
La révolte des lycées a-t-elle démarré dans les « outre-mers » ? À Mayotte, le lycée de la Cité du Nord, à Mtsangadoua, a été bloqué dès le 31 août et pendant cinq semaines par les personnels et parents d’élèves réunis. Le 7 septembre, la gronde se fait entendre en Guyane avec une première journée de grève des élèves du lycée Félix Eboué de Cayenne, soutenue par parents et enseignant·e·s.
« Les lycéens d’outre-mer ont parlé les premiers, il serait injuste qu’ils soient servis les derniers », soulignait le 6 octobre l’ACCD’OM (Association des communes et collectivités d’outre-mer) dans une tribune fustigeant le silence médiatique autour de ces mobilisations précoces et alertant sur les difficultés spécifiques rencontrées par les élèves ultramarin·e·s. L’association relevait ainsi qu’avant même le passage du cyclone Chido en décembre 2024, 57 % des écolier·e·s mahorais·e·s n’avaient classe que par demi-journée, faute de salles.
En « métropole », c’est du côté de la région parisienne que la colère lycéenne s’est exprimée en premier lieu. D’abord à Créteil, où les élèves du lycée Saint-Exupéry ont entamé grève et blocage de leur établissement le 17 septembre. Le mouvement s’est ensuite propagé à toute vitesse dans les bahuts des quartiers populaires des départements du Val-de-Marne, de Seine-Saint-Denis, d’Essonne… avant de faire tache d’huile ailleurs.
Outre-mers, banlieues franciliennes : s’étonnera-t-on de retrouver là les départs de feux de ce qui s’est transformé le 17 octobre en incendie généralisé à travers toute la France ? Le système éducatif y est, plus qu’ailleurs encore, à bout de souffle. La dégradation continue de l’offre scolaire et des conditions d’études ou le tri social symbolisé par l’immonde Parcoursup y pèsent forcément autrement plus lourd que dans le reste du pays.
Et ce n’est bien sûr là qu’un des symptômes d’une situation dramatique que personne ne peut ignorer. Dans ces territoires relégués et largement invisibilisés (sauf quand il s’agit de les stigmatiser ou lorsqu’ils se mettent en ébullition), les populations subissent en première ligne la précarisation galopante, la casse des services publics et des mécanismes de solidarité, les violences d’État. Des populations majoritairement non-blanches, largement issues de l’ancien empire colonial français.
Car, de Mamoudzou à Corbeil-Essonnes ou de Nouméa à Villiers-le-bel, c’est bien de cette oppression qu’il s’agit notamment : celle exercée par un ordre colonial et néo-colonial, inégalitaire et raciste par essence, qui continue de structurer la société française.
Pour s’en convaincre une nouvelle fois, il suffisait d’écouter en ce mois d’octobre tout un pan de la classe politique et médiatique s’égosiller en boucle contre des « casseurs » et « pillards » déshumanisés, essentialisés, qualifiés sans retenue de « racailles », de « sauvages ». Pas besoin de dire « Arabes » ou « Noirs », le sous-texte raciste est évident. On reconnaît là les termes hérités de la propagande coloniale la plus basique, maintes fois réemployés depuis. Pour mater ces « barbares », on en a appelé bien sûr à des procédés tout aussi coloniaux – couvre-feu, état d’urgence, etc.
Des « casseurs » accusés également par nombre de commentateurs d’être les « meilleurs agents électoraux » du Rassemblement national. C’est écarter un peu rapidement toutes celles et ceux qui, en reconvoquant continuellement les vieux schémas colonialistes, valident chaque jour davantage dans l’espace public les représentations répugnantes portées l’extrême droite. En cas de victoire de Marine Le Pen et sa clique en mai prochain, leur responsabilité serait écrasante.
Cet éditorial a été écrit et envoyé à l’impression quelques jours avant l’attentat raciste commis ce 23 octobre à Trappes (Yvelines), qui a fait un mort et sept blessés dont quatre graves. Son auteur, militant d’extrême droite revendiquant sa proximité idéologique avec le Rassemblement national, a ciblé des personnes de « type musulman », « Arabes » ou « Noirs ». Il s’est ensuite félicité auprès des enquêteurs d’avoir « vengé les commerçants » pillés le 17 octobre (Le Monde, 24/10). Terrible issue de la vindicte médiatique des jours précédents.