Survie

La longue histoire des restitutions du patrimoine africain

Un arpentage de l’œuvre de Bénédicte Savoy

(mis en ligne le 24 août 2026) - Nicole Maillard-Déchenans

Les nombreuses publications de Bénédicte Savoy prouvent la réalité du pillage colonialiste des œuvres d’art, mettant à nu le déni et les falsifications historiques des États et, surtout, des institutions culturelles. Parcourir l’œuvre de la chercheuse permet ainsi de suivre l’histoire de ces spoliations artistiques, mais aussi de la montée d’une revendication en Afrique (et ailleurs) : celle de la restitution du patrimoine culturel des peuples.
Un article paru dans le cadre de notre dossier estival : Restitutions, un combat sans fin ?

Bénédicte Savoy, enseignante d’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin depuis 2003, n’est pas une savante recluse dans sa tour d’ivoire. Son livre Le long combat de l’Afrique pour son art, sous-titré Histoire d’une défaite post-coloniale (Seuil, Paris, 2023), a provoqué dès sa parution en 2021 en Allemagne une onde de choc. La chercheuse y exhume, en effet, des archives secrètes de Prusse, les premières demandes officielles de restitution adressées par le Nigeria en mai 1972. La direction des musées de Berlin qui niait jusque là avec aplomb avoir jamais reçu de demande officielle de ce type de la part d’un État africain, est prise en flagrant délit de mensonge pluri-décennal… Scandale dans l’opinion publique. En 2022 – soit cinquante après la première demande ! –, un acte de restitution des dits « bronzes du Bénin » est enfin signé entre Allemagne et Nigeria.

En 2017, suite au discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, Bénédicte Savoy, alors professeure au Collège de France, est sollicitée par l’Élysée pour écrire avec le philosophe sénégalais Felwine Sarr un rapport sur la problématique des restitutions entre musées de France et d’Afrique. Tous deux se mettent au travail, préservant leur précieuse liberté intellectuelle en ne percevant aucune rémunération et assumant leurs frais de déplacement. En novembre 2018, ielles publient intégralement leur rapport sous forme d’un livre intitulé Restituer le patrimoine africain (éditions Philippe Rey/Seuil).

Arpentons ensemble les publications de Bénédicte Savoy et suivons ainsi l’histoire d’une revendication plus que jamais d’actualité, celle des restitutions du patrimoine africain accaparé lors de la colonisation – et même parfois après.

Restitution, vous dis-je !

Le terme restitution lui-même est fondamental pour l’autrice : depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui, les pays ex-colonisateurs ont utilisé toutes les ruses imaginables pour le faire disparaître à jamais du vocabulaire. La République fédérale d’Allemagne (RFA), où le terme restitution est dénoncé comme « diffamatoire », est en cela représentative. Nombre de directeurs de musées encore en place longtemps après la Seconde Guerre mondiale étaient des nazis avérés (dont même un SS), survivants de l’ère hitlérienne. 

En 1978, des « experts » élaborent secrète-ment une liste d’arguments anti-restitution, faisant un travail de sape éhonté au sein même de la Commission allemande pour l’Unesco ! Bénédicte Savoy met au jour ce document confidentiel et en donne des extraits : la RFA « n’ayant aucune obliga-tion légale de restitution en vertu des lois existantes, le terme “restitution” doit être combattu. Sinon, cela donne l’impression d’une acquisition juridiquement entachée. Le terme “restitution/retour” doit être interprété dans un sens assez large pour qu’aucune obligation morale ne puisse y être attachée ». Le « terme de “transfert” a été suggéré » à la place.

Au-delà de la RFA, Bénédicte Savoy met au jour et décrit avec précision les stratégies respectives de contre-restitution mises ainsi en place par les responsables des musées de France, Grande-Bretagne, États-Unis, les qualifiant tour à tour de « subterfuges », « contorsions », « duplicité », « mensonges historiques », « dialectique », « dérobades », bref, de « désinformation ». Sur fond « d’une approche contre-factuelle de la réalité historique », racisme, réflexes coloniaux, paternalisme, condescendance et suffisance institutionnelle guident les prises de position de la plupart des délégué·e·s d’Occident dans les instances internationales.

L’argument de l’universalisme – en fait « un européanisme élargi au monde » – leur donne bonne conscience. Le document secret ouest-allemand de 1978 déjà évoqué le révèle magnifiquement : « Les objets culturels historiques et les œuvres d’art sont la propriété de l’ensemble de l’humanité », y est-il écrit. Mais aussi : « Les arts majeurs sont la propriété du monde entier. Ces œuvres d’art sont les ambassadeurs de la culture dont elles sont issues. Il serait donc contradictoire que des œuvres d’art soient transportées par la contrainte dans un pays simplement parce qu’elles y ont été produites. » Et un peu plus loin : « La question des inventaires de nos collections doit être évitée à tout prix dans les textes », car cela « ne ferait qu’attiser la convoitise ».

Vient l’accusation habituelle de l’incapacité matérielle de ces pays à abriter et rendre accessible au public les objets : « Si les objets du tiers-monde n’avaient pas été collectés et entretenus, la plupart d’entre eux n’existeraient plus aujourd’hui. »

Accusation d’autant plus fallacieuse, dénonce et prouve Bénédicte Savoy, que les musées européens, outre leur propre dégradation avancée, « conservent » (!) des centaines de milliers d’objets du « tiers-monde » enfermés dans leurs réserves miteuses et ne les ont jamais exposés.

Racines, identité, avenir

La restitution du patrimoine artistique n’est pourtant pas un à côté secondaire dans la lutte pour la décolonisation, toujours en cours, des peuples et des esprits. Dès 1885, la Conférence de Berlin inclut, au nom de la science (apanage des seuls Occidentaux), la collection d’objets culturels parmi les finalités de la colonisation – lire sur ce sujet À qui appartient la beauté ?, autre ouvrage de Bénédicte Savoy (La Découverte, 2024) qui y aborde les cas du Cameroun et du Bénin. Les États colonisateurs et leurs musées mandateront des envoyés culturels pour réaliser cette appropriation.

Mais surtout, la restitution touche à l’identité propre des peuples ex-colonisés qui ne peuvent se la forger que par l’accès à leurs racines. Un accès également indispensable pour se construire un avenir délivré de la domination culturelle du colonisateur. Bénédicte Savoy rappelle l’impossibilité pratique pour les ex-colonisés d’accéder à leurs racines : pas de visas accordés pour venir visiter les musées d’Occident,sans compter le coût prohibitif de tels déplacements.

Elle imagine même l’impact que la restitution pourrait avoir sur les frontières géographiques des pays découpés par la Conférence de Berlin, évoquant « l’idée que le retour des œuvres pourrait, dans une logique panafricaine, contribuer à abolir ou adoucir certaines frontières inadéquates »…

Et l’on ne s’étonnerait plus que des bronzes dits « du Bénin » soient restitués au Nigeria ! La France de 2026 est encore loin d’une telle ouverture d’esprit, aveuglée qu’elle est par le poids de son colonialisme.

1962-63 et 1966, la rouerie d’André Malraux

À peine les accords d’Évian sont-ils signés le 19 mars 1962 que la France les viole en transférant trois cents tableaux du Musée des Beaux-Arts d’Alger vers Paris ! Elle les restituera, après dures négociations, sept ans après.

Dans la foulée, en mars 1963, André Malraux, ministre de la Culture, exerce sa rouerie aux dépens du Sénégal : il souhaite obtenir du tout jeune État des objets africains anciens, très coûteux sur le marché mondial de l’art. Pour cela, il contourne la législation sur le patrimoine en proposant d’échanger les objets convoités contre des tapisseries contemporaines françaises ! En 1966, l’échange est effectif. Parmi les objets ainsi procurés, signalons le magnifique mégalithe en grès ferrugineux provenant du village de Soto, connu sous le nom de « pierre lyre », cédé à titre de prêt renouvelable… tellement que soixante ans après, il peut toujours être contemplé en France, scellé depuis 2000 dans le plateau d’une des collections du Musée du quai Branly !

1966 est justement l’année de l’exposition intitulée « L’Art nègre » présentée à Dakar (en avril), puis à Paris (en juillet-août), dans le cadre du Festival mondial des Arts nègres impulsé par Léopold Ségar Senghor. Censée être paritaire, l’exposition a été en réalité surtout préparée à Paris. Dans le mensuel sénégalais Bingo de janvier 1965, le jeune intellectuel anti-colonialiste Joachim Paulin anticipe l’événement et dénonce : « On con-viendra avec nous qu’il est tout de même vexant pour nous, Africains, et paradoxal aussi, que toutes les pièces, tous les objets d’art qui figureront à ce festival et seront proposés à l’admiration du monde entier, viendront dans une proportion de 90 %, de l’Europe et des États-Unis. Mais n’est-ce pas le moment de demander à ces pays, à la fin du festival, […] d’avoir la grandeur d’âme de ne pas remballer, mais de rendre à César ce qui est à César, de libérer les divinités noires qui n’ont jamais su jouer leur rôle dans l’univers glacé du monde blanc où elles ont été emprisonnées ? ».

Panique à bord dans tous les musées occidentaux concernés ! Surtout ne rien envoyer de précieux à Dakar ! Pour les apaiser, la France contraint les organisateurs sénégalais à garantir que la question de quelque restitution que ce soit sera absente du festival. Le Nigeria, quant à lui, invité d’honneur du festival et principal prêteur africain, est obligé d’accepter que ses objets soient montrés à Paris alors que les musées occidentaux sont rétifs à l’idée de lui accorder le moindre prêt. Le Sénégal n’est pas mieux traité : le 1er août 1966, alors que l’exposition « L’Art nègre » bat son plein à Paris, Malraux écrit à Senghor pour justifier le refus de la France de prêter le sabre d’El Hadj Omar Tall : cela diminuerait l’amitié entre nos deux pays. Salif erait l’amitié entre nos deux pays. Salif Diop, premier conservateur du Musée dynamique de Dakar, avait (naïvement) fait cette demande d’emprunt en vue d’une exposition intitulée « Témoins du temps passé ». Pas étonnant que, dès 1966, « le sentiment se diffuse que les relations entre la France et ses anciennes colonies, même sur le plan de la culture et du patrimoine, sont inéquitables et biaisées ».

1973, année zéro : la France pas concernée

« 1973 est communément désignée com-me l’année zéro du débat sur la restitution ». L’Association internationale des critiques d’art (AICA) se réunit pour la première (et unique) fois en Afrique sub-saharienne en septembre de cette année-là – plus précisément à Kinshasa, au Zaïre. Les spécialistes n’oublieront pas le discours du dictateur Mobutu Sese Seko, qui les accueille en les appelant à voter une résolution pour que les pays riches acceptent de restituer une partie au moins du patrimoine des pays pauvres qui a été livré à un pillage systématique. Mobutu établit même un parallèle entre l’extraction de ressources naturelles et le prélèvement d’œuvres d’art. L’AICA obtempérera en dénonçant l’exportation illégale due au trafic… mais se gardant bien d’évoquer la période coloniale !

Le 4 octobre, invité à New York devant l’Assemblée plénière des Nations unies à présenter la politique du Zaïre, le même Mobutu attaque frontalement les pays occidentaux sur tous les plans, dont celui de l’art. Il réitère sa demande aux pays riches de restituer une partie au moins des œuvres pillées pendant le colonialisme. Le Zaïre, appuyé par le Sénégal, se hâte de présenter une motion d’urgence à inscrire à l’ordre du jour de la 28ème session ordinaire de l’Assemblée plénière de l’Onu et intitulée : « Restitution des œuvres d’art aux pays victimes d’expropriation ».

Douze pays, tous africains, soutiennent le projet de résolution : le Zaïre bien sûr, le Burundi, le Tchad, le Congo, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, l’Ouganda, la Tanzanie et la Zambie. Le 18 décembre, par 113 voix et 17 abstentions, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution. La France qui, en février de la même année, a rejeté des « demandes de restitution précises » de la part de Madagascar, s’abstient lors du vote. La Grèce vote pour, seul État de la CEE à soutenir dès lors les pays ex-colonisés dans leur lutte pour la restitution.

La position française est connue par une note du 15 novembre 1973 que Robert Boyer, du ministère des Affaires culturelles, adresse au représentant français des Nations unies à New York. Contrairement à la Belgique, argumente-t-il, la France n’est pas concernée par la demande de Mobutu, car son « exportation d’objets ethnographiques est demeurée sans caractère officiel et d’un volume infime ». En outre, une telle motion de restitution ne renforcerait pas « la coopération internationale », mais au contraire susciterait des « rancœurs sans réel fondement ». Et d’ailleurs, « pour les cas, sûrement très exceptionnels, où notre pays serait en possession d’objets irremplaçables pour le patrimoine du pays d’origine, il serait disposé à en organiser le retour par accord amiable ». Comment ? En « employant éventuellement la méthode du dépôt, qui évite les procédures légales complexes et décevantes mettant en cause la propriété de l’objet ».

1981-82, Jack Lang : France, Afrique, même combat !

La résolution de l’Onu fait peu à peu bouger les lignes. Par exemple, en 1982, l’Italie restitue à l’Éthiopie le trône de l’empereur Menelik II ; les Pays-Bas et la Belgique négocient concrètement des restitutions à l’Indonésie et au Zaïre. La France mitterrandienne, elle, préfère les beaux discours… tordus ! Jack Lang y excelle, ainsi à Cotonou (Bénin) en septembre 1981 devant une vingtaine de ses collègues ministres de la Culture africains, puis le 27 juillet 1982 à Mexico devant le Comité intergouvernemental de la restitution (ICPRCP, créé au sein de l’Unesco en 1978).

À l’aide du concept de « colonisation culturelle », Jack Lang tente de s’attirer la sympathie des peuples dits, à l’époque, du « tiers-monde » pour s’en faire des alliés politiques en pleine guerre froide. Pour cela, il dénonce l’hégémonie mondiale qu’exer-cent, selon lui, les États-Unis sur les formes de consommation et de production, et leur impérialisme culturel. Il compare le combat des Africains contre le colonialisme à son « combat pour la culture » en tant que Français : « Le combat est le même entre nous-mêmes qui voulons préserver l’indépendance qui a été acquise, et vous-mêmes qui entendez aussi préserver vos cultures, préserver vos identités. » Il fallait oser ! Il assimile ainsi implicitement « des victimes supposées d’un impérialisme culturel américain à ceux qui, historiquement, ont eu bel et bien à subir des régimes d’occupation coloniaux et leurs multiples dérives ».

Plus discrètement, est créé au printemps 1982 par le ministère des Affaires étrangères, un « groupe de travail pour l’Afrique », présidé par Pierre Quoniam (actif au sein de l’ICPRCP et présent à Mexico), et dont les membres, une vingtaine d’expert·e·s, se prononcent clairement pour la restitution. Une première en France.

La bombe Melina Mercouri

On peut douter que Jack Lang ait convaincu le public qu’il visait à Cotonou, mais il a à coup sûr outré les Occidentaux présents à Mexico. Malheureusement pour lui, il s’y est fait voler la vedette. En effet, devant les sept-cent-cinquante délégué·e·s de l’ICPRCP, la ministre grecque de la Culture, Melina Mercouri, après avoir regretté que les femmes soient si peu représentées à Mexico, elles qui sont le plus grand continent opprimé, fait l’effet d’une bombe en annonçant officiellement au monde entier la demande que la Grèce va adresser à la Grande-Bretagne, par toutes les voies légales, de faire revenir à Athènes les « fragments de la frise du Parthénon exposés depuis le XIXe siècle au British Museum ». Elle avait pourtant déjà donné une conférence de presse à ce sujet en mars précédent à Athènes, passée inaperçue sauf des initiés… À Mexico, elle rappelle le soutien hellénique à tous les pays ayant subi de tels ravages culturels et leur demande en retour d’aider la Grèce dans sa démarche.

Suite à ce discours mémorable, l’Unesco adopte le Parthénon comme logo. Melina Mercouri ébranle « les schémas Nord-Sud et Est-Ouest répétés depuis vingt ans en matière de demande de restitution et les dénis sur cette question ». Ainsi, en 1985, en République démocratique allemande (RDA), le musée de Pergame, sis à Berlin-Est, accueille une exposition prêtée par le Nigeria, pays non aligné entretenant des relations diplomatiques avec ce pays communiste depuis 1973. Elle est préparée et dirigée à partir de Lagos, puis sur place, par l’archéologue nigérian Ekpo Eyo en personne, meilleur expert du patrimoine artistique de son pays et combattant inlassable pour la restitution. « Une centaine d’objets datés entre 500 av. J.-C et le XIXe siècle sont réunis, assurés pour une valeur de près de 30 millions de dollars. » C’était, avec quarante ans d’avance, un exemple remarquable de cette « coopération équitable avec les pays d’origine » à laquelle aspirent Bénédicte Savoy et, avec elle, espère-t-elle, les pays occidentaux ex-colonisateurs qui ne s’y sont, hélas, toujours pas essayés…

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