
Face à la situation sécuritaire critique au Mali, nos médias dominants n’hésitent pas à pointer les responsabilités de la junte au pouvoir et de ses alliés russes, mais (sans surprise) beaucoup moins celle de la France. Réparons cet « oubli ».
Les attaques coordonnées du 25 avril 2026, menées par une alliance entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à Al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad (FLA, coalition touareg indépendantiste) dans plusieurs villes maliennes, font planer la menace d’un effondrement total du pouvoir à Bamako. Alors que le pays s’enfonce dans une crise sans précédent marquée par des violences contre les civil·e·s et des déplacements forcés de population, la majeure partie de la presse française se contente d’y voir « l’échec catastrophique des militaires putschistes au pouvoir à Bamako, qui ont financé des mercenaires russes et alimenté une dérive guerrière sanglante et sans issue » (Le Monde, 05/05/2026).
Un récit partiel bien pratique. Les autorités françaises, qui persistent à présenter leur retrait militaire forcé en 2022 comme la fin d’un cycle vertueux, sont restées plutôt discrètes [1]… Sans pour autant blanchir la junte au pouvoir et ses partenaires russes de leurs responsabilités évidentes, il apparaît essentiel de rappeler que la situation actuelle au Mali est aussi un héritage de la Françafrique. La politique d’ingérence française, dont les racines plongent dans l’histoire coloniale, a produit des effets délétères qui expliquent aujourd’hui encore les fractures de la société malienne, les dynamiques du conflit et les diverses instrumentalisations de cette crise qui n’en finit pas.
Cette dernière n’est pas une catastrophe naturelle. Elle s’inscrit dans une histoire politique longue teintée d’interventions impérialistes extérieures, que les discours paternalistes et racistes préfèrent occulter. La réécriture de l’histoire du président Macron lors de la Conférence des ambassadrices et ambassadeurs du 6 janvier 2025 est exemplaire : « L’ingratitude, […] c’est une maladie non transmissible à l’homme. Je le dis pour tous les gouvernants africains qui n’ont pas eu le courage vis-à-vis de leurs opinions publiques de le porter, aucun d’entre eux ne serait aujourd’hui avec un pays souverain si l’armée française ne s’était pas déployée dans cette région. »
Pourtant, dès la colonisation, l’armée française a fragmenté le territoire et la société du Mali en opposant les populations nomades touaregs du Nord aux populations du Sud. Ce procédé bien connu – « diviser pour mieux régner » – a largement participé à affaiblir l’État central après l’indépendance juridique du pays et à nourrir à son encontre la défiance, socle des rébellions indépendantistes qui ont suivi.
Les militaires français, bercés par l’imaginaire des grandes conquêtes coloniales [2], ont prolongé cette politique sous d’autres formes lors des opérations Serval (2013/2014), puis Barkhane (2014/2022) : Paris a alors noué des alliances opportunistes avec des mouvements indépendantistes comme le Mouvement national de libération de l’Azawad (l’un des ancêtres du FLA), avant de se tourner vers des milices comme le Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA) ou le Mouvement pour le salut de l’Azawad dit Daoussahak (MSA-D) – faisant fi des conséquences délétères, notamment l’explosion des rivalités locales et de trafics divers (drogues, armes). Dans un pays certes géographiquement enclavé, la crise malienne résulte aussi de l’ordre économique inique, néocolonial qui règne sur les échanges Nord-Sud : accroissement de la dette, plans d’ajustement imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et prédation des ressources ont contribué à une paupérisation structurelle de la population malienne, sur fond de corruption des élites.
L’effondrement de la Libye en 2011, produit de l’intervention militaire occidentale, a également accéléré la circulation des armes dans la région et renforcé les groupes armés. Dans ce contexte, l’organisation précipitée de l’élection présidentielle de 2013, sous pression internationale, visait davantage à légitimer l’intervention militaire française qu’à reconstruire un système politique stable et souverain.
Durant une décennie, la France a mené une « guerre contre le terrorisme » – formule empruntée aux néo-conservateurs américains, en adéquation parfaite avec le logiciel colonial et islamophobe des élites françaises. En niant les enjeux locaux derrière la rhétorique du djihad mondial et en imposant une réponse militaire à une crise multidimensionnelle, Paris a surtout construit une justification politique à une intervention guidée par ses intérêts géopolitiques, qui a reproduit au Sahel les mêmes conséquences destructrices qu’au Moyen-Orient.
En renforçant le rôle des armées, cette guerre leur a conféré un poids politique décisif : au Mali, comme dans les pays sahéliens concernés par l’intervention française (Niger et Burkina Faso), les coups d’État se sont multipliés, accompagnés de mesures liberticides pour les populations. Elle a par ailleurs permis d’ancrer dans le débat public une équation permettant d’annihiler toute critique : la présence militaire française en Afrique contribuerait à la protection du territoire métropolitain, face à une double menace djihadiste et… migratoire. Dans ce cadre, tout a été légitimé : les crimes de guerre documentés par l’Onu, mais systématiquement niés (comme le massacre du village de Bounti en 2021 [3]) autant que le contrôle sans cesse renforcé et donc plus meurtrier des routes migratoires.
Plus récemment, dans son billet quotidien sur RTL (8/05), le journaliste Georges Malbrunot a assuré que, « selon une source sécuritaire française », la France fournirait « du soutien technique en matière de transmissions notamment » à des « unités du renseignement militaire ukrainien, le GUR ». Parmi les Ukrainiens, « quelques dizaines » de francophones, passés par la légion étrangère française, que la France utiliserait pour apporter un soutien déguisé aux Touaregs du FLA afin de faire tomber la junte malienne.
Pourtant, comme dit précédemment, le FLA a fait alliance avec les djihadistes du GSIM… contre lesquels la France est toujours en guerre ! Les forces spéciales françaises mènent en effet des opérations antiterroristes avec les armées nigériane et béninoise, peut-être aussi guinéenne et ivoirienne. Si elles étaient confirmées, ces informations jetteraient une lumière crue sur le double jeu de Paris, qui d’un côté favoriserait indirectement les djihadistes contre les autorités maliennes qui l’ont chassée du pays, et de l’autre continuerait d’appliquer avec d’autres États un logiciel sécuritaire qui a déjà largement fait la preuve de son échec.
[1] Du moins jusqu’à la sortie d’Emmanuel Macron lors du sommet Afrique-France.
[2] « Dans l’armée française, un imaginaire colonial omniprésent » dans la série « Aux origines coloniales de Barkhane », Afrique XXI (10/01/2022).
[3] Raphaël Granvaud, De l’huile sur le feu : La France et la guerre contre le terrorisme en Afrique, collection Dossiers Noirs dirigée par Survie (Lux, 2024).