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Bombes, or noir et islamophobie : la mécanique impériale américaine au Nigeria, aussi

Publié le 27 janvier 2026 - Camille Lesaffre

Avant d’agresser le Venezuela au nom de la lutte contre le narcotrafic, les États-Unis ont bombardé un autre pays : le Nigeria. Présentées comme une opération conjointe avec le régime nigérian contre des "positions de terroristes islamistes" (État islamique, Lukuwura, groupes armés dans le Nord du pays), ces frappes du 25 décembre s’inscrivent bien dans la tradition impériale américaine : militariser des crises multidimensionnelles pour servir des intérêts idéologiques et géostratégiques. Le nombre de morts n’a pas été communiqué.

Ce texte a été rédigé dans le cadre de la participation de Survie à la coalition Guerre à la guerre. Retrouvez toutes les infos et tous les textes sur le site guerrealaguerre.net

Avant d’agresser le Venezuela au nom de la lutte contre le narcotrafic, les États-Unis ont bombardé un autre pays : le Nigeria. Présentées comme une opération conjointe avec le régime nigérian contre des "positions de terroristes islamistes" (État islamique, Lukuwura, groupes armés dans le Nord du pays), ces frappes du 25 décembre s’inscrivent bien dans la tradition impériale américaine : militariser des crises multidimensionnelles pour servir des intérêts idéologiques et géostratégiques. Le nombre de morts n’a pas été communiqué.

Pour légitimer cette intervention militaire, l’administration Trump a dragué ses électeurs évangélistes en mobilisant un récit commode : des "persécutions contre les chrétiens du Nigeria", voire un "génocide", largement repris et relayé par l’extrême droite européenne. Sauvage colonisé, puis communiste, aujourd’hui islamiste ou narcotrafiquant... L’ennemi change de nom mais la dynamique reste la même. Cette rhétorique permet de transformer une opération opportuniste en une guerre juste, pour la défense de la civilisation.

L’imposture permanente de la lutte "contre le terrorisme"
La figure fantasmée de l’ennemi islamiste, présenté comme uniquement animé par le fanatisme religieux, est bien utile pour éclipser la dimension multiple des conflits au Nigeria : gangs criminels, conflits fonciers, précarité, changement climatique... Cette simplification permet de présenter le recours à la violence militaire comme seule réponse efficace.

La guerre contre une menace présentée comme existentielle devient alors un totem d’impunité. Elle blanchit les agressions impérialistes, justifie l’exonération des règles de droit international et écrase le droit des peuples à l’autodétermination. Héritage colonial, islamophobie et racisme s’allient pour parfaire l’indifférence généralisée face à la destruction des vies racisées.

Deux poids, deux mesures face au flou du "terrorisme"
Toutes les victimes du terrorisme ne se valent pas aux yeux des puissances coloniales. Les victimes de la terreur instaurée par Israël en Palestine ou à coup d’attaques indiscriminées aux bipeurs en Syrie et au Liban ne sont même pas considérées comme telles.

Pourtant engagée dans une décennie de guerre "contre le terrorisme" aux effets dévastateurs dans la région du Sahel, la France peine à nommer le « terrorisme » lorsqu’il a lieu sur son sol, en particulier des mains de l’extrême droite ou des services de renseignement de régimes "amis". Le refus de reconnaître comme attentat terroriste l’assassinat des militantes kurdes — Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Şaylemez — à Paris en 2013 et d’Evin Goyî, Mir Perwer et Abdurahman Kizil en 2022, illustre les mécanismes d’instrumentalisation et de hiérarchisation des victimes. Jusqu’à ce jour, l’État français entretient l’impunité en refusant de lever le secret défense dans ces affaires.

La malédiction de l’or noir
Comme le Venezuela, le Nigeria souffre de la "malédiction des ressources naturelles". Premier producteur de pétrole en Afrique et 14e à l’échelle de la planète, le pays voit ses rentes accaparées par la corruption et les multinationales occidentales, tandis que la population peine à accéder aux services publics élémentaires. Dans un contexte d’émancipation grandissante des États vis-à-vis du dollar (dédollarisation), en particulier dans le domaine des matières premières et de l’énergie, les prédations coloniales des pays pétroliers apparaissent comme la bouée de sauvetage de la domination impérialiste états-unienne.

Le Nigeria est aussi l’un des pays où le torchage de gaz est le plus massif : faute d’investissements jugés non rentables, les grosses compagnies pétrolières préfèrent brûler le gaz émanant de l’extraction à ciel ouvert. Dans certaines villes, des habitants décrivent se réveiller avec un résidu noir autour du nez, même fenêtres fermées. Mais tant que Shell, Trump et consorts y trouveront leur compte, ce scandale politique, humain et écologique parmi les plus graves au monde restera l’un des plus ignorés.

Décoloniser le regard sur l’Afrique
Derrière les déclarations floues du gouvernement américain, une faille opérationnelle apparaît : quatre des seize missiles Tomahawk n’ont pas explosé. Cette opération, qui a nécessité plus de 30 millions de dollars d’armement, est loin d’avoir mis fin au cycle de la violence : d’après The Humanitarian, depuis les frappes à Sokoto, l’État islamique en Afrique de l’Ouest, présent dans le nord-est du Nigeria, “semble avoir intensifié ses attaques contre les communautés chrétiennes”.

Tant que l’Afrique sera réduite à un réservoir de ressources naturelles ou à un prétendu champ de batailles dépolitisées, ethniques ou religieuses, les violences impérialistes se répéteront dans l’indifférence générale. Soutenir les peuples africains, ce n’est pas les bombarder au nom de leur protection. C’est refuser la militarisation et le pillage comme horizons, dénoncer le paternalisme humanitaire et affirmer le droit des peuples à disposer d’eux-même et de leur terre !

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