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La France complice du génocide des Tutsi au Rwanda

Publié le 12 juillet 2016 - Survie
La France complice du génocide des Tutsis
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En soutenant les auteurs du génocide, les autorités politiques et militaires françaises se sont rendues complices de ce crime. Cette complicité est attestée par de nombreux documents et témoignages, pourtant aucun responsable français n’a été jugé.

Il en va de notre responsabilité de citoyens de mettre fin à plus de 20 ans d’impunité en exigeant la justice, pour les victimes du génocide et pour la bonne marche de nos institutions et de notre démocratie.

Le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées dans desconditions atroces, pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. Il s’est accompagné du massacre de Hutu opposés à cette extermination. Les groupes Hutu et Tutsi ne constituent pas des ethnies ou des "races" différentes mais plutôt des catégories "socio-éonomiques". La division entre Hutu et Tutsi a été attisée par les Européens cherchant à "diviser pour régner".

Le génocide des Tutsi a été planifié et a duré 4 mois, du 7 avril à août 1994. Il est le résultat d’une volonté criminelle du régime rwandais, en guerre contre le Front Patriotique Rwandais (FPR) constitué en grande majorité de Tutsi exilés depuis les pogroms et les massacres dont ils ont été victimes depuis 1959 et auxquels le retour au Rwanda a été refusé. Les extrémistes hutu au sein du régime n’ont eu de cesse d’attiser la haine anti-tutsi au sein de la population, ultime instrumentalisation d’une division Hutu/Tutsi utilisée comme arme politique.

L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais Habyarimana a constitué l’événement décisif pour la prise du pouvoir par ceux qui se réclamaient du Hutu Power et pour le déclenchement du génocide. Ce génocide planifié, reconnu par la communauté internationale, a pu être mis en œuvre grâce au silence des grandes puissances, mais aussi et surtout au soutien apporté par les autorités françaises à ceux qui commettaient le génocide.

La France savait qu’un génocide pouvait survenir au Rwanda

Plusieurs massacres à caractère génocidaire avaient été organisés sous la responsabilité des autorités rwandaises, et Paris fut informé dès l’automne 1990 par l’Ambassade de France à Kigali du risque d’extermination des Tutsi.

En janvier 1993, Jean Carbonare, alors président de Survie, était intervenu au "20 heures" de France 2 pour alerter l’opinion : « ...notre pays, qui supporte militairement et diplomatiquement ce système, a une responsabilité... il faut qu’on fasse quelque chose ».

La France pouvait arrêter son soutien au régime rwandais et faire pression sur celui-ci pour enrayer son escalade génocidaire. Elle n’en fit rien.

Pourquoi ce soutien ?

« Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important »

Cette phrase du Président Mitterrand (été 1994) résume le mépris et le cynisme de la politique française en Afrique.

En cessant de soutenir son allié rwandais, la France risquait de perdre pied dans ce pays situé aux portes de l’immense Zaïre et ses richesses minières, et plus largement dans cette Afrique orientale en grande majorité anglophone. Elle apporta donc avant, puis pendant le génocide, un appui à la fois militaire, diplomatique et financier au pouvoir rwandais.Ainsi les intérêts géopolitiques de la France et la fidélité affichée à ses alliés, fussent-ils des dictatures, constituaient les priorités de l’engagement français au Rwanda. Le génocide était considéré comme secondaire.

La France a soutenu le pouvoir rwandais, avant et pendant le génocide

Soutien militaire

La France a formé l’armée et la gendarmerie rwandaises à partir de 1990, permettant aux effectifs des Forces Armées Rwandaises (FAR) d’être multipliés par 10 (de 5000 à 50 000 hommes). Des témoins ont indiqué que des miliciens ont également été formés par des militaires français. En 1990, pendant l’opération militaire Noroît, officiellement destinée à la protection des expatriés français, l’armée française s’engage aux côtés des FAR sur le front contre le FPR.

Les militaires français sont restés passifs face au massacre. Pendant l’opération Amaryllis, mise en place pour l’évacuation des ressortissants français au début du génocide, les troupes françaises n’interviennent pas pour faire cesser les massacres alors qu’elles en ont les moyens. Pendant l’opération militaire Turquoise, dirigée par la France sous mandat de l’ONU, les soldats portent secours à des Tutsi tout en laissant par ailleurs des actes de génocide se poursuivre dans la zone sous leur contrôle. Ainsi, à Bisesero, des rescapés tutsi découverts par une patrouille française sont délibérément abandonnés 3 jours durant aux tueurs. Au moins un millier d’entre eux y laissent la vie.

La France a livré des armes avant le génocide. Elle en livre ou fait livrer après le début du génocide. L’embargo décidé par l’ONU n’empêche pas les armes d’arriver par Goma, au Zaïre, même quand l’aéroport est contrôlé par les militaires français de l’opération Turquoise.

Pendant l’opération Turquoise, la France a protégé puis exfiltré les génocidaires. La zone contrôlée par la France sert de refuge aux génocidaires qui n’y sont ni désarmés ni arrêtés. Le gouvernement intérimaire rwandais (GIR), une partie de l’armée et des milices génocidaires sont exfiltrés vers le Zaïre voisin avec armes et bagages. En refusant d’arrêter les acteurs du génocide et au contraire en facilitant leur fuite, la France viole la Convention de l’ONU sur le génocide qu’elle a signée qui enjoint de déférer les présumés coupables à la justice. De plus, ces armées préparent la reconquête du Rwanda, la France les entraîne et les réarme. Ils seront à l’origine de la destabilisation du Kivu sous le nom des FLDR.

Soutien diplomatique

Le soutien politique apporté au pouvoir rwandais est décisif. Suite à l’attentat mortel contre l’avion du Président Habyarimana et à l’assassinat des responsables politiques opposés au génocide, le Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR) se constitue à l’ambassade de France à Kigali, avec le soutien de l’ambassadeur. Ce nouveau gouvernement devient le maître d’œuvre du génocide. Les autorités françaises soutiennent le GIR à l’ONU et reçoivent plusieurs de ses leaders en France : le 27 avril 1994, le ministre des Affaires étrangères du GIR (Jérôme Bicamumpaka) – lequel est en train de commettre le génocide – et le leader du parti extrémiste CDR sont reçus officiellement au Quai d’Orsay par Alain Juppé, à Matignon par Edouard Balladur et à l’Elysée par Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand.

Soutien financier

Les créanciers des génocidaires. De 1991 à mars 1994, l’ensemble des bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale et la coopération française, financent un régime dont ils savent qu’il affecte une grande partie de ces versements à l’achat d’armes et d’équipement, (50% des recettes de l’Etat en 1992), utilisées ensuite pendant le génocide. Pendant le génocide, le gouvernement trouve des banques qui acceptent de financer des achats d’armes, comme la BNP qui sert à payer l’achat du colonel rwandais Bagosora aux Seychelles livré les 16 et 18 juin 1994.

La complicité de génocide en droit

« Un accusé est complice de génocide s’il a sciemment et volontairement aidé ou assisté ou provoqué une ou d’autres personnes à commettre le génocide, sachant que cette ou ces personnes commettaient le génocide, même si l’accusé n’avait pas lui-même l’intention spécifique de détruire en tout ou partie le groupe national, ethnique, racial et religieux, visé comme tel. »
— Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), Chambre de première instance, 7 juin 2001.

Cette définition de la complicité s’applique en droit français. En vertu de la loi du 22 mai 1996 qui donne compétence aux tribunaux français pour appliquer les statuts du TPIR.

A ce titre, la justice peut être saisie, et les responsables politiques et militaires français qui ont soutenu les génocidaires poursuivis pour complicité de génocide.

A quand la fin de l’impunité ?

L’Etat français continue de nier sa complicité, alors que les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, associations, attestent de l’ampleur du soutien apporté par les autorités françaises au régime génocidaire.

Le travail de la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 sur le rôle de la France au Rwanda ne se résume pas aux conclusions médiatiques de son président Paul Quilès, qui dédouane les autorités de l’époque. Ce rapport pointe beaucoup d’éléments dérangeants qui auraient dû faire l’objet d’une vraie Commission d’enquête parlementaire. Le pouvoir politique invoque le Secret Défense pour dissimuler certaines archives. Il est légitime de se demander si cette attitude vise à protéger des décideurs français face à la justice.

Un discours révisionniste

Certains responsables politiques, journalistes, chercheurs, nient ou relativisent le rôle de la France dans le génocide en utilisant des arguments négationnistes tels que l’accusation de « double génocide » (qui met sur le même plan les crimes commis par le FPR avec le génocide des Tutsi) ou l’affirmation selon laquelle le génocide était une réaction spontanée des Rwandais suite à l’assassinat du président Habyarimana. Il s’agit alors de nier que le génocide était préparé de longue date et que le sachant, la France a néanmoins poursuivi son soutien au régime rwandais.

L’enquête judiciaire sur l’attentat du 6 avril 1994 est un enjeu crucial. Initialement chargé du dossier, le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière avait instruit à charge pour démontrer la responsabilité du FPR dans l’attentat et la lier au déclenchement du génocide, en utilisant des éléments contestables et partiaux. Suite à une nouvelle enquête approfondie et rigoureuse, les juges Trévidic et Poux ont décrédibilisé le travail de leur prédécesseur et réorienté l’instruction vers des militaires de l’armée rwandaise. Notons que les éléments matériels (débris de missile et enregistreurs notamment) prélevés par des militaires français dans les heures qui ont suivi le crash de l’avion n’ont pas été portés à la connaissance de la justice. Il est dès lors permis de reposer la question, insistante depuis 1994, d’une éventuelle implication de soldats ou mercenaires français dans l’attentat.

Lutter contre l’impunité : les affaires en cours

  • Plaintes contre des présumés génocidaires rwandais ayant trouvé refuge en France, déposées depuis 1995 par des associations, dont le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et Survie. 20 ans après le génocide et après que la France a été pointée du doigt pour la lenteur de ses procédures, le premier procès d’un présumé génocidaire rwandais en France s’est tenu en février-mars 2014.
  • Six plaintes contre X déposées en 2005 par des victimes Tutsi pour « complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité », visant des militaires français de l’opération Turquoise. Depuis janvier 2012, ces plaintes sont instruites par le pôle judiciaire dédié aux génocides et crimes contre l’humanité. Survie est partie civile aux côtés d’autres associations.
  • Plaintes pour viol déposées en 2004 par des femmes Tutsi contre des militaires français de l’opération Turquoise.
  • Plainte contre Paul Barril pour complicité de génocide, déposée en 2013 auprès du Tribunal de Paris par Survie, la FIDH et la LDH. Paul Barril est un ressortissant français, ancien capitaine de gendarmerie, qui a travaillé dans le domaine de la sécurité et conseillé différents chefs d’Etats notamment en Afrique et plus particulièrement au Rwanda.

Vingt ans après les faits, la plupart des acteurs politiques, de gauche comme de droite (elles gouvernaient en cohabitation au moment des faits) continuent de se taire ou de nier l’implication de l’Etat français dans le génocide des Tutsi. Quant à la justice, depuis la création d’un Pôle génocide à Paris, elle semble enfin avoir la volonté et les moyens de faire reculer l’impunité sur le sol français, à commencer par les présumés génocidaires rwandais pour lesquels le territoire français est une véritable terre d’asile.

Repères historiques

  • 1920-1930 Mention de l’ethnie sur les cartes d’identité.
  • 1959 Massacre de Tutsi
  • 1962 Indépendance du Rwanda. Accord de coopération économique France/Rwanda
  • 1973 Massacre de Tutsi. Coup d’État d’Habyarimana.
  • 1975 Accord franco-rwandais pour la formation de la gendarmerie.
  • 1990 Offensive du FPR, début de la guerre (1er octobre). Opération Noroit (4 octobre).
  • 1993 Accord de paix d’Arusha
  • 1994
    • 6 avril Attentat contre l’avion du président Habyarimana et coup d’État du Hutu Power .
    • Nuit du 6 au 7 avril Début du génocide.
    • 8 avril Formation du Gouvernement Intérimaire Rwandais (GIR).
    • 9-14 avril Opération Amaryllis.
    • 21 avril Effectif de la force MINUAR (ONU) réduit à 270 hommes.
    • 17 mai Résolution de l’ONU - embargo sur les ventes d’armes au Rwanda.
    • 25 juin - 22 août Opération Turquoise.
    • 28 juin La commission des droits de l’Homme de l’ONU conclut au génocide.
    • 4 juillet prise de la capitale, Kigali, par le FPR.
    • Août Fin du génocide.
    • 8 novemvre 1994 Création par l’ONU du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda).
  • 1995 Dépôt des plaintes contre les présumés génocidaires.
  • 1997 Commission d’enquête du Sénat belge.
  • 1998 Mission d’information parlementaire en France (MIP).
  • 2004 Création de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) en France.
  • 2004-2005 Plaintes déposées par des victimes tutsi visant des militaires de l’opération Turquoise.
  • 2012 Création du pôle judiciaire « génocides et crimes contre l’humanité ». Réorientation de l’enquête sur l’attentat par les juges Trévidic et Poux.
  • 2013 Plainte déposée contre Paul Barril pour complicité de génocide.
  • 2014 Premier procès d’un présumé génocidaire en France.

Nous citoyens français, exigeons :

Pour obtenir la justice et mettre fin à l’impunité :

  • La reconnaissance officielle, par les plus hautes autorités de l’Etat, du génocide des Tutsi au Rwanda et des soutiens diplomatiques, militaires et économiques apportés au régime rwandais avant et pendant le génocide par les autorités civiles et militaires françaises.
  • L’arrêt de la falsification de l’histoire dans des discours officiels, en particulier en justifiant la politique française par le caractère humanitaire de l’opération Turquoise, alors que cette intervention a surtout permis la protection et l’évacuation des responsables et exécutants du génocide.
  • L’augmentation des moyens du pôle judiciaire "génocides et crimes contre l’humanité" afin d’accélérer les instructions et la tenue des procès, en particulier pour les plaintes concernant l’implication française.
  • La communication immédiate aux magistrats instruisant des dossiers mettant potentiellement en cause des Français des documents classifiés et pièces à conviction détenus par les autorités.

Pour connaître toute la vérité :

  • La création d’une Commission d’enquête parlementaire pour étudier l’ensemble des éléments recueillis avant et après la MIP de 1998 sur la politique menée par l’Etat français au Rwanda et le rôle des dirigeants politiques et militaires français et pour définir les responsabilités de ces derniers.
  • La déclassification et l’accès au public de tous les documents officiels concernant cette politique, y compris les archives de l’Elysée et les archives militaires.

Pour que nos institutions ne permettent plus de telles complicités :

  • La limitation des pouvoirs de l’exécutif (du Président en particulier) en matière de décision d’envoi de troupes à l’étranger et l’exercice d’un contrôle plus strict du Parlement sur ces opérations.
  • La suppression du Commandement des Opérations Spéciales (COS), force discrétionnaire sous commandement de l’Elysée, créé en 1992 par François Mitterrand et qui a eu un rôle essentiel au Rwanda.

Pour aller plus loin

La France complice du génocide des Tutsis
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