Survie

La France en 3D au Sénégal

rédigé le 1er novembre 2019 (mis en ligne le 1er janvier 2020) - Thomas Bart

Pour la première fois, lors de son édition 2019, le « Forum international sur le continent africain », forum françafricain de la défense depuis 1980 [1], organisé par l’IHEDN [2] et la DCSD [3], a eu lieu en dehors de la métropole. Il s’est tenu du 6 au 12 octobre 2019 à Dakar au Sénégal, et avait retenu comme thème « l’Afrique en 3D : Défense, Diplomatie et Développement » [4], nouveau slogan d’E. Macron sur le continent [5]. Les revendications de la société sénégalaise contre la présence française se font de plus en plus entendre, mais sont aussi réprimées par le pouvoir en place, comme l’illustre la détention préventive de l’activiste sénégalais Guy Marius Sagna cet été. Dans ce contexte, il semble intéressant de faire un état des lieux des relations franco-sénégalaises.

Guy Marius Sagna (GMS) a été placé sous mandat de dépôt pendant un mois, pour « fausse alerte au terrorisme », suite à un communiqué de presse du collectif Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine « Frapp-France dégage » [6] intitulé « La France prépare un attentat terroriste au Sénégal ». Selon le collectif, la présence militaire française ne « fait que renforcer le terrorisme en Afrique » et il ne peut y avoir de réelle indépendance tant que l’ancienne puissance coloniale conserve une présence militaire dans le pays.

Présence militaire continue

Cette présence se manifeste tout d’abord par une base militaire permanente, accueillant aujourd’hui les « Éléments Français au Sénégal » (EFS), au nombre de 350 (ils étaient encore 1400 en 2011). Cette diminution a été réalisée après qu’Abdoulaye Wade (président du Sénégal de 2000 à 2012) a poussé à la renégociation des traités. En réponse au discours de Sarkozy à Dakar de 2007, l’ex-président sénégalais avait alors déclaré « "incongrue" la présence française dans un pays stable et démocratisé, [...] résultat d’une "indépendance inachevée" » [7]. Cette présence remonte à la période coloniale, et plus particulièrement à la loi de défense de 1900, qui imposait alors la levée de troupes et créait les « bataillons d’infanterie coloniale », encadrés par des militaires français. Ceux-ci ont servi lors des guerres coloniales, des deux guerres mondiales, ou encore des guerres d’indépendance (Algérie, Indochine par exemple). En 1958, deux ans avant l’indépendance officielle, ces bataillons d’infanterie coloniale seront restructurés (ou plutôt renommés) en bataillons d’infanterie de marine (BIMa).

Si la sémantique évolue de nouveau avec les traités de Coopération franco-africains de 1974 (où apparaîtra par exemple l’expression « coopération bilatérale »), la perception par la France qu’elle est toujours « responsable » dans ce pays et cette région reste prégnante. C’est ainsi que dans le traité de défense signé en 2013 avec le président sénégalais Macky Sall (bien moins opposé à la présence militaire française que son prédécesseur), les EFS sont chargés officiellement d’assurer une veille opérationnelle d’une « zone de responsabilité permanente » (ZRP). Cette zone s’étend sur 15 pays de la Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et à la Mauritanie. Au Sénégal, le traité donne aussi comme tâche aux EFS « de contribuer aux missions de sécurité civile en soutien des autorités gouvernementales locales », [8] une activité normalement dévolue à la police nationale.

En parallèle de cette base militaire permanente, la coopération militaire entre Paris et Dakar « repose aussi, avec 25 experts, sur le premier réseau de coopérants déployé par la France à l’étranger dans des projets de conseil, de formation et de développement capacitaire au profit de l’ensemble des forces de défense et de sécurité sénégalaises » (Pressafrik.com, 19/10/2017) d’après une déclaration conjointe du Premier ministre Edouard Philippe et de son homologue sénégalais à Paris en octobre 2017.

Mais ces « experts » encadrant les militaires sénégalais depuis plus d’un siècle, comme la présence des militaires français, ne sont pas du goût de l’ensemble des Sénégalais, qui pour beaucoup souhaiteraient que la France quitte enfin le Sénégal.

Dérive autoritaire

Tant N. Sarkozy que F. Hollande avaient choisi le Sénégal pour leur première visite en Afrique sub-saharienne. Le pays était alors réputé pour son image de démocratie respectable dans la région. Mais les arrestations des militants et autres voix critiques, ainsi qu’une gestion de plus en plus clanique du pouvoir, font craindre une dérive autoritaire de la part de M. Sall, ce qui n’a pas l’air de poser problème aux locataires successifs de l’Élysée. Quelques mois avant la fin de sa présidence, F. Hollande a reçu M. Sall à Paris pour une « visite d’État » de cinq jours, alors que celui-ci avait déjà entamé son virage autoritaire. F. Hollande n’avait pourtant accordé cet honneur (le plus élevé sur l’échelle diplomatique) que deux fois auparavant à des chefs d’État subsahariens. Si E. Macron avait privilégié le Mali juste après son élection, pour montrer son soutien aux militaires de l’opération Barkhane au Sahel, il a invité au plus vite le président sénégalais à l’Élysée, second dirigeant d’Afrique à être reçu (le lendemain de la visite d’A. Ouattara). Il n’a jamais fait de remarques sur les violations des droits humains, comme lors de l’arrestation arbitraire des militants du collectif « Frapp - France dégage » lors de sa visite à Dakar en février 2018.

Les arrestations de militants et journalistes deviennent courantes au Sénégal. Quelques jours après l’arrestation de GMS en juillet dernier, c’était au tour d’Adama Gaye, journaliste critique, d’être arrêté. S’il a été libéré fin septembre, il reste sous le coup d’une procédure pour « offense au président de la République » et d’ « atteinte à la sûreté de l’État », qui pèseront sur sa liberté de ton dans ses prochains écrits. Début septembre, c’était une dizaine de membres du collectif Frapp – France dégage qui était interpellée pour la distribution de tracts de sensibilisation sur la spoliation des ressources naturelles par le pouvoir en place.

Beaucoup voient aussi la main de la présidence dans les condamnations des principaux opposants politique. Ainsi l’ex-maire de Dakar Khalifa Sall était incarcéré depuis mars 2017 pour détournement des deniers publics, sa candidature pour la dernière élection présidentielle avait de ce fait été impossible. Et si celui-ci a été gracié le 29 septembre 2019, il ne peut toujours pas se représenter à une élection. Le second principal opposant de M. Sall, l’ancien ministre Karim Wade (et fils de l’ex-président Wade) avait été condamné en 2015 à 6 ans de prison (mais était en détention dès avril 2013) pour enrichissement illicite. Suite à une négociation, Macky Sall, l’avait gracié en juin 2016, Karim Wade s’exilant vers le Qatar le jour même. Bien que libéré, et candidat du Parti démocratique sénégalais (PDS) - l’un des principaux partis d’opposition et au pouvoir jusqu’à 2012 – il n’a pas pu concourir à l’élection : il a fait parti des nombreuses candidatures rejetées par le Conseil constitutionnel.

En effet, afin d’assurer sa réélection, qui a eu lieu en mars dernier, pour un second mandat (la mise à l’écart de ses deux principaux opposants ne lui suffisant pas), Macky Sall a fait passer en avril 2018, par une assemblée nationale aux ordres, une loi particulièrement contestée : la loi de parrainage. Entre autres nouvelles règles celle-ci impose à tous les futurs candidats le parrainage de plusieurs dizaines de milliers de personnes afin de valider les candidatures. Si l’opposition politique, la société civile et la population, via d’importantes manifestations, ont tous fortement critiqué le caractère anti-démocratique de cette loi, E. Macron n’a rien trouvé de mieux qu’inviter son homologue sénégalais à Paris le 20 avril 2018, soit le lendemain du vote de la réforme... Difficile de trouver meilleur symbole du soutien de l’Élysée à Macky Sall, alors que la police sénégalaise aspergeait de gaz lacrymogènes et procédait à des arrestations massives de manifestants (Le Monde, 19/04/2018).

Cette loi a permis de rejeter la plupart des candidatures des opposants déclarés en janvier 2019. L’opposition, rassemblée au sein du Collectif des 25 candidats de l’opposition, le « C25 » dénonçait alors le fait que « Macky Sall s’entête à mettre en route son plan de réélection au premier tour au lieu d’organiser une élection libre et transparente. » (BBC, 22/01/2019)

Cette « réélection » a aussi vu de nombreuses violences contre des journalistes, plusieurs ayant été blessés, dont certains gravement (Dakar7, 11/02/2019). Après l’annonce, le 28 février, de la réélection de Macky Sall au 1er tour et avec officiellement 57,27 % des voix exprimées (résultat rejeté par les candidats de l’opposition), de nombreuses manifestations ont eu lieu dans le pays. Celles-ci ont entraîné une nouvelle vague de répression et d’arrestations, condamnées par différentes associations de défense des droits humains, comme Amnesty International (PressAfrik, 04/03/2019). E. Macron quant à lui s’est contenté de féliciter la réélection de Macky Sall et le peuple sénégalais, ainsi que de réaffirmer que la France sera toujours aux côtés du Sénégal pour les « défis communs » (BFMTV, 02/03/2019). Malheureusement comme d’habitude en Françafrique, la France préfère soutenir un dirigeant qui ne respecte ni les droits humains ni les règles démocratiques, mais protège les intérêts français dans le pays, plutôt qu’un peuple dans la rue qui manifeste pour ses droits légitimes.

Centralisation des pouvoirs

Pendant son premier mandat, Macky Sall avait déjà commencé à s’attaquer au pouvoir judiciaire en remettant en cause son indépendance avec le pouvoir exécutif. De nombreuses critiques s’étaient élevées. La démission du magistrat Ibrahima Hamidou Dème du Conseil Supérieur de la magistrature en 2017, avait constitué un geste emblématique de cette opposition [9].

Mais au début de son second mandat, c’est le pouvoir exécutif lui-même que Macky Sall n’a plus voulu partager. Un mois après l’annonce de sa réélection, il a annoncé un projet de révision constitutionnelle visant notamment à supprimer le poste de Premier ministre (Jeune Afrique, 06/04/2019), afin d’avoir la main sur l’ensemble des fonctions exécutives du pays.

En parallèle, les membres de sa famille sont bien placés à plusieurs niveaux de l’État. Plusieurs de « ses cousins, ainsi que des proches de son épouse, Marème Faye, sont membres de conseils d’administration de diverses sociétés nationales », ce qui lui vaut des accusations « d’avoir instauré une "dynastie Faye-Sall" au sein de l’administration publique » (BBC, 11/02/2019). Cela a créé plusieurs scandales. Ainsi, son frère aîné Aliou a été nommé à la direction générale de la Caisse des dépôts et consignations - l’une des plus importantes administrations financières de l’État. Il a dû démissionner en juin dernier suite à l’explosion d’un scandale autour de la signature d’un des contrats pétroliers. D’après un reportage de la BBC, Aliou Sall « aurait reçu en 2014 une prime secrète de 250 000 dollars de la part du groupe Timis, où il avait en outre été engagé après l’arrivée de son frère au pouvoir pour un plantureux salaire de 25 000 dollars par mois », au moment de la signature, de manière opaque, de licences pétrolières accordées à ce groupe par Macky Sall. Le groupe Timis a par la suite revendu de manière tout aussi opaque ses licences à l’entreprise BP.

Des intérêts économiques français au Sénégal

L’acquisition de licences d’exploitation par Total, cette fois, a aussi fait grand bruit. Le ministre de l’énergie Thierno Alassane Sall, opposé à livrer de tels cadeaux à l’entreprise française, a démissionné. Il a expliqué lors d’une interview que : « Ce qui est plus grave [...] c’est que le président de la République a révélé les raisons pour lesquelles il a une préférence pour Total. Il a bien dit que c’est parce que la France nous donne de temps en temps des sucettes de 65 milliards [de FCFA] pour payer les salaires, de 100 milliards [de FCFA] pour ceci ou pour cela ». Pourtant, informe l’ex-ministre, « la compagnie française, qui était 5ème, a fait les offres les plus mauvaises qu’on n’ait jamais enregistrées depuis 1985 » [10].

Le Sénégal est l’un des pays prioritaire en terme d’investissement pour la France. En 2018, « au sein de la région Afrique-Océan indien, le Sénégal était le 3ème client de la France et son 1er excédent » [11]. Il se retrouve en moyenne dans les 5 premiers pays en terme d’investissement de la part de l’Agence Française de Développement (AFD). Les 5 dernières années, l’AFD a financé plus de 870 millions d’euros [12], dont la majorité pour soutenir le « Plan Sénégal Émergent » [13] (PSE) : le programme de développement de Macky Sall de grands chantiers, financé principalement par de l’endettement. Pour les prochaines années, l’AFD s’est engagée pour le financement de la phase 2 du PSE (correspondant au second mandat de Macky Sall), entre 800 et 900 millions d’euros sur la période 2019-2023 [14], ce qui laisse de belles perspectives de bénéfices pour les entreprises françaises.

Un magasin de téléphonie orange (revendeur) à Saly, Sénégal, photo Creative Commons Pablo 029.

Aujourd’hui, « les filiales d’entreprises françaises, et entités de droit sénégalais détenues par des ressortissants français représentent plus du quart du PIB et des recettes fiscales au Sénégal » [15] avec certaines entreprises qui ont un poids totalement démesuré dans le pays, leur permettant de peser sur les choix politiques internes. Ainsi Orange, avec sa place de premier opérateur du secteur de la télécommunication, représente près de 12 % des recettes de l’État Sénégalais [16]. Le deuxième opérateur du pays de ce secteur étant d’ailleurs une autre entreprise française : Free, de Xavier Niel.

Ce soutien de l’AFD et de manière plus générale de l’État français à Macky Sall et à son PSE est tout à l’avantage des entreprises françaises. Par exemple, la « vitrine » de son PSE, le nouveau TER sénégalais a été construit majoritairement par des entreprises françaises (Alstom, Eiffage, TSO, Engie et Thales), pour un coût exorbitant : 656 milliards de francs CFA, soit environ un milliard d’euros, pour 36km de voie ferrée (Le Point, 15/01/2019) ! A titre de comparaison, le coût de la ligne TGV au Nigeria de près de 200km, construit par une entreprises chinoises, à coûté 480 milliards de francs CFA (Le Point, 16/01/2018). Il fait toujours bon faire des affaires dans ses « anciennes colonies ».

[1Créé en 2000, le Forum de l’IHEDN sur le continent africain (FICA) a succédé à la session internationale Afrique-Madagascar (SIAM) créée en 1980.

[2Institut des hautes études de la défense nationale

[3Direction de la coopération de sécurité et de défense.

[4Voir sur le site de l’Institut des hautes études de défense nationale, la présentation du FICA 2019.

[5Le Monde Diplomatique, « Sahel, les militaires évincent le Quai d’Orsay », juillet 2019.

[6Publié sur son compte Facebook « FRAPP-France Dégage », le 15 juillet.

[8Ibid.

[9Loidici.org, « Le juge Ibrajima Hamidou Dème – Sénégal », 18 décembre 2018.

[10Ndarinfo.com, « TAS corrige Macky : " j’ai démissionné" », 2 janvier 2019.

[12Agence Française de Développement, «  L’AFD en chiffres 2013-2017 », édition 2018.

[14Direction générale du Trésor français, « Sénégal, relations bilatérales », publié le 16 juillet 2019.

[15Ibid.

[16Observatoire sur les systèmes d’informations, les Réseaux et les Inforoutes au Sénégal, « En quoi Orange-Sénégal est-il si important ? », 15 septembre 2015.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 291 - novembre 2019
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