
En faisant dialoguer archives, mémoires populaires et pensée décoloniale, Nolywé Delannon renverse le regard porté sur la Guyane. Son essai, paru en 2025, montre que derrière le récit triomphant de la conquête spatiale perdure une réalité coloniale largement invisibilisée.
Avec Guyane spatiale, carnavale, décoloniale, publié il y a un an par Mémoire d’encrier, Nolywé Delannon, chercheuse guyanaise vivant au Québec, s’attaque à l’imaginaire d’une Guyane réduite à sa fonction stratégique pour la France et l’Europe, un territoire utile, disponible, assigné au rôle de base arrière de la puissance spatiale. À cette vision construite depuis Paris, le Centre national d’études spatiales et les institutions européennes, l’autrice oppose une Guyane racontée depuis ses habitant·e·s, ses mémoires, ses langues, ses fêtes, ses colères et ses résistances.
Sa réflexion s’inscrit dans le sillage d’Édouard Glissant, Frantz Fanon et Aimé Césaire, tout en puisant dans les savoirs et les mémoires des sociétés créoles, marronnes et autochtones. Loin d’une simple mobilisation des théories décoloniales, Delannon les met à l’épreuve de l’expérience guyanaise, en faisant dialoguer archives coloniales, récits populaires et histoire vécue.
Les trois termes du titre résument ce projet. Déclarée « spatiale » par l’État français avec l’installation du Centre spatial à Kourou dans les années 1960, la Guyane est réduite à une infrastructure stratégique et à un instrument de souveraineté. Mais Delannon la revendique aussi « carnavale ». Non comme folklore, mais comme espace de créolisation, de relation, d’indiscipline et de subversion des hiérarchies coloniales. Enfin, elle la dit « décoloniale », parce qu’il s’agit de reprendre la maîtrise du récit historique autant que celle des futurs possibles.
La Guyane de Delannon n’est pas donc un simple territoire administré, mais un lieu où les identités ne se laissent pas enfermer dans la carte coloniale. Le carnaval, dans cette perspective, devient une pratique politique : il brouille les hiérarchies, renverse les rôles, rend visible ce que l’Empire voudrait maintenir dans l’ombre. Là où le spatial impose la verticalité – décollage, contrôle, clôture, prestige technologique –, le carnaval réintroduit l’horizontalité des corps, des rues, des mémoires et des communautés.
Mais ce texte, tout poétique qu’il soit, ne dilue pas la conflictualité. Delannon rappelle que le colonialisme n’est jamais seulement une domination administrative ou économique. Il produit des subjectivités, des silences, des blessures, des désirs d’assimilation et des formes de dépossession intime. La Guyane départementalisée reste prise dans une contradiction profonde : juridiquement intégrée à la République, mais politiquement maintenue dans un rapport de dépendance ; célébrée comme vitrine technologique, mais traversée par des inégalités massives ; présentée comme française, mais traitée comme une marge de la « métropole ». Il s’agit ici de décrire la violence d’un système qui prétend émanciper tout en assignant, moderniser tout en dépossédant, intégrer tout en hiérarchisant.
Le Centre spatial, c’est aussi une forme d’occupation du sol, de transformation des paysages, de militarisation et de mise à disposition d’un territoire au service d’intérêts extérieurs. La conquête de l’espace apparaît alors comme une nouvelle forme de la domination elle aussi coloniale : tandis que l’on célèbre les prouesses scientifiques et techniques, les terres, les populations et les rapports de pouvoir qui rendent cette aventure possible sont largement invisibilisés.
Le livre a pour grande force de montrer que le récit spatial est une construction historique et politique, non une évidence. Le Centre spatial guyanais n’est pas seulement « en Guyane » : il produit une certaine Guyane, compatible avec les besoins de la France et de l’Europe. Une Guyane-base, une Guyane-vitrine, une Guyane-frontière, une Guyane utile. Contre cela, Delannon fait surgir une Guyane sujet de sa propre histoire.
L’ouvrage dépasse la question de la reconnaissance vers celle de la souveraineté. Il ne suffit pas que la République reconnaisse la richesse culturelle du territoire, encore faut-il interroger les structures qui continuent d’organiser sa dépendance.
L’ouvrage ouvre également plusieurs pistes qu’il n’explore qu’en filigrane, mais qui pourront prolonger naturellement les réflexions qu’il porte : quels acteurs portent aujourd’hui les revendications décoloniales en Guyane ? Comment s’articulent luttes sociales, écologiques, autochtones et autonomistes ? Quelle place occupent les classes populaires dans les débats autour du Centre spatial, entre dépendance économique, emploi et contestation ?
Nolywé Delannon oblige à penser les formes contemporaines du colonialisme au-delà du seul cas guyanais dans les territoires toujours placés sous souveraineté tricolore – Guyane, Kanaky-Nouvelle-Calédonie, Mayot-te, Antilles ou Polynésie française. Ici, la domination ne passe plus principalement par les formes traditionnelles de l’Empire, mais par la départementalisation, l’aménagement du territoire, les grands projets technologiques, le droit ou encore l’universalisme républicain.