
Dans plusieurs publications sur son compte Instagram officiel, la Marine nationale a utilisé des images colonialistes et pétainistes pour inciter à rejoindre ses rangs (Libération, 2/06/2026). Si elles ont rapidement été supprimées face au tollé suscité, ce choix n’en demeure pas moins révélateur : il témoigne de la persistance d’un imaginaire colonial qui continue de façonner les représentations de la puissance française. Cette invocation de l’Empire colonial fait écho au sentiment de transgression de l’ordre racial relayé par les médias bollorisés depuis l’émergence de quelques élu-es noir-es lors des dernières municipales.
« Sois marin pour garder l’Empire que nos ancêtres ont bâti. ». En publiant sans distance critique cette affiche, la Marine nationale, qui s’apprête à célébrer ses 400 ans d’existence, revendique clairement son histoire indissociable de la conquête, de la dépossession et de l’empoisonnement des territoires colonisés. Les conséquences de cette histoire sont pourtant bien contemporaines, à l’image de la déstabilisation de la Libye et du Sahel, des souffrances des victimes encore en vie des essais nucléaires dans le Pacifique ou encore de la surmilitarisation des territoires dits d’outre-mer.
Le choix d’une référence vichyste s’inscrit pleinement dans le récit national qui persiste à vouloir aseptiser et justifier l’expansion coloniale, en l’associant à la notion de puissance plutôt qu’à un système de domination fondé sur la violence, le racisme et l’exploitation.
La nostalgie impériale, bien ancrée dans l’ADN des institutions militaires françaises, se banalise au rythme des discours racistes décomplexés dans les médias. Le chroniqueur Vincent Hervouët déclarait ainsi récemment sur l’une des chaînes du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, à propos du nouveau maire noir de Saint-Denis, Bally Bagayoko :
"On pesait dans la marche du monde parce qu’on avait l’Afrique derrière nous. Ce n’est plus le cas. C’est-à-dire qu’on vient de perdre l’Empire. On a perdu le Mali, et on a Monsieur Bagayoko en échange. [...] Vous avez un maire malien à Saint-Denis." (BFMTV, 16/05/2026).
Cette formule repose d’abord sur une vision néocoloniale des relations entre la France et le Mali, en supposant une présence française naturelle dans un pays souverain, qui aurait été une sorte de possession française que l’Empire aurait donc "perdue" suite au départ de l’armée française en 2022. Elle traduit ensuite une conception racialisée de l’appartenance nationale : bien que né à Levallois-Perret en tant que citoyen français et élu dans les règles de l’art démocratique, Bally Bagayoko est réduit à son ascendance africaine et son identité d’homme noir qui le disqualifieraient comme représentant légitime d’une ville française, voire qui justifieraient des soupçons d’ingérence, et motivent un harcèlement féroce à son encontre.
Les communications de la Marine nationale et de CNews témoignent des héritages coloniaux qui façonnent une société dans laquelle les populations africaines et les Noir-es en France se voient refuser le statut d’acteurs politiques pleinement légitimes. Elles soulignent le sentiment de déclassement racial éprouvé doublement, sur le plan international et national : face à la remise en cause de la remise en cause de l’hégémonie française dans son ancien pré-carré africain, et face aux victoires de l’antiracisme politique qui luttent contre les logiciels suprémacistes blancs qui imprègnent les institutions et la société. Le Code Noir et le Code de l’Indigénat ont posé les bases légales du racisme spécifique envers les Noir-es, la négrophobie, en les assignant à un statut de bien meuble ou d’infériorité. L’accès des personnes noires à des positions de pouvoir politique, médiatique ou économique s’apparente à une transgression d’un ordre racial considéré, consciemment ou non, comme naturel.
Le racisme est un fil conducteur qui relie les violences exercées par les politiques internationales et domestiques françaises. La banalisation de références coloniales ou vichystes et la diffusion quotidienne de discours racialisants dans les médias s’inscrivent dans un mouvement plus large de radicalisation réactionnaire et négrophobe encouragé notamment par l’empire médiatique de Vincent Bolloré, dont le business et le projet politique reposent sur ces imaginaires nationalistes, coloniaux et autoritaires. Les représentations racistes continuent d’alimenter les héritages destructeurs du système colonial. Elles sont au fondement de la Françafrique : il est plus que nécessaire de les combattre, à l’extérieur, aux frontières et à l’intérieur du territoire !
En complément, (re)lire la brochure de Survie, "Racisme et néocolonialisme français" : https://survie.org/publications/brochures/article/racisme-et-neocolonialisme-francais