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France : A fleur de presse : la fin des "années Chirac"

Publié le 1er mars 2007 par Victor Sègre

Le Monde, France-Afrique : la fin des "années Chirac", (Philippe Bernard et Jean-Pierre Tuquoi), 14/02 :
« C’était au sommet France- Afrique de janvier 2001 [...] l’épiscopat français avait publié une lettre sévère demandant au président de prendre ses distances par rapport à des régimes africains qui "pratiquent la fraude électorale, la confiscation des ressources [...], l’emprisonnement, parfois même l’élimination physique". M. Chirac improvisa sur-le-champ une réponse qui surprit l’assistance par sa véhémence. Le chef de l’État se métamorphosa subitement en un avocat de l’Afrique contre l’Eglise donneuse de leçons. "Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi, commença-t-il. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils (les Africains) ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n’est pas dans un état brillant, qu’elle ne génère pas d’élites. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne des leçons." Le discours sonnait juste. Ce ne pouvait être celui d’un bonimenteur. M. Chirac est attaché à l’Afrique. Sa culture l’intrigue ; le sort de ses habitants ne le laisse pas indifférent. De là, sans doute, des initiatives françaises en faveur de ce continent : la promesse de doubler en 2007 la contribution au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, trois maux qui touchent en priorité le continent noir. D’où, aussi, la création en 2005 d’une taxe sur les billets d’avion dont le produit alimentera un fonds de lutte contre ces trois pandémies. Mais, aussi généreuses soient-elles, les initiatives de ce type ont laissé peu de traces, malgré les coups de clairon qui les ont accompagnées. Moins d’une vingtaine de pays ont adopté à ce jour la "taxe Chirac". Pour mieux cerner la réalité de l’engagement africain de la France, d’autres indicateurs s’imposent. Le montant des annulations de dettes consenties, par exemple. Sous Jacques Chirac, elles ont atteint plusieurs milliards d’euros – dont une bonne partie a profité à des pays anglophones, au premier rang desquels le Nigeria. L’évolution de l’Aide publique française au développement (APD) en est une autre. Elle est remontée à 0,5 % du Produit intérieur brut (PIB) en 2007, après avoir fondu durant les années 1990. C’est enfin l’activité – discrète – de lobbying de la France en faveur de ses anciennes colonies auprès des institutions financières internationales. "Sans Paris, nous n’aurions jamais accès aux dirigeants de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international. On ne pourrait pas se faire entendre", résume l’ancien premier ministre de la République centrafricaine Martin Ziguélé. »

Cet article, aux allures de nécrologie, est un véritable concentré de désinformation. Permettons-nous quelques remarques, car il y a des approximations gênantes dans un article qualifié d’« enquête ». Les spéculations sur la sincérité éventuelle de Chirac dans son rôle d’avocat de l’Afrique ont peu être leur intérêt dans la rubrique « étude des pathologie mentales » (amnésie ? schizophrénie du personnage ?), mais deviennent franchement indécentes quand elles viennent faire oublier le bilan criminel d’une politique qui s’est poursuivie avec constance et obstination. Chirac est- il sincère quand il crie « la maison brûle » à Johannesburg et soigne les industries les plus polluantes ? Quand il pleure la « fracture sociale » et encourage l’explosion des inégalités ? Est-il sincère celui qui déclare à Cannes « que la stabilité des États dépend avant tout du calendrier démocratique et de la régularité des élections » quand il a passé sa carrière à défendre les Pinochet africains et à encourager leurs élections truquées, considérant que « le multipartisme est une sorte de luxe que les pays en développement n’ont pas les moyens de s’offrir » [1], par ailleurs inutile puisqu’en Afrique il y des ethnies mais « pas de clivages idéologiques » [2] . Chirac refuse qu’ « après s’être enrichi à ses dépends, on lui donne des leçons ». Soit. Il préfère donc qu’on s’enrichisse à ses dépends sans lui donner de leçons, ce dont il ne s’est pourtant pas privé.

De quoi se plaignent tous ceux qui ont été incarcérés, torturés, abattus sur ordre des “amis personnels” de Jacques Chirac ? Leur sort « ne le laisse pas indifférent ». Peut-être préfèrerait-ils le voir répondre de complicité de crimes contre l’humanité devant la CPI ? Les familles des dizaines de milliers de victimes des miliciens de Sassou Nguesso devront se contenter de la commisération présidentielle. « Chirac est attaché à l’Afrique », certes, mais toujours à la manière d’un colon au racisme caricatural, de toute façon persuadé que les Africains sont « joyeux par nature ».  [3]

« De là, sans doute, des initiatives françaises en faveur de ce continent ». On commence par une énième promesse en faveur du Fonds mondial contre le sida, ça ne mange pas de pain. Une taxe sur les billets d’avion ? « Aussi généreuses soient-elle, les initiatives de ce type » ont surtout pour avantage de servir d’alibi et de jeter un voile sur les choses sérieuses : les transferts ininterrompus de capitaux de l’Afrique vers la France, et plus généralement du Sud vers le Nord. On croit rêver de voir encore citer les prétendues « annulations » de la dette et l’APD au titre de cadeaux. L’autopsie de ces supercheries a pourtant été faite et refaite [4] : Les rééchelonnements et les annulations partielles de dette ne visent qu’à la rendre « soutenable », c’est-à-dire à perpétuer son paiement ad vitam aeternam, ou à relancer un nouveau cycle d’endettement tout en engraissant les entreprises françaises, d’armement par exemple. Quant à l’APD portée à 0,5 %, pas de quoi pavoiser ni en quantité, ni en qualité : la promesse de la porter à 0,7 % a été faite par les pays riches en... 1970. Quant au contenu, une fois retirées les remises de dette qui ne coûtent rien, les capitaux qui restent au Nord ou qui y reviennent, il faut examiner au microscope ce qui sert véritablement aux populations africaines.  [5]

Seule la confusion entretenue entre les intérêts des élites africaines à la solde de Paris et ceux des populations privées de tout permet de gloser sur « la France avocate de l’Afrique », au FMI ou ailleurs. Il n’y a qu’une seule phrase avec laquelle on peut tomber d’accord : « Pour mieux cerner la réalité de l’engagement africain de la France, d’autres indicateurs s’imposent. » Proposons-en trois : démocratie, indépendance politique, satisfaction des besoins sociaux. À cette aune, le bilan est connu de tous.

Victor Sègre

[1] Propos tenu à Abidjan en 1990

[2] Interview de Jacques Chirac par Catherine Nay sur Europe 1 en 1990.

[3] Propos tenus à Marseille peu après la boucherie commise par l’armée française à Abidjan et rapportés par Le Monde du 16/11/2004.

[4] Par le CADTM en particulier.

[5] Même Jeune Afrique le reconnaît ! Cf. « Aide fictive », 18/02. Voir aussi « Le CADTM dénonce l’augmentation totalement artificielle de l’Aide Publique au Développement », communiqué du 4 avril 2006.

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