Survie

Questions-réponses

Publié le 2000 - François-Xavier Verschave

Retranscription de conférences-débat données par F. X. VERSCHAVE, président de Survie de 1995 à 2005.

(L’ensemble de ces textes a été publié en 2000 dans un petit fascicule intitulé Françafrique, le crime continue, Tahin Party.)

"Je suis dans le malheur. Je ne veux pas retourner dans un pays noir."

Bouna Wade, Sénégalais de 17 ans, mort le 9 juin 1999 en tentant de rallier clandestinement la France par avion.

- 1. La Françafrique
- 2. Le Crime Continue
- 3. L’Espérance, les Résistances
- 4. Questions-Réponses
- 5. Questions-Réponses (suite)
- 6. Questions-Réponses (fin)

Ce que vous venez d’exposer s’applique-t-il à tous les pays du Sud ?

François-Xavier Verschave : Ce type de présentation ne peut être exhaustif et demanderait infiniment plus de nuances car la situation n’est pas uniforme. La Birmanie, pays asiatique, fait partie de la Françafrique : on y retrouve les mêmes mécanismes. Les sociétés d’hélicoptères qui œuvrent pour Total en assistance à la junte militaire birmane sont aussi celles qui travaillent au bénéfice de Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville. Au Mexique, on retrouve certains phénomènes de coopération militaire française semblables à ceux rencontrés en Afrique. Cependant, la situation de l’Amérique latine diffère sensiblement de celle de l’Afrique. Les "Tigres asiatiques", qui se sont développés grâce aux capitaux de la diaspora chinoise, ont un statut encore différent. La Malaisie par exemple, considérée comme un pays en voie de développement, est devenue l’un des principaux investisseurs de la filière bois au Cameroun, participant, aux côtés des réseaux françafricains, au pillage éhonté de cette richesse du Cameroun .

Il faut arriver à percevoir aujourd’hui trois géographies parallèles :

- la géographie des pays dominés,

- la géographie des nouvelles mafias et des alliances entre mafias

- et la géographie des conglomérats dominants qui sont à la fois économiques et politiques, regroupant des multinationales et certains réseaux des pays du Nord.

En raison de l’impunité garantie par les paradis fiscaux, de la multiplication des capitaux mafieux et des tentations induites, le monde dominant, le "monde de Davos" tend à se rapprocher dangereusement du monde des mafias italienne, russe, israélienne, etc. Le remarquable ouvrage du juge italien Ferdinando Imposimato, dernier survivant de ceux qui ont combattu la mafia italienne, démontre parfaitement la manière dont le gouvernement italien a fini par capituler devant la mafia italienne, qui est en train de passer des alliances avec d’autres.

J’ai beaucoup apprécié vos deux derniers livres qui fournissent des informations extrêmement intéressantes sur les relations franco-africaines que l’on connaît finalement peu. J’ai cependant été déçue en lisant, à la page 455, à propos de la Nouvelle Calédonie, que Michel Rocard aurait « réussi une difficile étape de la décolonisation. » Je travaille sur la question des Territoires et du Département d’Outre-Mer depuis trente ans et j’espérais lire autre chose à ce sujet dans vos ouvrages. Ce sont des colonies, qui nous permettent d’être la troisième puissance maritime. La plus grande nappe de gaz au monde vient d’être découverte en Nouvelle Calédonie. En dessous, il y a évidemment du pétrole. La France a multiplié les actions barbouzardes dans les DOM-TOM, et personne n’en a jamais entendu parler. Ce sont les mêmes réseaux corses et autres qui y officient. On y retrouve Michel Rocard ou Guy Labertit, le responsable de l’Afrique au PS, qui s’est illustré en Côte d’Ivoire et qui avait été chargé de la Nouvelle Calédonie. Donc, - et ce n’est pas un reproche - vous faites un travail extraordinaire sur l’Afrique, mais quand on ne sait pas, on ne donne pas une bonne note.

FXV : Compte tenu des risques énormes que comportait ce "processus de décolonisation" et des informations alors disponibles, le processus de Nouméa permettait d’envisager à l’époque des perspectives d’évolution par rapport à des positions de blocages absolus, comme c’était le cas aux Comores. A condition que les acteurs locaux s’approprient le processus, et un certain nombre d’acteurs canaques pourraient s’affirmer davantage. Le problème réside dans l’action de ces réseaux, qui maintiennent la Nouvelle Calédonie dans un état de colonie totale, notamment en éliminant les opposants. Compte-tenu de ce rapport de force, les accords de Nouméa apparaissaient comme susceptibles de faire évoluer la situation. Rendre possible le changement suppose d’avoir une conscience précise, de la similitude entre les réseaux qui sont à l’œuvre en Nouvelle Calédonie, et les méthodes de ces réseaux, en Afrique.

Quelles sont vos propositions pour que les Africains deviennent maîtres de leur destin et de leurs richesses ? En ne s’en prenant qu’aux grandes puissances occidentales, le discours que vous tenez ne dissimule-t-il pas une pensée Léniniste ? Je rappelle que l’URSS a participé, elle aussi, à la corruption et à la ruine de l’Afrique.

FXV : Survie est un mouvement citoyen. La théorie de Braudel permet de comprendre notre philosophie du pouvoir. Fernand Braudel, probablement le plus grand historien du vingtième siècle, a ainsi montré que, depuis les origines de l’humanité, se sont édifiés progressivement trois étages de l’économie, auxquels correspondent trois étages de la société :

- l’économie de survie, de subsistance familiale, (le rez-de-chaussée)

- l’économie d’échange local, (premier étage)

- l’économie monde. (étage supérieur)

Les trois étages de l’économie se sont constitués à travers un processus d’éloignement. Au rez-de-chaussée, l’étage de fondement, se développe une économie non-monétaire ; au premier étage, sont pratiquées les règles de l’échange local. C’est l’étage de la régulation ; L’étage supérieur, étant celui de l’accumulation (des ressources et de la puissance), de la distance, de l’opacité… A cet étage, les acteurs font le contraire de ce qu’ils disent. Ils incitent à la pratique des règles du marché, mais grâce à leur puissance et leur éloignement, ils cherchent constamment à constituer des monopoles. Bill Gates, grand chantre de l’économie de marché se trouve bien entendu en situation de monopole. Braudel montre ainsi qu’il existe un étage intermédiaire qui pratique les règles du jeu ; un étage qui ne les pratique pas encore ; et un étage qui ne les pratique plus, tout en tenant un double langage c’est-à-dire en rendant hommage à la vertu.

Le même schéma se retrouve au niveau politique. Le clan et la famille au rez-de-chaussée ; l’échange, le débat public, la démocratie locale au premier étage ; et la macro politique, qui pratique le double langage. Les États-Unis et la France, par exemple, défendent la démocratie à l’échelle mondiale, tout en faisant obstruction à l’installation de celle-ci à l’ONU notamment. Dans un système, le double langage permanent et l’éloignement permettent à des acteurs de s’abstraire des règles du jeu de l’étage intermédiaire, appelé aussi étage de la société civile. Ce raisonnement est également valable dans d’autres domaines tels que le sport, la science ou la religion. On apprend le football dans la rue ; des millions de licenciés essayent d’appliquer les règles de jeu et respectent l’arbitrage ; puis au niveau du Milan AC ou de l’OM, les arbitres sont achetés, parce qu’il devient important de ne pas laisser fonctionner les règles du jeu.

Le schéma de Braudel s’applique par conséquent à tous les niveaux de la société. L’étage supérieur pratique un double langage constitutif, et deux types de sociétés se dégagent. Les sociétés en « ballon de rugby » et celles en forme de sablier. Les sociétés en "ballon de rugby" disposent d’un étage intermédiaire dilaté. Dans ces sociétés constituées grâce aux mouvements sociaux, les jeux sont à somme positive. Les femmes, jusqu’alors enfermées au rez-de-chaussée, ont accès aux étages de l’échange. Le rez-de-chaussée ne fonctionne dès lors plus comme un ghetto. On y vit encore parce que l’étage des fonctionnements non-monétaires ou de proximité est vital pour tout individu, mais des passerelles existent. D’autre part, l’étage supérieur est suffisamment restreint pour que les règles de l’étage intermédiaire soient défendues avec suffisamment de poids par les contre-pouvoirs.

Lorsque, pour des raisons historiques, la confiance disparaît, des sociétés en forme de sablier apparaissent. Plus personne ne croit aux règles du jeu, seuls les tricheurs gagnent. C’est par exemple le cas du dopage dans le cyclisme. Il n’y a plus que des jeux à somme nulle avec les très riches qui l’emportent sur les très pauvres. Ces sociétés sont extrêmement violentes et peuvent aller jusqu’au génocide dans la mesure où la violence est la seule arme de défense. Ce cas de figure, où les règles du jeu deviennent totalement truquées, nous menace.

Les fonctionnements de la société peuvent être comparés au système de méridiens. Il existe différents ordres dans la société, que se soit dans la politique, l’économie, la science, le sport, la religion, le journalisme, etc. L’étage intermédiaire correspond à celui où l’on s’efforce de promouvoir des règles de déontologie et de séparation des genres. À l’étage inférieur, cette séparation n’existe pas : la famille mélange la religion, la politique, l’économie... Braudel montre qu’à l’étage supérieur - et c’est d’ailleurs sa définition du capitalisme - l’éloignement permet à une certaine catégorie de tirer sa puissance essentiellement du mélange des genres. Silvio Berlusconi qui est à la fois chef d’entreprise, dirigeant du Milan AC, chef d’un parti politique, ou Jean-Marie Messier, ont un poids politique considérable. La conquête des biens publics et des droits sociaux n’a pas été le fruit de la volonté du pouvoir, mais de l’action des contre-pouvoirs. Qu’est-ce que la démocratie ? C’est la capilarisation des contre-pouvoirs, c’est-à-dire leur constitution, leur organisation, face aux pouvoirs totalitaires. La démocratie, c’est l’intelligence et la science des contre-pouvoirs. Dans l’histoire, se sont constitué des contre-pouvoirs aux contre-pouvoirs. Les Bourgeois de Villefranche qui étaient opposés au Roi n’étaient pas des démocrates parfaits.

C’est la raison pour laquelle la politique africaine est extrêmement intéressante. Les Africains ont été colonisés, écrasés et coupés de la société-monde. Alors qu’ils avaient construit des États, leur étage intermédiaire a été aliéné. Ils ont du se replier sur l’étage de la famille, qui leur a permis de survivre. Désormais, à partir de leur humus, leurs gènes, leurs traditions, ils vont redéployer tous les mécanismes de contre-pouvoirs, de légitimité, et de reconquête des biens communs. Ils vont devoir réinventer une démocratie et une forme d’économie. Dans ces mécanismes-là, le véritable lieu du politique n’est pas l’étage supérieur où ne sont présents que ceux qui ne peuvent résister aux tentations de mélanges de genres. Or, une société ne tient que si l’étage intermédiaire défend les règles du jeu.

Aujourd’hui, l’enjeu majeur pour les héritiers d’un certain nombre de combats - que ce soit en Afrique, en Europe ou ailleurs -, consiste à affirmer notre capacité à changer le cours des choses. Par exemple mettre fin à une aberration : plus un pays est riche, plus il était aidé par la France. La Principauté de Monaco, avec 1 milliard de francs par an, est aujourd’hui le pays le plus aidé par la France. Or couper cesser d’aider Monaco est aussi simple que d’interdire les farines animales. Il est nécessaire pour cela que les citoyens affirment la nocivité de l’argent des paradis fiscaux qui est en train de corrompre l’ensemble de la planète. C’est le travail de prise de conscience qui est nécessaire, et non une prise de pouvoir. Il relève de la dignité des êtres humains que de travailler dans ce sens, de faire en sorte que les jeux à somme positive permettent la construction sans passer par des mécanismes de destruction.

Pensez-vous qu’il existe un espoir que les Africains puissent repartir du premier étage pour tout reconstruire. Quelles sont les bases de votre raisonnement compte-tenu de la situation qui ne permet aucune revendication, ni contestation ? Vous avez évoqué le sort de Um Nyobé, Lumumba et autres résistants. Vous n’ignorez pas que chaque mouvement de contestation est réprimé par l’armée.

FXV : Face à la nébuleuse françafricaine, de véritables résistances se mettent en place. Nous pouvons distinguer deux types de résistance : les résistances collectives et les résistances individuelles. Ce qui s’est produit au Burkina, suite à la mort de Norbert Zongo est un exemple extraordinaire de résistance collective, de conquête de l’État de droit. Pendant des mois, la population a exprimé son refus de l’arbitraire et développé un langage démocratique de base. La démocratie n’a été ni décrétée, ni conquise sur la base d’un idéal. Elle s’est construite autour du refus d’une situation jugée insupportable. Dans ses études des mouvements sociaux, le philosophe Castoriadis compare la société civile à l’eau qui dort. Durant des dizaines d’années, rien ne bouge en apparence. Pourtant, en dessous de la surface, des formes de langage refusant les traitements indignes se tissent. D’abord limité, ce langage se mue en raz-de-marée. Et face à cet ouragan, l’armée la plus forte ne peut rien. Mais cela demande du temps. Il faut, souvent, qu’un peuple ait subi l’humiliation jusqu’à la lie pour se réveiller.

Il est cependant intéressant de s’interroger sur les obstacles qui ralentissent ces mouvements. Nous travaillons actuellement sur cette question : quels sont les mécanismes qui nous permettraient d’accélérer le processus, d’éviter les erreurs fatales à un mouvement. Il faut avoir conscience, pour ne pas désespérer, du manque de professionnalisme politique de ceux qui occupent l’étage intermédiaire. Ils ont par conséquent constamment l’impression d’être récupérés par le pouvoir. Or, en récupérant le mouvement, le pouvoir recule. Les initiateurs du mouvement ne le voient pas, de la même manière que l’on ne voit pas un glacier qui descend. Pourtant, le pouvoir est souvent allé beaucoup plus loin que ne l’espéraient ceux qui avaient formulé les premières revendications. Les premiers à s’être battus pour les mutuelles de santé ne sont plus là pour voir l’application de la Couverture maladie universelle (CMU), qui va bien au-delà de ce qu’ils réclamaient au début du siècle. Il y a toujours un décalage, du fait de ces mécanismes de non-professionnalisation du politique à cet étage, entre l’interpellation et la réalisation.

Parallèlement, existent les résistances individuelles comme celle de Nelson Mandela, du journaliste Pius Njawe au Cameroun ou du député tchadien Ngarlegy Yorongar, etc. Parfois, une seule personne est capable de catalyser un mouvement populaire considérable. Nous fonctionnons tous avec des modèles et nous avons souvent besoin de rencontrer des figures qui nous montrent que les voies à suivre ne sont pas celles auxquelles on nous condamne.

- Lire la suite de ce texte : Questions-Réponses (suite)

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