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Dossier spécial COMORES & PROCES DENARD

Publié le 1er juillet 2006

Pragmatisme Ad nauseum Lecture du jugement

Nous savions que le procès de Bob Denard et son équipe, pour avoir destitué le président Djohar en septembre 1995, s’interdirait d’éclairer les vraies responsabilités, de découvrir les commanditaires, et surtout de remonter les financements de l’opération. Il restait un petit suspens : allait-on condamner quelques lampistes ? Le cuisinier du bateau par exemple. Contentons-nous de collecter les éléments de preuve de ce que chacun savait : ce coup d’État réussi par la France a été déguisé en coup d’État raté par Denard, sur fond de guerre des réseaux.

Le coup d’État récurent

Mais la sensation qui nous submerge en lisant les éléments du jugement, c’est la nausée que provoque le pragmatisme des stratégies de " ceux qui contribuent à déstabiliser l’ordre public international ". Après avoir nié avec aplomb, durant les premières années, que les putschistes aient agi pour le compte de la France (sans convaincre grand monde, mais tout est dans la posture), les représentants de l’État ont défilé à la barre pour expliquer exactement l’inverse, ce qui juridiquement amoindrit les peines prononcées : la méthode a une fois de plus fait preuve de son efficacité.

" Dès lors, pour les motifs exposés, il est donc évident que les services secrets français avaient eu connaissance du projet de coup d’État conçu par Robert Denard, de ses préparatifs et de son exécution. Il est tout aussi manifeste qu’au moins ils n’avaient rien fait pour l’entraver et qu’ils l’avaient donc laissé arriver à son terme.

En conséquence, c’est que les responsables politiques l’avaient nécessairement voulu ainsi ; ce qui est à rapprocher du fait que, comme vu ci-dessus, Mohamed Djohar, après l’opération Azalée, n’avait nullement été rétabli dans ses fonctions présidentielles.

De là, la défense soutient que la tactique des autorités françaises dans cette affaire avait été de laisser faire la destitution, qu’elles souhaitaient, du président Mohamed Djohar, pour feindre ensuite de s’en offusquer en déclenchant l’opération Azalée [où les forces armées françaises ont arrêté Denard]. "

Pour parfaire les apparences, puisqu’on a arrêté les putschistes, il s’agissait de les juger... sans précipitation : la décennie s’imposait. Dès lors qu’il s’agit de défendre les exécutants, comme aux autres procès Denard, le fleuron des services secrets est venu attester qu’ils agissaient bien pour la France.

" Effectivement, il ressort de la procédure qu’au vu de multiples témoignages de professionnels du renseignement, il est "impossible et impensable" qu’une opération comme celle de l’espèce, qui avait perduré 131 jours entre l’achat du Vulcain [l’embarcation des mercenaires] et l’arrivée aux Comores, qui avait exigé d’importants moyens financiers évalués à au moins 10 000 000 de francs, qui avait nécessité toute une cascade d’intermédiaires et de contacts divers, et ce, alors même que Robert Denard était sous contrôle judiciaire, ait pu être méconnue des services secrets et de la Cellule africaine de l’Élysée. [...] Michel Roussin indiquait d’ailleurs que concernant le coup d’État de septembre 1995, "on l’avait pour le moins laissé faire" (cf. P.V, D3216 p. 6 et 7). "

Toute ressemblance avec le scénario de l’assassinat du président Abdallah en 1989 n’a rien de fortuit, puisqu’une large part de la distribution comprend les mêmes acteurs.

Sur fond de guerre des réseaux

Pasqua versus Chirac-Juppé-Villepin ? Ces derniers misaient depuis quelques temps sur Taki, mis sur le trône au renversement de Djohar. Mais François Mitterrand avait pour poulain Djohar, passé par fraude électorale face à Taki début 1990 (la France n’était pas encore en cohabitation). Notons que la DST étant sous contrôle du ministre de l’Intérieur, un certain Charles Pasqua, non appelé à la barre, au minimum savait que le coup de préparait : " En outre, dès 1994, un certain Jean-Claude U.-B., qui s’était vu confier par Robert Denard qui celui-ci voulait acheter un avion cargo et qu’il se renseignait sur les tarifs de munitions diverses, avait immédiatement répercuté cette information auprès de la DST, dont il était un informateur (cf. D2911 p. 1 et 2). Par ailleurs, dès mars 1995, un projet de coup d’État à l’encontre de Mohamed Djohar avec l’appui manifeste de la DGSE avait déjà vu le jour. En effet, un certain Patrick O., ancien commandant jusqu’en 1982 de la garde présidentielle créée par Robert Denard et qui, depuis cette date, lui servait d’intermédiaire habituel avec des personnalités telles que Jacques Foccard, le général Delaunay, le général Lacaze et l’ambassadeur Maurice Robert, indiquait que la DGSE lui avait demandé depuis un certain temps d’intervenir auprès des opposants au régime du président Djohar auquel la France, qui subventionnait les Comores, reprochait ses dérives (scandales de corruption à répétition) et le fait d’ouvrir son pays vers des États estimés terroristes à l’époque, c’est à dire la Lybie, l’Iran et Khartoum. [...] Par ailleurs, aussi et bien que, comme vu ci-dessus, l’appareil Immersat [qui permettait les communications depuis l’embarcation de l’équipe Denard], n’ait jamais été retrouvé, les enquêteurs ont quand même pu reconstituer les appels sortants (mais non rentrants) au vu desquels il apparaît que Robert Denard avait appelé deux fois l’ancien ministre Maurice Robert aux deux dates névralgiques des 25 septembre (date du coup d’État) et du 4 octobre (date de l’intervention française) et deux autres fois deux numéros bien précis du Ministère de l’Intérieur sans toutefois qu’il ait été recherché qui en étaient les titulaires. " Il est regrettable que les titulaires des " deux numéros bien précis du Ministère de l’Intérieur " n’aient pas pu être identifiés par la police... La destitution de Djohar par Denard était donc bien co-pilotée par les services de Charles Pasqua. Pourtant, la sortie de scène des mercenaires par l’armée a été extrêmement violente vis-à-vis de certains exécutants (mineurs, rassurons-nous, surtout maltraités par les COS du commando Jaubert). La branche DGSE répondant à Chirac-Juppé-Villepin tenait-elle à tout prix à connaître des éléments du mode opératoire du coup qui lui aurait été cachés par un co-pilote ? Y a-t-il entremêlement de coups tordus dans les coups tordus ? Il a souvent été répété que les réseaux Pasqua comptaient vraiment installer Denard durablement au palais présidentiel comorien, et transformer l’archipel en zone franche. La part de guerre des réseaux ne semble pas décryptable. Mais la violation de la souveraineté comorienne est une évidence étalée au grand jour, à jamais impunie, et dont les acteurs semblent même tirer une grande satisfaction : l’ivresse du pouvoir.

Les sanctions

Dans l’affaire Elf, la nouvelle direction de la société attaquait la direction précédente pour détournement de fonds, un motif dérisoire comparé au fond de l’affaire qui est la façon dont Elf a servi d’opérateur de guerre pour martyriser les peuples, les Angolais et le Congolais au premier chef. Dans les procès Denard, c’est la France qui attaque son Corsaire de la République ( [cette expression a été déposée par Denard] pour avoir exécuté le putsch qu’elle souhaitait. Les véritables victimes peuplent un archipel où toute construction politique est obérée par le sabotage de l’État par la puissance tutélaire. Une justice servile a rendu un jugement que l’on comprendra clairement par une lecture raccourcie : " Les faits imputés aux prévenus présentent une gravité certaine puisque sans qu’ils puissent être légitimés par une quelconque investiture officielle, ils sont de ceux qui contribuent à déstabiliser l’ordre public international. Toutefois les sanctions devront manifestement tenir compte de [... bla bla.] [1] Par conséquent, seules seront prononcées des dispenses de peine ou des peines d’emprisonnement avec sursis ; par ailleurs, aucune interdiction de droits civiques ne sera prononcée ; enfin tous les prévenus, sauf Robert Denard et Jean-Paul G., bénéficieront de la non inscription de leur condamnation à leur Casier Judiciaire n°2. " Ces terribles sentences contre des faits d’une " gravité certaine " en disent long sur la considération que l’on porte à l’autodétermination des peuples. " Ceux qui contribuent à déstabiliser l’ordre public international " peuvent dormir du sommeil du sage.

Il ne nous reste que l’écœurement, jusqu’à la nausée.

Pierre Caminade

Repères sur... Une décennie comorienne

1995 : introduction du visa Balladur-Pasqua nécessaire pour entrer à Mayotte depuis les autres îles. Remplacement de Djohar par Taki par coup d’État.
1997 : crise séparatiste attisée par des réseaux français.
1998 : Taki meurt d’une curieuse crise cardiaque. Présidence intérimaire.
1999 : le colonel Azali prend le pouvoir par coup d’État.
2003 : adoption d’une nouvelle constitution où la République fédérale islamique des Comores devient l’Union des Comores (UC), avec des présidents d’île, et un pour l’Union (provenant de chaque île à tour de rôle).
2004 : Azali (de Ngazidja) reste président de l’UC par la fraude.
2005 : Azali cède à la France la participation sportive de Mayotte sous le drapeau français. Le Parlement et la diaspora réagissent. Le visa a provoqué 4000 morts par noyade en 10 ans. La chasse aux " clandestins " est déchaînée suite aux déclarations du ministre de l’outre-mer sur le droit du sol / droit du sang aux DOM-TOM.
2006 : élection de Sambi (d’Anjouan) à la présidence de l’Union.

Naissance d’une démocratie ?

L’élection d’Ahmed Abdallah Sambi à la présidence comorienne a rompu la tradition du choix élyséen. Il n’aura fallu que quelques semaines pour qu’il tienne une promesse électorale : le nouveau gouvernement est allé fin juin demander à l’ONU d’œuvrer au retour de Mayotte au sein de l’Union des Comores. Ce coup de tonnerre ne manquera pas de lui valoir les foudres de Paris.

Retour à l’ONU

Le début de mandat de Sambi a vu la France redoubler de vigueur dans les expulsions de " clandestins " hors de Mayotte. Les déclarations de François Baroin à l’automne dernier sur le droit du sang à Mayotte et en Guyane produisent toujours les effets voulus, même s’il a renoncé depuis de l’intégrer dans la législation. Tel est le contexte dans lequel les Comores ont demandé la réintroduction de la question de l’île comorienne de Mayotte à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations unies, ce dont il n’était plus question depuis la crise séparatiste de la fin des années 1990. Le colonel putschiste Azali (président sortant de l’Union des Comores) avait dynamisé sa côte d’impopularité en cédant récemment sur ce point à la France sur la question des participations sportives de Mayotte sous le drapeau français.

Assainissement politique

La chasse aux détournements de biens de la part des (ex-)dirigeants entreprises publiques est ouverte. Leur répression a commencé. Ministre de l’Éducation nationale après le coup d’État du 30 avril 1999, puis directeur de la Société nationale des hydrocarbures (SCH) des Comores depuis novembre 1999, Aboudou Soefo, proche du colonel putschiste Azali, a été interpellé le 3 juillet, suite à la publication des premières conclusions des enquêtes menées par les commissions chargées d’examiner la gestion des entreprises publiques.

Le nouveau pouvoir obtient le plébiscite inattendu du président de l’île de Mohéli, jadis fidèle à Azali, Said Fazul. " Il a ainsi précisé partager avec le nouveau chef de l’État comorien le même avis sur plusieurs dossiers intéressant l’île de Mohéli, notamment la promulgation des lois organiques mais aussi le limogeage du colonel Arifi Mohamed remplacé au poste de commandant régional de l’armée à Mohéli par le capitaine Boina Imane. " [Panapress, 25/06] La relance de la centrale électrique alimentant Mohéli ne manquera pas de jouer en faveur de la popularité du nouveau président, issu d’Anjouan, auprès des mohéliens qui en était privés depuis plus d’un an !

Par contre, c’est le gouvernement de Ngazidja, hier opposant à Azali, qui dépose des recours en annulation concernant la nomination des directeurs généraux des sociétés d’État et du chef de corps de la gendarmerie.

Dérives

Tout cela s’accompagne de dérives qui ne manqueront pas d’être exploitées par ceux que ce pouvoir va agacer (gageons qu’ils seront nombreux). L’association internationale Portes Ouvertes dénonce des atteintes à la liberté de culte : quatre hommes auraient été " condamnés fin mai aux Comores à trois mois de prison chacun pour leur implication dans des activités chrétiennes " [La Croix, 19/06]. Depuis, le gouvernement a été formé (huit ministres seulement). Espérons qu’il passera rapidement des consignes claires dans le sens du respect de la diversité, et qu’il ne penchera pas vers l’instauration de la charia (une hypothèse que n’écarte pas le président Sambi). De plus, il restera à vérifier qu’à la chasse aux mauvaises mœurs publiques succèdera une gouvernance transparente, et non un simple remaniement clanique des postes à responsabilité.

Pierre Caminade

[1] bla bla : " ... tenir compte de leur ancienneté, du fait qu’ils ont été commis sans préméditation de violences caractérisées, du fait qu’il est incontestable qu’ils avaient reçu sur place une large approbation des responsables politiques de l’opposition [notamment les bénéficiaires du putsch, ndlr] et d’une partie importante de la population, du fait que les autorités françaises [c’est à dire les commanditaires du putsch, ndlr] les avaient entérinés, du fait qu’ils avaient été amnistiés par la loi comorienne [promulguée par les bénéficiaires du putsch, ndlr], encore aujourd’hui en vigueur, du fait que les poursuites engagées en France faisaient suites à de multiples et graves irrégularités de procédure qui auraient pu en faire mériter l’annulation, du fait que les prévenus n’avaient pas obéi à des mobiles crapuleux, du fait enfin que les enquêtes de moralité les concernant ont toutes été excellentes, hormis Michel G. qui avait été condamné.

Dès lors, il ne saurait être fait droit aux réquisitions du Parquet tendant à ce que certains des prévenus soient condamnés à des peines d’emprisonnement fermes et à des peines d’interdiction de leurs droits civiques. "

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