Survie

Position commune d’Agir ici et Survie sur la Côte d’Ivoire à la veille de « L’autre sommet pour l’Afrique »

Publié le 18 février 2003 (rédigé le 18 février 2003) - Oxfam France / Agir Ici, Survie

L’appel Côte d’Ivoire, prévenir le pire a recueilli en décembre 2002 les signatures d’un éventail inédit d’associations françaises de solidarité internationale et de défense des droits de l’Homme. C’est le signe d’une attention particulière de la société française sur le sort de ce pays, et d’une vive inquiétude. Nous appelions la communauté internationale, et en particulier la France, à prendre ses responsabilités pour empêcher un déchaînement de violence aussi menaçant qu’imprévisible dans son ampleur.

Nous reconnaissons qu’entre la fin septembre 2002 et la conclusion des accords de Marcoussis, les autorités françaises ont plutôt agi dans le bon sens : s’interposer (personne d’autre que l’armée française ne le pouvait), faire pression pour une solution politique, la seule capable d’éviter un déferlement incontrôlable de violence et de ménager l’avenir. Nous nous félicitons que ces options aient abouti début janvier à un cessez-le-feu relativement respecté, puis à des négociations politiques où ont été abordés au fond les principaux problèmes politiques minant la Côte d’Ivoire. La position d’arbitre de la France peut être ressentie comme une humiliation par beaucoup d’Africains. Elle correspond cependant à un état de fait (une décolonisation de façade), dont il s’agit de sortir : si une situation périlleuse incite notre pays à proposer aux parties en conflit de rechercher de nouvelles règles du jeu politique, acceptables par une très grande majorité des habitants de la Côte d’Ivoire, cet appui ponctuel ne peut être a priori récusé, dans un contexte de regrettable déficience des instances africaines. Toutefois, la gestion chaotique de l’après-Marcoussis montre que, chez toutes les parties en présence, et « l’arbitre » lui-même, existent des courants et stratégies qui visent à la mise en échec des accords, directe ou indirecte (de trop habiles distorsions par rapport aux intentions proclamées).

Les extrémistes des divers camps ivoiriens attisent l’envie d’en découdre par une propagande vantant leur « légitimité » et leur soif de démocratie. On peut douter en général de la guerre civile comme moyen d’approcher ces objectifs, surtout si l’on se réfère à des expériences africaines récentes (Rwanda, Liberia, Sierra Leone, les deux Congos… ). Dans le cas ivoirien, ces prétentions sont décrédibilisées par la révélation des exactions commises contre les civils et par le caractère inavouable de certaines ressources militaires des belligérants. Les diplomates et les parties en conflit sont souvent partisans d’occulter ce côté sombre de la guerre. C’est ne pas faire justice aux victimes, mais c’est aussi ne pas user d’un moyen de pression souvent efficace sur les bellicistes. En maints conflits récents, des enquêtes internationales sur les crimes commis ou les réseaux criminels de fournitures d’armes ou de mercenaires ont concouru à rabattre les prétentions des plus intransigeants.

Côté gouvernemental, on entend compenser une faiblesse militaire par un cocktail de mobilisation « nationaliste » (avec une conception très restrictive de la nationalité) : médias de la haine, désignation d’« ennemis du peuple », enrôlement de jeunes « patriotes » sur une base ethnique, foules menaçantes - la menace étant au besoin exécutée dans l’ombre par des escadrons de la mort. C’est un cocktail très voisin, assorti d’une décrédibilisation sentiment de duplicité généralisée de la part du leadershipe la classe politique, qui mena le Rwanda jusqu’au génocide. Nous ne pouvons que dénoncer cette approche extrêmement dangereuse, dût-elle se draper dans un rejet largement justifié de la Françafrique : l’instrumentalisation de la xénophobie, de l’ethnisme, voire des différences religieuses, n’est sûrement pas, selon nous, le meilleur moyen de conquérir une indépendance confisquée. D’autre part, loin de corriger une élection présidentielle douteuse par une pratique d’union nationale, cette stratégie ne cesse d’affaiblir la légitimité relative du pouvoir abidjanais, à l’extérieur comme dans une partie du pays.

Les Nations unies ont eu raison, par une résolution unanime, de situer ce pouvoir à sa juste place, de lui signifier sa légitimité partielle - d’autant plus précaire qu’il continuerait à menacer de mort ses adversaires politiques, d’autant moins contestée qu’il accepterait de présider à l’édification d’une citoyenneté et d’une démocratie ivoiriennes non biaisées.

Les chefs rebelles, sachant le contexte hautement inflammable des antagonismes identitaires, tant dans certains quartiers urbains qu’en de nombreux villages, ont pris un risque injustifiable. Il y avait d’autres moyens que la guerre civile de combattre pour la justice, la citoyenneté, la démocratie. Et ils ont accepté de prendre appui, militairement et financièrement, sur un « consortium de Ouaga » à la longue histoire criminogène. Cette alliance a été fondée en 1987, par l’assassinat de Thomas Sankara, entre certains réseaux françafricains, le régime libyen, et leurs affiliés burkinabè et libérien, Blaise Compaoré et Charles Taylor. Elle a sponsorisé fin 1989 le déclenchement de la guerre civile au Liberia, une véritable « entreprise de guerre », menée par le warlord Taylor, qui a ravagé ce pays et l’a constellé d’atrocités, se finançant sur ses matières premières. Deux ans plus tard, elle a lancé une « filiale », le RUF de Foday Sankoh, à l’assaut de la Sierra Leone : on sait la surenchère dans la terreur qui s’en est suivie (enfants-soldats drogués, viols, mutilations, etc.). Tandis que le MPCI ivoirien entend faire reconnaître son sens de la responsabilité, il s’est allié à un autre mouvement rebelle, le MPIGO, qui a très largement recours aux ex-enfants-soldats des guerres civiles libérienne et sierra-léonaise, avec la participation probable du criminel contre l’humanité Sam Bockarie, ancien adjoint de Sankoh. Résultat : on a assisté, à l’ouest de la Côte d’Ivoire, aux prémices des exactions dont le RUF s’est rendu coupable en Sierra-Leone. Malgré tout, le MPCI a obtenu une certaine forme de légitimité en capitalisant les frustrations d’une part importante de la population ivoirienne, niée dans sa citoyenneté par le discours et les pratiques de l’« ivoirité » : déni de nationalité et de droit de vote, cartes d’identité déchirées, vexations systématiques à l’énoncé de patronymes du Nord. Mais son combat n’a qu’un moyen de se rendre acceptable : privilégier, dans l’esprit des accords de Marcoussis, un processus démocratique dissocié de la pratique de ses sponsors et alliés étrangers - une Mafiafrique, adepte invétérée de la criminalité politique et de la déstabilisation des pays africains.

Quant à la France, si nous approuvons certaines de ses initiatives récentes en Côte d’Ivoire, force est de constater qu’elles prennent la suite d’un formidable « échec » : pendant quatre décennies, la France officielle et ses réseaux officieux ont géré les finances et l’armée ivoiriennes. L’image d’un pays en faillite, paupérisé, avec une armée décomposée, doit inciter l’arbitre de circonstance à se départir de toute arrogance. Ce dernier Il pousse aujourd’hui à un pacte refondateur de la Côte d’Ivoire après avoir longtemps contrecarré l’émergence d’un État démocratique, et avoir ignoré depuis une décennie les signaux de dégradation rapide de ce pays. Il n’est peut-être pas trop tard pour bien faire, mais le passif est lourd.

D’autre part, une nébuleuse industrielle française voyait ses monopoles néocoloniaux menacés par la politique d’appels d’offre pour les marchés publics, un aspect potentiellement émancipateur de la politique du gouvernement ivoirien.

L’armée française étant prise « entre deux feux », et la forte communauté française étant vulnérable, la France a quelques raisons de se montrer « vertueuse », c’est-à-dire un arbitre impartial promouvant les conditions d’une réconciliation. Cela suppose, entre autres, qu’elle ne se montre pas sélective dans la dénonciation des tares de chacun : il ne faut pas choisir les charniers ; s’il faut sans conteste dénoncer les escadrons de la mort aux ordres du pouvoir abidjanais, il faut aussi dénoncer les soutiens inqualifiables des rebelles.

La trop évidente satisfaction de Blaise Compaoré après Marcoussis est le signe qu’il bénéficie encore d’excessives complaisances dans les officines françafricaines, toujours branchées sur l’Élysée. Il faudra bien, au Palais, que l’on se dissocie de ces partenaires mafieux pointés par le Quai d’Orsay. La schizophrénie ne sied pas à un arbitre. L’absence, dans les accords de Marcoussis, d’une demande d’enquête sur les fomenteurs de guerre constitue un silence gênant, reflet sans doute de divergences réelles, au sein du pouvoir français, entre les défenseurs des intérêts françafricains et ceux qui semblent partager la volonté de rénover les relations entre la France et ses anciennes colonies.

Renouvelant les demandes émises par les signataires de l’appel Côte d’Ivoire : prévenir le pire,

- nous demandons, après la brève mission d’information menée par la publication puis l’approfondissement de l’enquête des Nations unies sur les exactions commises en Côte d’Ivoire, une véritable enquête internationale sur les crimes commis depuis début 2000.

- nous demandons que les Nations unies procèdent, comme pour le Congo-Kinshasa, à une enquête sur l’armement des belligérants et ses financements illicites.

- nous demandons à la France de hâter le vote définitif du projet de loi sanctionnant le mercenariat, puisque des mercenaires français se sont trouvés engagés dans une opération militaire suivie d’un massacre.

- nous souhaitons que l’accompagnement de la crise ivoirienne, sous mandat de l’ONU, redevienne le plus possible de la responsabilité des instances africaines - notamment la CEDEAO, dont le président John Kufuor, chef de l’État ghanéen démocratiquement élu, n’est pas issu du sérail françafricain.

- nous demandons que les acteurs de la société civile indépendants des partis politiques soient reconnus formellement comme participants au processus de reconstruction d’une paix durable en Côte d’Ivoire.

La mise en œuvre d’une paix durable et l’instauration d’une vraie démocratie appartiennent en effet en priorité aux Ivoiriens : plus ils s’approprieront les règlement pacifique de la crises du jeu convenues à Marcoussis (un point de départ somme toute acceptable), plus se réduira le poids des ingérences extérieures. Il y aura grand besoin des ressources de sagesse, de solidarité et de prospective de la société civile pour contrecarrer certaines stratégies mortifères de conquête du pouvoir - d’une Côte d’Ivoire perçue comme un butin. Nous allons pour notre part continuer à favoriser les débats et le dialogue entre les Ivoiriens. Et informer sur les obstacles opposés à la sortie de crise par les intérêts et calculs de toute nature, français y compris.

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