Survie

Classement de la plainte sur les Biens mal acquis

Interview d’Olivier Thimonier

Publié le 11 décembre 2007 - Survie

Lire l’interview sur le site grioo.com

En mai 2007, plusieurs associations portaient plainte contre Denis Sassou Nguesso et Omar Bongo pour ’’recel de détournement d’argent public’’. Mi-novembre, le parquet de Paris a décidé de classer l’affaire. Olivier Thimonier, secrétaire général de l’association ’’Survie’’ explique quels sont pour lui les motifs de cette décision

- Grioo.com : En mars 2007, plusieurs associations dont "Survie" portaient plainte sur le territoire français contre plusieurs chefs d’Etat africains (Denis Sassou Nguesso et Omar bongo NDLR) pour "recel de détournement d’argent public". Cette plainte a été classée sans suite, qu’est ce cela vous inspire ?

Olivier Thimonier : Si nous sommes bien entendu déçus et consternés par ce classement sans suite, nous n’en sommes pas pour autant étonnés. En déposant une plainte pour recel de détournement d’argent public visant les biens immobiliers que plusieurs chefs d’Etat et leurs familles auraient acquis en France grâce au détournement d’argent public dans leur pays, nous savions que nous nous attaquions à un sujet hautement sensible.

D’une part parce qu’il s’agit de chefs d’Etat en exercice, et d’autre part parce que la France entretient des relations très privilégiées avec ceux-ci et notamment messieurs Denis Sassou Nguesso et Omar Bongo que l’on peut considérer comme des protégés "historiques" du pouvoir français.

D’ailleurs, en portant plainte contre ces chefs d’Etat, c’est également un système que nous voulons mettre au banc des accusés, celui de relations franco-africaines qui favorisent l’enrichissement personnel, nuit au développement des populations et les maintient dans la dictature.

- Pourquoi qualifiez-vous la décision de "politique" alors que le parquet de Paris invoque le manque de preuves ?

Nous qualifions de "politique" la décision de classer cette affaire sans suite car l’enquête préliminaire menée par les services de l’Office central de répression de la grande délinquance financière a confirmé l’ensemble des éléments que nous avions transmis à la justice.

Selon notre avocat William Bourdon, les biens immobiliers ont effectivement été identifiés comme appartenant aux personnes désignées, ce qui devait amener le parquet à ouvrir une information judiciaire avec désignation d’un juge d’instruction, seul capable d’enquêter sur les modalités d’acquisition de ces biens ainsi que sur l’origine des fonds qui ont permis leur acquisition.

Seul un juge d’instruction, compte tenu des pouvoirs qui lui sont conférés, et notamment de la possibilité de délivrer des commissions rogatoires internationales et de procéder à des investigations approfondies, aurait pu établir définitivement les responsabilités. Malheureusement il en a été décidé autrement.

- Estimez-vous que la justice française ne s’est pas donnée les moyens de mener à bien une enquête qui aurait pu être instruite par un juge d’instruction ?

Ce n’est pas la justice française qui ne s’est pas donnée les moyens. Mais c’est plutôt que l’on a pas donné les moyens à la justice française. C’est la raison pour laquelle nous considérons que dans cette affaire, la raison d’Etat a prévalu sur la justice.

L’impossibilité ou la grande difficulté à justifier de l’origine des fonds ayant financé l’acquisition de biens luxueux a toujours été considérée comme suffisante pour justifier de l’ouverture d’une information et de la désignation d’un juge d’instruction. Les faits dénoncés (et vérifiés) justifiaient par conséquent amplement de l’ouverture d’une information. Mais la désignation d’un juge d’instruction qui aurait procédé à des auditions des personnalités concernées et éventuellement à leur mise en examen, a probablement été mal vue par les autorités françaises. D’où la décision de classement sans suite.

- N’était-ce pas extrêmement ambitieux de prétendre poursuivre des chefs d’Etat en exercice en dehors du continent africain ?

Oui, bien sûr c’est très ambitieux. Mais il faut bien tenter de créer des brèches dans le système. Selon un récent rapport de la Banque Mondiale : la corruption, les activités criminelles et les fraudes fiscales font perdre chaque année aux pays africains 25 % de leur PIB, soit 148 milliards de dollars. Ces pratiques, qui s’accompagnent généralement de la prédation des richesses naturelles et du détournement de fonds publics aux dépends des populations, constituent les principaux obstacles au développement des pays du Sud et à l’émergence de régimes démocratiques.

Aussi, la France a pris des engagements au niveau international afin de lutter contre cette criminalité économique et financière. Nous voulons, avec ce type de démarche judicaire, l’amener à mettre en application ces engagements.

Par notre démarche, nous voulons également envoyer un signe fort à ces dirigeants qui viennent se faire soigner en France, logent dans des hôtels ou résidences de luxe, tandis que leurs populations ne voient rien venir en terme d’amélioration des conditions de vie à laquelle la rente pétrolière devrait pourtant contribuer. Bref, les enjeux humains sont importants.

- Comptez-vous donner des suites à votre action après ces premiers résultats que vous considérez comme indignes de la justice française ? Oui. Les faits sont bien trop graves pour que nous en restions là. Nous allons d’une part poursuivre notre travail d’enquête et d’autre part envisager de nous constituer partie civile.

Nous allons également continuer à informer et sensibiliser nos concitoyens sur la persistance d’un système franco-africain et d’une politique de la France en Afrique qui va à contre-sens des revendications des démocrates et des sociétés civiles française et africaine, et qui continue, depuis les indépendances, sous des formes diverses et variées, à servir les intérêts d’un petit nombre.

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