cité Aimé Césaire ». Et soulignent que la promotion de la francophonie représente un intérêt stratégique pour la France.

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