Survie

Vigeo (N.Nota, Birmanie, Côte d’Ivoire) : Éthique en toc

(mis en ligne le 1er mars 2005) - Pierre Caminade

Sur Canal +, l’émission 90 minutes diffusée le 14 février a, comme à son habitude, appuyé où cela fait mal. Elle est revenue sur les mensonges français concernant les tirs sur des civils ivoiriens à Abidjan, début novembre 2004. L’émission révèle comment nos militaires ont oublié à l’Hôtel Ivoire un ordinateur contenant une masse considérable d’informations hautement stratégiques sur le pouvoir, la rébellion, et les informateurs de la France au cœur du clan Gbagbo. Le tout est depuis entre les mains de ce dernier.

L’émission a dénoncé ensuite le scandale des placements financiers éthiques, en insistant sur Vigeo, une entreprise de labellisation, autant dire de blanchiment d’image. Dirigée par Nicole Notat (à la tête de la CFDT pendant 10 ans), associée à l’ancien patron des patrons et vice-président de Suez, Jean Gandois, et au PDG d’Alcatel Serge Tchuruk - critiqué pour avoir augmenté sa rémunération quand son entreprise perdait de l’argent et licenciait ses salariés -, Vigeo décerne un label éthique à des entreprises qui font partie de son propre capital ! C’est simple, il suffisait d’y penser, et il se trouve que cette escroquerie est légale [1]. Le préambule des statuts de Vigeo s’ouvre par une provocation trompeuse : « Le débat public place les entreprises au centre de la controverse. » Mais Vigeo reste très évasive, dans les articles de ses statuts, sur les garanties éthiques qu’elle offre : elle « a pour objet d’évaluer les performances sociétales et environnementales des entreprises afin d’apprécier dans quelle mesure elles inscrivent leur développement dans le cadre d’une stratégie de développement durable en France, en Europe et dans le monde » (article 3). Tout s’éclaircit quand on découvre, article 6, la formation du capital initial : « Apport numéraires » à égalité (107 000 euros) : Accor, Axa, BNP Paribas, Carrefour, Crédit Lyonnais, Compagnie Gervais Danone, Schneider Electric, Suez, Thomson Multimédia, Vinci, et 854 000 euros de la Compagnie Financière EULIA. À quoi s’ajoute celui du syndicat CFDT pour 320 000 euros... Ce douteux mélange des genres en évoquera d’autres, s’agissant de certains plans de « réformes » sociales parmi les plus contestés ces dernières années. L’article 11 prévoit trois « Collèges d’associés » : le premier composé de « EULIA, de gestionnaires financiers et de fonds de pension », le deuxième « composé d’organisations syndicales » et le troisième « d’entreprises - à l’exclusion des gestionnaires financiers et des fonds de pension. » Dans le collège d’entreprises (cf. www.vigeo.fr), qui sont donc actionnaires, on trouve des vendeurs d’armes (EADS, Thalès), un certain nombre d’entreprises françafricaines (Total-Fina-Elf, Suez, Vinci, Veolia...), BNP-Paribas - regroupant une banque impliquée dans les circuits financiers des fournitures d’armes au régime génocidaire rwandais en 1994 (la BNP) et le pionnier des préfinancements pétroliers (Paribas), qui sont le plus souvent de vastes escroqueries -, ou encore le Crédit Lyonnais, également impliqué dans des fournitures d’armes au Rwanda peu avant le génocide (cf. Billets, supplément au n° 7)... Et bien évidemment, les entreprises des dirigeants de Vigeo (Suez, Alcatel). Aux membres de la « liste d’administrateurs indépendants [que Vigeo] aura préalablement labellisés pour leur qualification dans le domaine de la responsabilité sociale des entreprises » (article 3 des statuts), on pourra reprocher de se trouver en bien fâcheuse « compagnie » : les syndicalistes Gaby Bonnand (CFDT), Andres Gomez Sanchez (CC.OO, Espagne) et Josy Piette (CSC), ou les « indépendants » Jacques Intzy (Unicef), Yves Mercat (Transparency France), Guy Reinaud (Pro Natura) et Karel Van Miert (ex-commissaire européen). Ils auraient pu y regarder à deux fois avant de cautionner cette officine interlope. Autre contribution à la fausse légitimité à ce label bidon : le Conseil scientifique est présidé par M. Elie Cohen, du CNRS ; il « supervise la méthodologie suivie par Vigeo ; il est garant de l’impartialité de ses analyses et évaluations » (www.vigeo.fr). Dans le reportage de Canal +, le système de labellisation est mis en cause de façon plus générale. Le journaliste financier de La Croix, Eric Larpin, explique : « Comparons deux fonds, un fonds dit éthique et un fonds dit classique, côte à côte. On s’aperçoit qu’ils sont constitués exactement des mêmes valeurs boursières, des mêmes titres. Donc ça veut bien dire que le mot éthique est plaqué... » Et les réalisateurs de s’interroger : « Le système serait-il trompeur ? En France, on propose aux citoyens de faire œuvre éthique en plaçant leur argent sur Total ou sur des vendeurs d’armes comme Thomson ou EADS. Mais c’est bien différent chez nos voisins où les agences de notation sont indépendantes des entreprises. Elles ne sont donc pas associées aux sociétés qu’elles doivent noter, elles ne distribuent pas le bon point éthique à n’importe qui. » Le directeur du label belge Éthibel explique qu’il a été maintes fois sollicité par Total, à laquelle il a toujours opposé un refus motivé par sa présence en Birmanie. Après le reportage, les auteurs reviennent sur ces fonds éthiques. Pour eux, seule la SICAV de La Poste Liberté et solidarité, faite en collaboration avec la FIDH, est éthiquement correcte.

Pierre Caminade

Comment Nicole nota bien Total Cette même émission revient sur le cas de Total, complice de la junte birmane, qui se trouve être parmi les actionnaires de Vigeo et obtient son label « éthique ». Total est par ailleurs coresponsable de la catastrophe écologique consécutive au naufrage de l’Erika. Les journalistes reproduisent des extraits d’un reportage réalisé il y a quatre ans : « en Birmanie, nous avions rencontré de nombreux villageois qui témoignent que l’armée birmane a bien fait travaillé des esclaves, sous les yeux des Français, sur le chantier Total. » Ils interrogent le responsable de Total sur place, Michel Viallard, qui reconnaît à sa manière que des esclaves ont travaillé sur le gazoduc, en assurant cependant que Total a stoppé ces pratiques : « Nous avons fait en sorte qu’il n’y ait plus d’appel à la population locale [...] pour du travail forcé ». [Voix-off :] « Pourtant sur la route, entre deux camps de Total, notre caméra avait saisi des civils en train de débroussailler ; et ces civils, on le voit, sont encadrés par des soldats. » Dans la voiture, les reporters interrogent le responsable de Total qui les accompagne : Journaliste : « On a vu des personnes qui travaillaient entourées de militaires. ça ne peut pas être du travail forcé selon vous ? » Réponse : « Écoutez, vous m’avez déjà posé la question... Moi je pense que j’ai vu des militaires qui travaillaient, avec leur famille. Je pense que c’était simplement des militaires qui vaquaient à leurs occupations. » Même niveau de langue de bois à la société Vigeo, dont la directrice est interrogée par les journalistes : Nicole Notat : « Nous ne taxons pas négativement une entreprise qui va s’implanter dans un pays non démocratique. [...] Les droits de l’Homme est un domaine à part entière, donc aujourd’hui le domaine droits humains est analysé par Vigeo, mais pas forcément intégré de manière autonome par nos clients. » Quand les journalistes font remarquer que Total est à la fois labellisée et actionnaire : NN : « Vous avez un soupçon de départ ? » Journaliste : « Absolument ! » NN : « Écoutez, aujourd’hui je donne rendez-vous à tous ceux, et je le comprends, qui peuvent se dire : “Il y a là quelque chose qui étonne”, je leur donne rendez-vous sur la réalité, et la capacité, le cas échéant, à détecter des comportements qui seraient non conformes à nos règles de déontologie et à l’indépendance. » J : « Et qu’est-ce que vous répondez à ceux qui pensent que Total, malgré un gros problème de droits de l’Homme, était bien noté par vous parce qu’il fait partie de vos actionnaires ? » NN : « Je n’ai pas de réponse supplémentaire à vous dire sur les conditions sur lesquelles Total, ou une autre entreprise, a été notée... » J : « Sur le principe lui-même, est-ce que... » NN : « Je vous ai répondu Monsieur [...]. Si vous souhaitez un interview sur Total, je ne suis pas votre femme. » La patronne ex-syndicaliste manifeste de l’énervement, se lève, et s’en va...

Pierre Caminade

[1On pourra comparer avec certains procédés mis en œuvre pour le bois. Cf. À fleur de presse, Écocertification.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 134 - Mars 2005
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