
Dans la perspective d’un passage à une « économie de guerre », Paris cherche à exporter toujours davantage ses armes en Afrique, y compris non francophone. Petit tour d’horizon.

Le « rapport au Parlement 2025 sur les exportations d’armement de la France », remis par le ministère des Armées, s’avère très instructif quant aux raisons qui poussent la France à asseoir sa position de deuxième plus gros exportateur d’armes au monde, notamment en diversifiant ses partenaires. Y est clairement mentionné le passage à une « économie de guerre ».
Dans cette perspective, l’exportation est perçue bien sûr comme vectrice de bénéfices et d’emplois, mais doit permettre en outre d’augmenter les capacités productives des industries militaires en prévision d’un éventuel conflit. Le rapport l’énonce explicitement : il s’agit d’« anticiper les approvisionnements long cycle, constituer les stocks, augmenter certaines fabrications ou maintenir des lignes de production opérationnelles ». Autrement dit : militariser la société et préparer l’appareil productif à une période de guerre.
En attendant, c’est entre autres pour écouler cet excès que le marché national ne peut absorber que Paris se démène pour trouver de nouveaux débouchés pour les fabricants d’armes tricolores. Sont en particulier ciblés des nouveaux partenaires africains n’appartenant pas au traditionnel « pré carré » françafricain – d’autant plus que les pays le composant, si l’on excepte ceux d’Afrique du Nord, n’ont guère les moyens d’acheter beaucoup et cher.
Certains de ces États sont ainsi devenus maintenant des clients importants à l’échelle du continent africain. Ces dernières années, les gros contrats se sont multipliés, comme avec le Botswana en 2016 pour des systèmes de défense aérienne produits par MBDA, leader européen des missiles et systèmes de missiles pour 304,2 millions d’euros (La Tribune, 10/07/2017) ou en 2018 avec la Tanzanie notamment pour des hélicoptères Super Puma produits par Airbus Helicopters pour 165 millions d’euros (La Tribune, 04/01/2018).
Plus récemment, en 2023, la production de deux des trois corvettes BR71 MKII qui équiperont bientôt l’Angola a été confiée à l’entreprise Constructions mécaniques de Normandie (CMN), une filiale du groupe franco-libanais Privinvest, pour un montant de 404,6 millions d’euros. Par ailleurs, malgré la rude concurrence entre MBDA et le brésilien Siatt, ce seront bien les missiles de type Exocet du groupe français qui devraient équiper ces navires de guerre (Africa intelligence, 12/06/2025).
La part de ces nouveaux partenaires pèse de plus en plus lourd dans le total des exportations d’armes françaises en Afrique. À titre de comparaison, les commandes passées par la Côte d’Ivoire sur la période 2015-2024 ne représentaient « que » 106,3 millions d’euros, celles du Gabon à peine 41,4.
La convergence entre les intérêts des entreprises d’armement et de l’État est totale. Dans bien des cas, les opérations militaires tricolores servent de véritables vitrines aux équipements français. Le ministère des Armées se félicite ainsi dans son rapport au Parlement que les commandes de patrouilleurs et d’équipements associés soient directement liées à l’opération Corymbe. Celle-ci, menée depuis 1990 en vue de « sécuriser » le golfe de Guinée, a vu défiler un grand nombre de bâtiments français et permis de renforcer la coopération avec les pays côtiers, y compris là encore en dehors du « pré carré » françafricain, comme avec l’Angola ou le Nigeria.
Ce dernier est ainsi devenu un client régulier du constructeur naval Ocea qui lui a fourni plusieurs patrouilleurs. Les rapports au Parlement du ministère des Armées mentionnent 219 millions d’euros de licences accordées pour l’exportation d’armes « de catégorie ML9 » (à savoir les navires de guerre et autres équipements navals) pour 2018 et 36 millions en 2022, toutes à destination du Nigeria. Un communiqué de presse d’Ocea (01/02/2023) évoque également une commande de quatorze nouveaux patrouilleurs en 2023.
Les diplomates et les militaires, en particulier les attachés de défense des ambassades, servent également de « VRP » pour les fabricants d’armes. Le cas du Kenya est particulièrement emblématique. Le rapprochement entre la France et ce pays d’Afrique de l’Est s’est matérialisé par l’organisation du sommet Afrique-France à Nairobi, mais aussi par la mise en œuvre d’une stratégie générale d’implantation des entreprises françaises au Kenya qui sert évidemment aussi l’industrie de l’armement. Bénéficiant de l’entrée en vigueur du premier accord de coopération de défense entre Paris et Nairobi, plusieurs groupes français comme Airbus, MBDA, Thalès ou Ocea ont approché les autorités kényanes pour leur proposer leurs services (Africa intelligence, 04/02).
Autre exemple, l’initiative de MBDA et du fabricant de véhicules aériens sans pilote Delair, soutenue par Paris, qui ont présenté en avril un projet de création d’une école de drones au Bostwana (Africa intelligence, 10/04). Sans doute pour favoriser la demande future de ce type de matériel. De ce côté-là du globe, comme ailleurs, le business tricolore de la mort n’est pas près de s’arrêter.