
Derrière le discours du « déclin », un recul mais une domination économique persistante. Un rapport inédit sur les intérêts français en Afrique.
« Au fond, nous nous sommes pris dans un espace du jeu très étonnant où nous, Français et Européens, nous subissons des discours anticoloniaux qui ne correspondent plus à des réalités, à notre pratique. » (Emmanuel Macron, 08/01/2026).
Alors que le discours sur la « fin de l’influence française en Afrique » s’impose dans le débat public, un nouveau rapport de l’association Survie "Que reste-t-il des intérêts économiques de la France en Afrique ?" apporte un éclairage radicalement différent. S’appuyant sur des données statistiques inédites et une analyse de long terme, il montre que si les intérêts économiques français ont fortement reculé à l’échelle macroéconomique, les entreprises françaises continuent de peser très lourd dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, en particulier dans l’ancien pré-carré colonial. Une asymétrie profonde, largement invisible depuis la France, mais aux effets politiques, sociaux et démocratiques majeurs.
Les échanges commerciaux ne disent plus l’essentiel des intérêts économiques français en Afrique. Si la part de marché de la France en Afrique subsaharienne est passée de 15 % à environ 3 % depuis la fin des années 1970, les entreprises françaises y disposent aujourd’hui de 2 400 filiales, qui génèrent environ 41 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an, soit près de quatre fois le montant des exportations françaises vers la région.
Dans plusieurs pays d’Afrique francophone, ce chiffre d’affaires représente une part considérable de l’économie nationale : jusqu’à 16 % du PIB au Sénégal et au Gabon, plus de 11 % en Côte d’Ivoire. Autrement dit, ce qui est devenu marginal pour l’économie française reste structurant, voire écrasant, pour certaines économies africaines, notamment dans certains secteurs d’activités clés.
Le rapport montre notamment :
• S’il y a un recul ancien des échanges commerciaux et que la baisse des parts de marché françaises en Afrique est massive, celle-ci s’enclenche avant l’arrivée de la concurrence chinoise. Elle s’inscrit dans le temps long de la mondialisation et de la désindustrialisation française.
• Une résistance marquée dans l’ancien pré-carré colonial. Dans les anciennes colonies françaises, les parts de marché se maintiennent autour de 10 à 12 %, soit un niveau très supérieur au reste de l’Afrique subsaharienne. Ces pays concentrent près de 60 % du chiffre d’affaires des multinationales françaises présentes sur le continent.
• L’élément décisif : le poids des filiales françaises. Les entreprises françaises disposent d’un réseau très dense de filiales en Afrique subsaharienne, qui génère un chiffre d’affaires largement supérieur aux flux commerciaux entre la France et la région. Cette stratégie d’implantation locale, héritée de la période coloniale et renforcée par les privatisations des années 1990, concerne des secteurs clés du quotidien : eau, énergie, télécommunications, transports ou distribution.
• Une relation structurellement asymétrique. Ce qui est devenu marginal pour l’économie française reste central pour plusieurs économies africaines. Cette asymétrie éclaire les tensions politiques et les mobilisations visant les intérêts français.
Au-delà de l’économie : une domination politique persistante
Le rapport montre enfin que la persistance de la Françafrique ne peut plus être expliquée par les seuls intérêts économiques. Malgré leur recul relatif, l’État français continue de mobiliser des leviers diplomatiques, militaires, culturels et monétaires pour préserver son influence sur le continent. Cette politique d’ingérence, coûteuse et de plus en plus contestée, apparaît largement déconnectée de l’importance réelle de l’Afrique pour l’économie française, mais lourde de conséquences pour les sociétés africaines concernées.
« Si l’Afrique est devenue économiquement marginale pour la France, les entreprises françaises continuent de peser d’un poids considérable dans plusieurs pays africains. Ce décalage nourrit une relation profondément asymétrique, héritée de la période coloniale, que les discours sur le ‘déclin’ français en Afrique cherchent à masquer. » explique Arthur Baron, chargé de campagne à Survie.
Le rapport "Que reste-t-il des intérêts économiques de la France en Afrique ?" est disponible ici :
Arthur Baron - Chargé de campagnes et de mobilisations sur les intérêts économiques français en Afrique
arthur.baron@survie.org