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Kanaky-Nouvelle-Calédonie : L’État macroniste n’en finit plus de coloniser

(mis en ligne le 23 février 2026) - Benoît Godin

Le gouvernement entend faire (très) vite pour appliquer le pseudo accord de Bougival, et son complément, l’accord Elysée-Oudinot, conclu en janvier une fois encore sans le FLNKS. Un pari incertain d’un point de vue parlementaire, qui ne peut qu’enfoncer davantage la Kanaky-Nouvelle-Calédonie dans la crise.

On ne pourra pas reprocher à l’État macroniste un manque de constance. En Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC), le président de la République et sa clique auront œuvré assidûment au sabotage du processus de décolonisation, puis à la perpétuation de la mainmise de la France sur l’archipel, quitte à mettre fin sur place à trente-six années d’une paix fragile. Une contre-offensive coloniale interrompue un temps par l’insurrection indépendantiste du 13 mai 2024, réprimée dans le sang, mais qu’Emmanuel Macron n’a pas tardé à reprendre avec la même irresponsabilité.

Le premier acte s’est joué, on s’en souvient, à Bougival (Yvelines), où le chef de l’État convoque début juillet 2025 les principales composantes politiques calédoniennes. Un piège parfaitement exécuté – (re)lire notre édito de septembre : après dix jours de discussions harassantes à huis clos, un accord est annoncé en grande pompe, avec réception à l’Élysée et tir de barrage médiatique, entre l’État et les différentes délégations. Celle du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), emmenée par le député Emmanuel Tjibaou, aura beau répéter par la suite n’avoir signé qu’un « projet d’accord » destiné à être soumis à leur base avant toute conclusion définitive (une version confirmée par le ministre des Outre-mer d’alors, Manuel Valls, après son éviction du gouvernement), le mal était fait.

Derrière la création d’un État de Nouvelle-Calédonie (exit, la Kanaky) tout ce qu’il y a de plus fantoche, le pseudo-accord cadenasse en réalité solidement l’accès à la pleine souveraineté du territoire. Celui-ci pourrait certes réclamer une à une les compétences régaliennes – défense, justice, sécurité et ordre public, monnaie – pour construire une indépendance en kit, mais il lui faudrait pour ce faire une « majorité qualifiée » des trois cinquièmes des membres du Congrès, le parlement local.

Quasi impossible, d’autant plus que Bougival prévoit également un dégel du corps électoral, forcément défavorable aux indépendantistes, et une plus grande représentation au Congrès de la province Sud, bastion « loyaliste ». Et si par miracle l’obstacle venait à être surmonté, l’État français se garde encore le droit d’opposer son veto au transfert de la compétence concernée… À cela s’ajoute un renforcement des pouvoirs des provinces, préalable évident à une possible partition du territoire – une option maintes fois évoquée par les anti-indépendantistes en cas d’indépendance.

Un « accord unanime »… sans le FLNKS

Le 9 août 2025, le FLNKS officialise, sans surprise, son opposition au texte… sans que l’exécutif ne change ses plans. Après quelques mois d’atermoiement, dû essentiellement à l’instabilité gouvernementale française, Macron lance l’acte deux en convoquant un nouveau round de discussions à Paris mi-janvier. Le FLNKS refuse logiquement d’y participer. « Les conditions politiques et institutionnelles nécessaires à un échange sincère, équilibré et respectueux, conforme aux exigences d’un processus de décolonisation, ne sont pas réunies à ce stade », indique le 13 janvier, dans une lettre au président de la République, le président du Front, Christian Tein.

Le 19 janvier est annoncé un nouvel « accord unanime », selon la formule hallucinée du président de la République – oubliant commodément que le FLNKS reste à ce jour le seul représentant du peuple kanak reconnu au niveau international. Cet « accord Élysée- Oudinot » (la rue Oudinot, à Paris, accueillant le ministère des Outre-mer) est en fait un double accord qui vient compléter celui de Bougival – l’un sur le volet institutionnel (qui n’apporte pas grand-chose sur le fond), l’autre sur le volet économique.

Ce dernier était le plus attendu (et a d’ailleurs été le plus commenté dans les médias par les différents signataires), la KNC se trouvant dans une situation économique et sociale dramatique. Une crise qui découle directement de la crise politique de 2024, dont l’État est sans conteste le premier responsable… et qui constitue aujourd’hui pour lui une aubaine qu’il entend bien ne pas laisser passer. Il dispose ainsi d’un exceptionnel moyen de pression – pour ne pas dire de chantage, le gouvernement conditionnant tout plan de secours au territoire exsangue à la conclusion d’un accord politique.

Dont acte : sauvetage des comptes sociaux, comme les retraites, la santé ou encore l’énergie, qui seront financés par la France pour l’année 2026 ; octroi d’une enveloppe supplémentaire de 150 millions d’euros à destination des collectivités et de 446 millions d’euros pour la filière nickel, en grande difficulté ; mise en place d’un plan d’effacement progressif de la dette colossale du territoire (que l’État a en fait largement contribué à creuser, notamment pendant la pandémie de Covid-19).

Diviser le monde indépendantiste

Avec ce second accord, l’exécutif et ses alliés entendent bien poursuivre la diabolisation et, espèrent-ils, la marginalisation d’un FLNKS présenté sans cesse comme plus « radical » que le FLNKS « historique ». Un script d’autant plus facile à dérouler que deux composantes du Front, l’Union progressiste en Mélanésie (UPM) et surtout le Parti de libération kanak (Palika), ont signé et soutiennent sans réserve l’accord de Bougival et son complément. Les deux partis, associés de longue date au sein de l’Union nationale pour l’indépendance (Uni), se retrouvent ainsi à défendre le processus en cours aux côtés des forces anti-indépendantistes, y compris les plus extrêmes.

Très critique de la ligne combative portée par l’Union calédonienne (UC), l’autre grand parti indépendantiste, et incarnée par la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), le Palika n’a cessé de s’éloigner du FLNKS tout au long de la mobilisation contre le dégel du corps électoral de 2024. Un mouvement qui s’est amplifié après les révoltes du 13-Mai : en novembre 2024, le parti annonce sa mise en retrait de la coalition indépendantiste, avant d’officialiser son « retrait définitif » lors de son 50e congrès le 8 novembre dernier.

Cependant, il semble de plus en plus criant que la ligne pro-Bougival défendue par l’équipe dirigeante du Palika est très loin de faire l’unanimité parmi les militant·e·s. Des membres de plusieurs comités régionaux du parti – Ponérihouen, Ouvéa ou encore Lifou – ont participé le 6 décembre au congrès extraordinaire du FLNKS, affirmant clairement leur rupture avec les orientations de leur mouvement et un désir intact d’appartenir au Front. Et le 7 février, des militants dissidents de l’Uni ont annoncé la naissance de l’association Unité du peuple en Kanaky (UPK), appelant à « neutraliser » l’accord de Bougival.

Plus étonnant, Paul Néaoutyine, longtemps figure incontournable du Palika et du mouvement indépendantiste dans son ensemble, est sorti de son habituelle réserve pour critiquer le processus en cours. Le 30 janvier, à l’occasion d’un débat à l’assemblée de la province Nord dont il est encore le président, le vieux leader a notamment indiqué rester « sur les fondamentaux du rééquilibrage et de l’unicité du pays », soulignant que le « dispositif Bougival » mènerait à une « partition » du territoire. Rappelant qu’il était l’un des négociateurs et signataires de l’accord de Nouméa en 1998, il a assuré qu’il n’y avait « pas beaucoup de continuité » entre celui-ci et l’accord de Bougival. Une opposition qu’il réaffirme « publiquement et clairement » dans un communiqué le 23 février, affirmant : « Ce n’est pas dans l’optique d’une partition ou d’une ségrégation que je conçois l’avenir du pays, le vivre ensemble de tous nos concitoyens et notre souveraineté dans un destin commun décolonisé. »

Des élections qui ne se tiennent pas à l’heure

Il n’est donc pas sûr que le FLNKS sorte réellement affaibli de ce divorce. Surtout que la coalition, longtemps cantonnée à quatre partis politiques, accueille désormais sept formations, ce qui est susceptible de lui donner une meilleure assise dans le monde kanak : aux côtés de l’UC et du Rassemblement démocratique océanien, se tiennent désormais le Parti travailliste, le Mouvement océanien indépendantiste, Dynamik unitaire Sud, Dynamique autochtone et un petit syndicat, la Confédération nationale des travailleurs du Pacifique.

En réalité, seule la tenue de nouvelles élections provinciales – qui déterminent la composition non seulement des assemblées de provinces, mais aussi du Congrès, le parlement local – permettrait de déterminer où en sont exactement les rapports de force politiques aujourd’hui en KNC. Sauf que les dernières provinciales se sont tenues… le 12 mai 2019 !

Prévues pour mai 2024, le nouveau scrutin a été repoussé à trois reprises. Une première fois pour laisser le temps au gouvernement de faire passer (en force) sa réforme du corps électoral calédonien, puis une seconde fois, après les révoltes du 13-Mai, pour « favoriser la reprise du dialogue » (sic). L’accord de Bougival signé, l’État préfère attendre que celui-ci soit appliqué avant de convoquer les électeurs ? Qu’à cela ne tienne, Assemblée nationale et Sénat votent fin octobre un nouveau report. Contre l’avis du FLNKS bien sûr, et avec les voix d’un Parti socialiste qui se satisfait d’une vague reformulation du texte de loi : ce nouveau délai est justifié, contre toute évidence, par la nécessité de « poursuivre la discussion, en vue d’un accord consensuel sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie ». Les provinciales sont maintenant censées se tenir d’ici le 28 juin 2026 – soit avec plus de deux ans de retard.

Mais, remous de la vie politique française oblige, ce nouveau délai ne suffit pas pour le gouvernement : la dernière ligne de l’accord Élysée-Oudinot indique donc que les élections provinciales se tiendront finalement… « avant le 31 décembre 2026 ». En validant le précédent renvoi, le Conseil constitutionnel avait pourtant prévenu : « La durée totale de ce report […] ne saurait être étendue au-delà ». Pas de souci : le gouvernement entend intégrer ce quatrième ajournement de suite à son nouveau projet de loi constitutionnelle, mettant ainsi les « Sages » devant le fait accompli.

« En démocratie, les élections se tiennent à l’heure », avait martelé en octobre 2021 un Sébastien Lecornu, alors ministre des Outre-mer, pour justifier le maintien de la date de la dernière consultation d’autodétermination dans une Nouvelle-Calédonie en pleine pandémie de Covid-19, et ce malgré l’opposition de l’ensemble des forces indépendantistes. De fait, nous assistons là à un ahurissant déni de démocratie. Mais comment s’attendre à autre chose dans un territoire colonisé ?

Après le succès des indépendantistes aux législatives de 2024, et face au risque d’un recul électoral, voire d’un revers, aussi bien des indépendantistes pro-Bougival que de ses alliés « loyalistes » les plus extrêmes, l’exécutif macroniste semble frileux à l’idée de rappeler aux urnes les électeurs et électrices calédonien·ne·s. Pour lui, on le constate, l’objectif prioritaire n’a pas bougé depuis 2024 : en finir avant toute chose avec le corps électoral restreint, mesure clé du processus de décolonisation de l’archipel.

Cadence effrénée

Comme d’habitude lorsqu’il cherche à passer en force, l’État entend faire vite : le projet de loi constitutionnelle « Bougival » doit être examiné par le Sénat et l’Assemblée nationale, puis adopté par les deux chambres réunies en Congrès d’ici d’avril, avant d’être soumis à l’approbation des Calédonien·ne·s lors d’une consultation en juin ou juillet. Une loi organique, présentée en mai et examinée à l’automne, le compléterait. Imposer une cadence effrénée afin de prendre ses adversaires de court, on connaît la méthode. Elle avait échoué in extremis en 2024, qu’en sera-t-il cette année ?

Face à cet énième passage en force, le FLNKS relance ses appels à une mobilisation de terrain – « pacifique » précise-t-il – qui semble, une fois encore, inévitable. Le 14 février, un premier rassemblement a réuni un millier de personnes devant le haut-commissariat (l’équivalent de la préfecture) à Nouméa. D’autres se sont tenus sur tout le territoire de la Grande terre et des îles les 13 et 14 février. Un démarrage en douceur, mais qui n’est pas sans rappeler les débuts des mobilisations de 2024, nous confie une membre du bureau politique du FLNKS.

Mais le Front entend aussi peser dans les débats en « métropole » même. Du 10 au 18 février, une délégation emmenée par Christian Tein et Emmanuel Tjibaou était en visite à Paris « pour que les décisions ne soient pas prises en France sans faire entendre notre voix et [pour] alerter l’opinion française » (communiqué du bureau politique, 13/02). Celle-ci a multiplié les rencontres avec les acteurs de la vie politique française, et notamment l’ensemble des groupes parlementaires.

Un travail qui porte ses fruits, semble-t-il : dans une tribune publiée par Le Monde le 17 février, sept parlementaires du Parti socialiste, dont Olivier Faure, font savoir que leur mouvement ne soutiendra pas un projet de loi constitutionnelle « lourd de menaces et de dangers ». De quoi hypothéquer très fortement ses chances d’aboutir.

Le 18 février, lors d’une conférence de presse de la délégation FLNKS, Emmanuel Tjibaou s’interrogeait logiquement à propos du maintien par le gouvernement de ce projet de loi pourtant passablement mal embarqué : « Pourquoi perdre tout ce temps ? » Et le député de redire la volonté du FLNKS de « redonner un souffle démocratique à tout ça » en organisant au plus vite les provinciales. Sauf victoire incontestable de ses partisans, celles-ci rendraient de fait l’accord de Bougival caduc… Comment imaginer en effet un instant que les représentants calédoniens fraîchement désignés n’aient pas leur mot à dire sur l’avenir de la KNC ?

Si la reprise des discussions est souhaitable, et même obligatoire, encore faudra-t-il qu’elle se fasse dans un cadre qui ne mette pas sur un pied d’égalité une extrême droite calédonienne ouvertement raciste et coloniale et un peuple kanak engagé dans une lutte pour son indépendance – lutte tout à la fois légitime et reconnue par un droit international qu’il convient plus que jamais de défendre. Il faudra pour cela contraindre l’État français à ouvrir les seules négociations à même de sortir la KNC de l’impasse, celles qui permettront de réfléchir aux modalités concrètes de la décolonisation du territoire. C’est-à-dire à son accès à la pleine souveraineté.


Pour compléter...

Notre entretien avec Christian Tein :
« Avec Bougival, l’État français montre qu’il n’entend pas décoloniser »
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