Survie

En Afrique, Total pollue (aussi) le foot

Sportwashing

(mis en ligne le 16 janvier 2026) - Jean Boucher

À nouveau, Total aura été le sponsor titre de la récente Coupe d’Afrique des nations de football. Une compétition qui s’est jouée cette année dans un Maroc qui vient de connaître une importante mobilisation de la jeunesse pour la justice sociale.

En vertu de son accord de partenariat [1] avec la Confédération africaine de football (CAF), le nom et le logo de TotalEnergies se sont affichés partout durant la Coupe d’Afrique des nations qui s’est tenu au Maroc du 21 décembre au 18 janvier : dans les retransmissions télévisées, dans et hors des stades. La multinationale a même obtenu que la compétition soit officiellement soit dénommée « TotalEnergies CAF Coupe d’Afrique des nations », tout comme le trophée remis à l’équipe victorieuse !

Une opération de sportwashing (blanchiment par le sport) qui fait partie de l’agressive stratégie de communication du pétrolier, visant notamment à se faire passer pour un acteur majeur de la transition énergétique – ce qui lui a valu une récente condamnation pour « pratiques commerciales trompeuses » (Décolonisons n°353, 12/2025). Un marketing indispensable à la poursuite de son pillage écocide du continent. L’Afrique, « ADN de Total » 

Succédant en 2016 à Orange, autre multinationale française qui participe aussi à la surexploitation de l’Afrique, Total s’est acheté le droit d’être, jusqu’en 2028, le sponsor officiel du football africain lors de ses douze principales compétitions. Et de profiter de la ferveur que suscite ce sport parmi les populations africaines, et notamment la jeunesse. Ce que reconnaît avec cynisme Patrick Pouyanné, son PDG, sur le site web du groupe : « L’Afrique fait partie intégrante de l’ADN de TotalEnergies [!]. À travers cet engagement, nous renforçons nos liens et notre proximité avec nos parties prenantes et nos clients, autour de compétitions populaires et festives qui suscitent toujours un grand engouement. »

Une instrumentalisation du sport pour servir ses intérêts capitalistes, en affichant fièrement sa position de première major pétrolière en Afrique, mais aussi pour détourner l’attention, alors que le continent est en première ligne des effets dévastateurs de la crise climatique dont l’industrie fossile est largement responsable [2].

Total a d’autant plus besoin de redorer son image aux yeux des populations qu’elle est de plus en plus confrontée à des résistances populaires – dernièrement au Mozambique, en Ouganda ou en Afrique du Sud – contre les destructions des droits humains et environnementaux que provoquent ses activités gazières et pétrolières.

Un sportwashing que dénonce également dans son interview à Reporterre (21/12/2025), Trust Chikodzo, coordinateur du collectif d’ONG Kick Big Polluters Out qui mène campagne pour que la CAF mette fin à son contrat avec Total : « Utiliser l’un des moments culturels les plus appréciés d’Afrique pour redorer une image bâtie sur l’extraction et la destruction relève d’une contradiction morale profonde […]. Dans tous ces cas, on observe la même logique : les profits passent avant les communautés, les écosystèmes et le climat. »

« Nous voulons des hôpitaux aux normes de la FIFA ! »

En servant ses intérêts, le géant gazopétrolier sert par la même occasion les intérêts du royaume chérifien « ami de la France ». La CAN, comme le Mondial de football 2030 (que le Maroc accueillera avec l’Espagne et le Portugal), est utilisée par Mohammed VI pour justifier aux yeux d’une population paupérisée les colossales dépenses entreprises (infrastructures, transport, communication…) afin de rendre le Maroc encore plus attractif aux investissements étrangers et au tourisme. Et, au-delà de ces enjeux économiques, pour satisfaire ses ambitions géopolitiques : être reconnu comme une puissance africaine – stable, fiable et dynamique – à l’échelle du continent et même du monde.

Loin de l’apaisement social espéré par le pouvoir, la démesure des dépenses engagées au nom de la CAN et du Mondial 2030 [3], alors que les systèmes de santé et d’éducation sont délabrés, a été au contraire l’étincelle de la révolte de l’automne d’une partie de la jeunesse. Massivement précarisée, elle n’adhère pas aux ambitions royales et réclame des investissements qui aillent satisfaire les urgences sociales. « Des hôpitaux, pas des stades », scandaient les manifestant·e·s. Des appels au boycott de la CAN ont même circulé. Une répression particulièrement brutale [4], accompagnée de vagues promesses, a étouffé la contestation afin que la CAN puisse se tenir.

La responsabilité directe de ces événements tragiques incombe évidemment au régime marocain. Mais, par le parrainage de la CAN qu’il a maintenu même après cette répression, le pétrolier français s’en rend complice. Total, néfaste pour les peuples d’Afrique ? Décidément, une sale habitude.

Je soutiens Survie

[1Pour un total de 375 millions de dollars, selon le média sud-africain Soccer Laduma (30/01/2025).

[2Selon la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, 17 des 20 pays les plus menacés par le changement climatique se trouvent en Afrique.

[3La seule rénovation des stades est estimée à 900 millions d’euros, auxquels il faut ajouter les 470 millions d’euros que coûtera le grand stade Hassan II à Casablanca (Afrique XXI, 4/12/2025).

[4Selon Human Rights Watch, « trois personnes ont été tuées et douze blessées [par la police et la gendarmerie royale]. Près de 1000 personnes ont été arrêtées et au moins 270 manifestants, dont 39 mineurs, ont été traduits en justice, dont certains sont toujours en détention » (communiqué du 15/10/2025).

Du Rwanda à Gaza, la France complice de génocides
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi