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Une nouvelle « guerre contre le terrorisme » ?

Publié le 3 octobre 2010 par Raphaël Granvaud
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L’affaire des otages enlevés au Niger met à nouveau en lumière la permanence des traits de la politique militaire de la France en Afrique : opacité, irresponsabilité, instrumentalisation.

Elle confirme également l’importance prise par la rhétorique antiterroriste pour justifier le maintien de son dispositif militaire sur le continent.

Le 17 septembre, au lendemain de l’enlèvement des salariés français, togolais et malgache des groupes Sogea-Satom (Vinci) et Areva au Niger, et après la tenue d’un conseil de Défense restreint à l’Elysée, c’est l’armée mauritanienne qui a mené une offensive dans le désert malien, destination présumée, et confirmée depuis, des otages. Cette attaque contre l’un des groupes sahéliens se réclamant d’Al-Qaïda s’est apparemment soldée pour les forces mauritaniennes par un bilan plus meurtrier que les six morts officiellement reconnus si l’on croit une source sécuritaire algérienne étonnament bien informée, sans qu’il soit possible d’évaluer véritablement les dégâts causés dans l’autre camp.

A l’unisson, les autorités françaises et mauritaniennes ont affirmé que cette offensive des forces mauritaniennes, encadrées depuis plusieurs mois par les forces spéciales françaises, n’avait aucun rapport avec la prise d’otages et que les militaires français n’y avaient pas pris part, à la différence de l’opération menée en juillet dernier pour libérer Michel Germaneau (Billets d’Afrique, septembre 2010). D’après le témoignage d’un « officier de l’armée mauritanienne ayant requis l’anonymat » recueilli le 18 septembre par Associated Press, cette opération « était planifiée et décidée depuis longtemps », tandis que le même jour Reuters faisait état d’une « source proche des services de sécurité familière du dossier » affirmant que « l’opération a été lancée parce que l’occasion s’est présentée. Elle n’a pas été préparée à l’avance ».

La version officielle mauritanienne est la même qu’en juillet dernier : il s’agirait d’une attaque préventive contre une colonne de terroristes « qui se dirigeaient vers la frontière de notre pays frère, le Mali, avec l’intention évidente d’attaquer nos positions » (Reuters, 18 septembre). Une version si peu crédible que le porte-parole du gouvernement nigérien s’est senti obligé de reconnaître devant la presse qu’ « on ne peut pas exclure de lien entre ce qui se passe actuellement en territoire malien et l’enlèvement de nos sept otages » (JDD. fr, 19 septembre).

Contrepartie du soutien accordé par l’Elysée à la légitimation électorale du putsch du colonel Abdel Aziz, les forces mauritaniennes confirment leur rôle de supplétives de l’armée française dans la région. Selon Jeune Afrique (26 septembre), c’est pour « ne pas froisser Alger dans cette affaire » que l’armée française se serait finalement contentée d’un « soutien logistique » à l’opération.

Des bribes d’information Parallèlement, un important dispositif militaire a été mis en place dans la région. Le Mali, qui entretient pourtant aussi une coopération militaire avec les forces spéciales françaises, a refusé de servir de base arrière de l’armée française, mais accepté de « ferm[er] les yeux » en cas d’attaque sur son sol depuis un pays voisin (LeMonde.fr, 21/09). Pour la première fois depuis 25 ans, le Niger autorisait « des militaires français à utiliser son espace aérien et son territoire » et une « source proche de la junte au pouvoir » (Reuters, 19 septembre) confirmait l’installation d’une base opérationnelle composée de quatre-vingts hommes, pour effectuer des missions aériennes de reconnaissance. La France admettait quant à elle un simple « soutien technique » aux troupes nigériennes (JDD. fr, 19 septembre). Lefigaro.fr (20 septembre) faisait état de la présence de militaires du Commandement des opérations spéciales (COS) à Niamey, aperçus par un journaliste d’Associated Press, présence démentie à Paris et qualifiée de « rumeur » par Jean- Dominique Merchet (Blog Secret défense, 21 septembre) qui confirmait en revanche l’arrivée de plusieurs centaines d’entre eux au Burkina (où le nouvel ambassadeur de France est le général Beth, jusque là en charge de la coopération militaire) en vue d’une éventuelle opération aéroportée. « Ce détachement de forces spéciales, précise le journaliste, est arrivé directement de Mauritanie, où ils entrainent des forces spéciales mauritaniennes (GSI) depuis plusieurs mois, sur la base d’Atar ».

Cette information vient confirmer les accusations de l’opposition démocratique mauritanienne qui depuis plusieurs mois dénonce « la présence de forces armées en grand nombre sur le sol mauritanien en dehors de tout cadre légalement voté par le Parlement » quand le président Abdel Aziz et les sources diplomatiques françaises à Nouakchott affirment que « seulement six instructeurs militaires français se trouvent en permanence en Mauritanie, dans le cadre légal des accords de coopération entre les deux pays », en plus de « spécialistes qui, de temps à autres, viennent dans le pays pour des tâches de formation » (Lemonde. fr, 23 juillet).

Une situation qui prévaudra bientôt au Niger ? Il n’y a pour l’instant que quinze coopérants militaires français officiels, mais, toujours selon Merchet, « la participation du COS à la formation des forces spéciales antiterroristes locales est envisagée, comme cela se pratique déjà avec succès en Mauritanie et même au Mali. » La France ne propose pas, elle « envisage ». Et d’ailleurs à qui pourrait-elle bien proposer ? Faut-il rappeler que le Niger est sur le point de se doter, non seulement d’un nouveau gouvernement, mais d’un nouveau régime ? Mais qu’importe le résultat des urnes, il va de soit que la coopération militaire française ne se refuse pas en Afrique.

On peut enfin noter l’appui de Mirages F1- CR en provenance du Tchad, alors qu’ils « avaient en principe quitté l’Afrique en juin dernier...  », toujours selon Merchet. Et il est vraisemblable que ces bribes d’informations ne fournissent pas une vision exhaustive du dispositif militaire mis en place.

Silence radio

L’armée et l’exécutif se refusent en effet à tout commentaire au prétexte que « notre devoir d’informer passera après celui de sauver les otages » (général de division Christian Baptiste, numéro deux de la délégation à l’information et à la communication de la Défense (Dicod), interviewé par Jean Guisnel sur le blog Défense ouverte, 22 septembre). Merchet expliquait quant à lui : « Evidemment, on s’assure toujours que ce que l’on dit ne va pas mettre en danger ni la vie des otages ou ni la sécurité des opérations pour les libérer. On essaie d’avoir un comportement responsable » (France Inter, 22 septembre).

Le souci de préserver des vies humaines menacées est évidemment légitime, même s’il faut remarquer que la compassion est à géométrie variable et que les victimes civiles de l’aviation mauritanienne au Mali (une fillette et sa mère abattues, quatre hommes blessés « par erreur ») n’ont pas suscité beaucoup de commentaires dans les médias français, certains se contentant même de rapporter l’événement à travers les accusations d’Al-Qaïda, laissant leur véracité dans le flou.

Mais cet apparent bon sens dissimule et justifie une importante amputation du débat démocratique : si le problème ne se pose plus qu’en termes d’efficacité justifiant le secret, c’est qu’on a posé comme a priori légitime et pertinente une réponse militaire étrangère face au terrorisme des groupes se réclamant d’AQMI au Sahel. Or c’est précisément le point qui fait problème.

Des risques de déstabilisation régionale

Si l’Elysée si dit aujourd’hui prêt à discuter avec les ravisseurs et si l’opération militaire semble avoir été, pour l’instant au moins, mise en veille faute d’informations ou de conditions jugées suffisamment fiables, le porte-parole du gouvernement français, interrogé sur l’éventualité d’une intervention militaire, avait bien confirmé que La France « fera[it] tout pour retrouver ses otages » (AFP 19 septembre). Laissons provisoirement de côté les enjeux géostratégiques sur lesquels s’inscrit l’impératif de la « guerre contre le terrorisme » repris à leur compte par les autorités françaises (les rivalités impérialistes pour le contrôle sécuritaire d’une zone riche en approvisionnements énergétiques présents et à venir ; la volonté de leadership régionale d’Alger et le jeu trouble des services militaires algériens à l’égard d’Aqmi), laissons de côté l’instrumentalisation politicienne de la question du terrorisme au profit d’un gouvernement français en proie à un discrédit croissant et confronté à une mobilisation sociale croissante aussi, pour ne considérer que l’efficacité de cette politique au regard de son objectif affiché : libérer les otages sur le court terme et éradiquer les groupes se réclamant d’Aqmi sur le long terme.

L’offensive franco-mauritanienne qui s’est soldée par l’exécution de Michel Germaneau (si l’on en croit la version d’Aqmi validée par l’Elysée) constitue un contre-exemple récent de l’efficacité d’une telle opération « coup de poing » en la matière.

Mais surtout, plusieurs observateurs, sur la base des précédents irakiens, afghans ou somaliens, avancent qu’une réponse militaire étrangère au Sahel, qu’elle soit française, européenne ou américaine, risquerait fort de produire l’inverse de l’effet escompté suivant un mécanisme de « prophétie autoréalisatrice » [1].

Sous couvert de résistance à l’impérialisme, les groupuscules aux motivations diverses qui sévissent actuellement se verraient conférer un surcroît de légitimité leur permettant d’attirer les franges des populations politiquement ou économiquement laissées pour compte, Touarègues notamment, et de cimenter idéologiquement et religieusement des alliances qui ne sont pour l’instant que de circonstance.

On voit bien se profiler le cercle vicieux : la recrudescence du terrorisme favorisée par une/des intervention(s) étrangère(s), justifiera en retour la permanence de cette présence militaire, guerre contre le terrorisme oblige. Cette rhétorique vouée à occuper une place grandissante dans les discours visant à légitimer le maintien du dispositif militaire français en Afrique, servira aussi, soyons en sûr, à justifier le soutien aux régimes les moins légitimes, comme c’est déjà le cas par exemple en Mauritanie.

Sept ans de prises d’otages au Sahara

  • Du 22 février au 23 mars 2003, six groupes de touristes, en tout trente deux personnes sont capturés dans le Sud algérien, près d’Illizi. Dix-sept sont libérés au nord de Tamanrasset, dans l’extrême Sud algérien, par l’armée algérienne le 17 mai et quatorze le 18 août suivant à Kidal, au Mali, après le versement, non confirmé officiellement, par Berlin d’une rançon de cinq millions d’euros. Le principal responsable de cette opération, l’Algérien islamiste Amar Saïfi, dit El Para, ancien militaire algérien, a été arrêté au Tchad en 2004 et remis aux autorités algériennes. Son procès n’a toujours pas eu lieu.
  • 21 août 2006, une vingtaine de touristes majoritairement italiens, sont enlevés au Niger près de la frontière tchadienne. L’enlèvement est revendiqué par le Front des forces révolutionnaires du Sahara (Fars), rébellion toubou, qui relâche immédiatement le groupe sauf deux Italiens, Claudio Chiodi et Ivano De capitani, qui seront libérés le 14 octobre en Libye.
  • 24 décembre 2007, cinq touristes français, quatre membres de la famille Tollet et leur ami Adda Hacène sont attaqués et dévalisés, quatre sont tués et un grièvement blessé, dans le sud de la Mauritanie. Pour ce crime, trois islamistes mauritaniens sont condamnés à mort, le 25 mai 2010.
  • 14 décembre 2008, deux diplomates canadiens, Robert Fowler, envoyé spécial au Niger du Secrétaire général de l’ONU et son collègue Louis gay, sont enlevés lors d’une excursion dans une mine d’or exploitée à 80 % par les sociétés canadiennes SEMAFO et STRUSCAN à Samira à l’Ouest de Niamey. Ils sont libérés au Mali le 21 avril 2009.
  • 22 janvier 2009, quatre touristes européens sont enlevés au Niger, à la frontière du Mali. Deux seront libérés, les uns en avril, l’autre en juillet. Un Britannique Edwin Dyer, après le refus de Londres de libérer l’extrémiste Jordanien, Abou Qatada, en prison depuis 2005 en Grande Bretagne est tué. Sa mort est annoncée le 31 mai 2009.
  • 26 novembre 2009, le Français Pierre Camatte, responsable associatif, est enlevé dans son hôtel à Menaka, à l’extrême Nord-Est du Mali. Il est libéré le 23 février 2010 contre la libération, demandée par la France, de quatre islamistes emprisonnés au Mali. L’Algérie et la Mauritanie ont vivement protesté contre ces libérations.
  • 29 novembre 2009, trois Espagnols de l’ONG Barcelona Accio solidaria sont enlevés au nordouest de Nouakchott, en Mauritanie. Aqmi revendique le rapt. Alicia Gamez est libérée le 10 mars 2010. Les deux autres le 23 août. Cette libération a été précédée par l’extradition vers le Mali de l’auteur de l’enlèvement, « Omar le Sahraoui », dont le retour au Mali était une des exigences d’Aqmi.
  • 18 décembre 2009, enlèvement de deux Italiens au sud-est de la Mauritanie, revendiqué par Aqmi. Libérés le 16 avril 2010.
  • 19 avril 2010, le Français Michel Germaneau, responsable associatif, est enlevé au Niger. Sa mort est annoncée le 25 juillet 2010 à la suite de l’intervention armée au Mali, le 22 juillet, d’un commando français avec des militaires mauritaniens contre une base d’Al Quaida qui a fait six morts parmi les islamistes.
  • 16 septembre 2010, sept personnes dont cinq Français, un Togolais et un Malgache, sont enlevés à la suite de l’incursion de nuit d’un important groupe armé sur le site d’exploitation du minerai d’uranium d’Arlit par Areva au Niger. Ils seraient détenus dans le Nord Est du Mali.

[1] Lire par exemple « Le Nord Mali victime d’uneprophétie autoréalisatrice », J.-C. Servant, blog.mondediplo.net/2009-12-28-Le-Nord- Mali-victime-d-une-prophetie ; « Le piège de la lutte anti-terroriste en Afrique de l’Ouest », J.-F. Bayart, www.mediapart.fr/club/blog/j... bayart/280710/le-piege-de-la-lutte-antiterroriste- en-afrique-de-louest, « Sahel. Entretien avec Mehdi Taje », humanite.fr/node/450752, ou encore le témoignage de M. Freund, www. rue89.com/2010/09/22/niger-on-risque-unesomalisation- de-la-region-167787

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