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Restitutions : pour Pascal Ndjock Nyobe, « l’ancien colonisateur est toujours dans la posture de celui qui décide »

Notre dossier estival : Restitutions, un combat sans fin ?

(mis en ligne le 22 juillet 2026) - Alexandre Decroix

Enseignant chercheur au sein du Laboratoire histoire et sciences du patrimoine de l’université de Douala, au Cameroun, l’historien Pascal Ndjock Nyobe s’est spécialisé dans les politiques mémorielles en Afrique. Il nous apporte ses éclairages sur la question des restitutions.

Que signifie selon vous le terme « restitution » ?  

Pascal Ndjock Nyobe : Le mot « restitution » mérite en effet qu’on s’arrête un moment pour discuter de son contenu polysémique. La rapidité avec laquelle il s’est imposé dans le débat public devrait alerter et nous faire comprendre que lorsqu’un terme semble faire consensus, c’est qu’il est suffisamment vague pour abriter des malentendus et des projets contradictoires.

Restituer dans son sens premier porte en effet une fiction qui ferait croire qu’il existerait un état antérieur stable, immuable et identifiable auquel l’on pourrait revenir. Pourtant, la spoliation patrimoniale, point de départ du désir de restitution, ne s’est pas elle-même produite dans un monde immobile. Au contraire, les objets emportés l’ont été au sein de sociétés vivantes, en transformation. Restituer n’est donc ni un accord entre palais, ni même une simple opération de déménagement consistant à « remettre en place » des objets d’un point A (musée occidental) à un point B (musée africain).

À mon sens, restituer c’est aussi intervenir dans des sociétés qui ont continué d’écrire leur histoire en l’absence de l’objet, prouvant ainsi leur capacité de résilience et d’inventivité. À cet égard, l’acte de restituer signe aussi le retour du droit des communautés à narrer et rendre audible leur propre discours de la spoliation et de la restitution, au-delà de ce qu’en disent les archives coloniales.

In fine, la restitution doit être appréhendée comme un régime de justice patrimoniale impliquant au moins trois dimensions indissociables : réparatrice, relationnelle et politique.

Comment s’est construit le discours africain sur les réparations ? 

La réclamation et la revendication des objets pillés sont aussi anciennes que les dépossessions elle-même. L’on pourrait à cet effet citer, entre autres, les revendications émises en 1880 par l’empereur éthiopien, Yohannes IV, demandant la restitution de collections emportées en avril 1868 par l’expédition Napier. Pendant la période coloniale, en 1936, Oba Akenzua II du Nigeria porte à l’attention du Royaume-Uni une réclamation demandant la restitution des trésors pillés lors du sac de Benin City en 1897.

Au lendemain des indépendances, les festivals panafricains – dont notamment celui de Dakar (1966) et d’Alger (1969) – constituent des tribunes idéales pour donner un coup d’accélérateur à ces appels à la restitution. Bien que peu suivies d’actes de restitution concrets, ces initiatives contribuent à alerter l’opinion publique internationale sur l’ampleur de la dépossession et la nécessité de contenir les actes de spoliation postcoloniaux actionnés par des marchands d’art véreux. Au Cameroun, le retour très remarqué de la statue Afo Akom (par un collectionneur privé) en décembre 1973 est emblématique de cette généralisation d’une soif de justice et de réparation.

Ces initiatives que l’on situerait sur le plan artistique ou stricto sensu culturel sont accompagnées par des intellectuels – Césaire, Fanon, Cheikh Anta Diop, etc. – qui, même sans parler directement de restitution d’objets, élaborent un cadre interprétatif qui, en présentant la colonisation comme une entreprise de décivilisation, constitue le fondement théorique des revendications.

Les conditions matérielles précaires induites par les plans d’ajustement structurel, la crise de la dette, l’affaiblissement des États africains, réduisent au silence les combats des années 1960-1970. Au tournant des années 2010-2020, ils vont être relancés par une jeunesse diasporique soucieuse de justice et de réparation.

Quelle a été la réception par les États européens et les institutions muséales de ces revendications ?

Tout dépend du pays, de l’institution et des acteurs en présence. Il faut cependant dire d’entrée que la volonté de restitution ne prend ni la même ampleur, ni la même vitesse que la spoliation. L’on a eu quelques objets rendus ça-et-là. À la suite du discours de Mobutu à l’ONU en 1973 réclamant la restitution des objets pillés pendant l’époque coloniale, le Zaïre a reçu en trois vagues, entre 1976 et 1982, quelques centaines d’objets du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren en Belgique, ce qui représente un bilan dérisoire face aux milliers d’objets emportés quelques décennies plus tôt. Il en sera ainsi de toutes les restitutions qui suivront : un sabre à tel pays, un tambour à un autre, etc. Des restitutions au compte-goutte qui ne créent aucun précédent juridique contraignant pour les autres.

En France particulièrement, les initiatives de restitution portées par les États africains, par les communautés, les associations ou par les activistes butent très souvent sur la sainte trinité juridique : « inaliénabilité, imprescriptibilité, insaisissabilité ». Ces mots magiques ont fini par transformer en vœux pieux le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017 qui voulait « que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».

Au sacro-saint triptyque énoncé ci-dessus, les institutions muséales ont ajouté deux autres objections : l’universalité du patrimoine et l’argument de la (non-)capacité d’accueil des pays africains. Parangon absolu de la mauvaise foi, ce dernier argument insinue que les sociétés africaines ne seraient pas capables de prendre soin de ce qu’elles ont produit.

Dans un récent colloque organisé à Dakar, vous avez développé la notion de « diplomatie des restitutions ». Pourriez-vous nous en dire plus ?

Quand elle n’est pas présentée comme une simple problématique muséale, la restitution endosse une dimension juridique et diplomatique qui en fait très souvent un instrument de politique étrangère plutôt qu’un acte de justice et de réparation. La restitution est ainsi posée comme un outil de négociation qui va permettre d’améliorer les relations bilatérales entre États, ou, spécifiquement pour les anciennes nations coloniales, des moyens de soigner une image post-coloniale suffisamment écornée. Dans ce contexte, restituer plutôt que de réparer et de créer des liens harmonieux devient un acte malicieux, un geste calculé, selon un calendrier dicté par l’agenda du spoliateur d’hier.

Lorsque cette réalité est remise dans le cadre des rapports que les États africains, notamment les anciens territoires sous influence française, entretiennent avec les anciennes métropoles, l’on se rend compte que la position des premiers vis-à-vis de la restitution n’est pas fondamentalement éloignée de celle de leurs homologues européens. Ainsi, à côté du principe qui veut que la restitution soit une question de diplomatie entre États, subsiste une incongruité majeure à l’intérieur même des États africains : les gouvernements tentent de capter le bénéfice symbolique de la restitution en faisant fi des implications politiques et sociétales internes. Cette posture, dans le cas du Cameroun par exemple, a poussé l’État à créer en 2022 un « Comité interministériel en charge du rapatriement des biens culturels illégalement exportés à l’étranger ». Pour des raisons internes à la politique camerounaise, plutôt que d’être un véritable levier d’impulsion des revendications communautaires en vue de la restitution, cette entité semble au contraire en être le premier obstacle. Ne serait-ce que parce qu’il est désormais formellement interdit aux communautés d’interagir directement avec les institutions muséales occidentales sans obtenir le sceau de l’État camerounais…

Justement, comment se fait-il que, malgré les nombreux biens présents dans les collections françaises, aucune restitution n’a, à ce jour, concerné le Cameroun ?  

Le discours de Ouagadougou a de fait suscité un réel enthousiasme et un optimisme auprès de nombreux Camerounais qui se sont pris à imaginer un retour massif d’objets conservés en Occident. L’on peut y ajouter les conclusions du rapport Sarr-Savoy qui positionnaient le Cameroun parmi les nations les plus représentées dans les collections françaises.

Alors, pourquoi près de dix ans après le discours d’Emmanuel Macron, aucun objet n’a-t-il été restitué au Cameroun ? Il n’est pas possible d’évoquer la problématique de la restitution ici sans tenir compte de la nature du régime mémoriel postcolonial. Au Cameroun, le processus de décolonisation a débouché sur une guerre qui s’est terminée de façon sanglante pour les leaders indépendantistes, exécutés les après les autres, et dont l’évocation publique du souvenir a été interdite pendant plusieurs décennies. L’État postcolonial né de cette violence fondatrice est donc rétif à toute réouverture du dossier colonial. Ce dernier ne comportant pas que la question des objets spoliés par les administrations coloniales, l’on y trouverait aussi les crimes coloniaux et postcoloniaux, les complicités locales à la répression française, la collaboration de certaines chefferies et plus encore. Le vide mémoriel comme la réticence au sujet de la restitution ne sont donc pas des omissions, mais bien les marques d’une politique.

Selon vous, faut-il voir dans le comportement de la France vis-à-vis des restitutions une forme de perpétuation d’un comportement colonial ?  

L’on ne se départit pas d’un costume de domination par proclamation. Il y a donc eu dans les années 1960-1970, et jusqu’aux années 1990, la continuité d’une sorte de paternalisme de l’État français sur ses anciennes colonies. Dans le cadre des restitutions, il n’existe pas un véritable cadre juridique global. L’ancien colonisateur est toujours dans la posture de celui qui décide de quand, quoi et à qui rendre, ce qui est déjà en soi un signe de domination.

Toutefois, cette réponse mérite une nuance majeure. Il existe bien en France des acteurs – notamment des chercheurs, des conservateurs, des militants – qui œuvrent sincèrement pour des restitutions substantielles, même si le poids et l’importance des structures institutionnelles continuent de faire basculer les échanges en défaveur des bonnes volontés individuelles.

Cette remarque portée vis-à-vis des pays européens ne doit pas nous dispenser de nous dire aussi des vérités propres aux réalités africaines. Dans bien des cas, certains États africains ont reproduit exactement la géométrie coloniale : ils disent vouloir parler d’État à État, en excluant des communautés du processus de restitutions et en suscitant, quand cela les arrange, de l’engouement ou en facilitant les démarches pour certaines autres communautés, créant une concurrence patrimoniale entre communautés qui se retrouvent ainsi mises dos à dos.

Propos recueillis par Alexandre Decroix

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