La révolution de Jasmin : une nouvelle illustration de l’hypocrisie version française
Le 14 janvier 2011 est devenu une date historique et deviendra probablement jour férié en Tunisie. Après un mois de confrontation entre manifestants et forces de l’ordre, Zine El Abidine Ben Ali, le dictateur à la tête du pays et de son parti le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) depuis 23 ans, a quitté la Tunisie. Cette « révolution de Jasmin » menée par le peuple tunisien montre aussi à la face du monde l’hypocrisie version française.
Survie et Attac France ont diffusé dès le 12 janvier 2011 un communiqué pour se porter solidaire des peuples algériens et tunisiens, dénoncer les répressions brutales ainsi que la position de la France. En effet, le silence de cette dernière est assourdissant depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre et l’est resté jusqu’au 11 janvier 2011. Néanmoins, les premières interventions de personnalités politiques françaises furent encore plus scandaleuses.
Le mardi 11 janvier, notre ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, déclarait sur Canal+ qu’il valait mieux « bien connaître la situation sur le terrain et savoir exactement pour quelles raisons telle ou telle décision a été prise ». Le même jour, mais cette fois à l’Assemblée nationale, notre ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot Marie (MAM), a dit « déplorer les violences » et a proposé le « savoir-faire français » à la police tunisienne. MAM a ainsi engendré une polémique conduisant les socialistes Martine Aubry et Pierre Moscovici ainsi que l’écologiste Cécile Duflot à réclamer sa démission. Le lendemain, François Baroin, notre ministre du Budget et porte-parole du gouvernement, a quant à lui osé déclarer que « c’est une position équilibrée que défend aujourd’hui la France ».
Ce n’est que le jeudi 13 janvier, à la veille de la chute de Zine el Abidine Ben Ali, que la France, par la voix de notre Premier ministre François Fillon, a condamné « l’utilisation disproportionnée de la violence » par la police tunisienne. Et ce n’est que samedi 15 janvier que l’État français a réclamé « des élections libres dans les meilleurs délais ».
Du côté de l’UMP, relevons tout de même les voix discordantes de Didier Julia, député, demandant lundi 10 janvier la création d’une mission d’information parlementaire sur les évènements de Tunisie et de Gérard Larcher, président du Sénat, condamnant mercredi 12 janvier la répression. La gauche française s’est quant à elle montrée unanime dans la dénonciation de la politique du régime de Ben Ali même si c’est bien tardif. Rappelons ici que le 18 novembre 2008, Dominique Strauss-Kahn, socialiste, ancien ministre, directeur général du Fonds Monétaire International depuis le 1er novembre 2007, a été élevé au grade de Grand Officier de l’Ordre de la République. Il déclara alors que « l’économie tunisienne va bien, malgré la crise, (...) la politique économique qui est conduite est saine, et je pense que c’est un bon exemple à suivre pour beaucoup de pays, (...) le jugement que le FMI porte sur la politique tunisienne est très positif (...) les choses continueront de fonctionner correctement ». Par ailleurs, au niveau international, ce n’est que le 17 janvier 2011 que le RCD a été banni de l’Internationale Socialiste.
Même après le départ du dictateur, vendredi 14 janvier, l’hypocrisie est restée de mise du côté de nos représentants politiques. Dimanche 16 janvier, notre ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, déclarait : « dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré » !
Comme on y pouvait s’y attendre, les propos du maire bordelais, désormais ministre de la Défense, se sont inscrits dans la même lignée. Alain Juppé a en effet déclaré lundi 17 janvier, en marge de ses vœux à la presse que, considérant que la Tunisie était un pays « stable », les pays « occidentaux », avaient « sous-estimé l’exaspération de l’opinion publique tunisienne face à un régime policier » et « dictatorial ». Ses propos du lendemain sur RTL ont été encore plus saisissants : « il n’y a pas eu de défaillance du gouvernement », la France n’a « pas plus que d’autres » à faire d’autocritique pour la façon dont elle a réagi !
Ce lundi 24 janvier, notre président Nicolas Sarkozy a déclaré au cours d’une conférence de presse (consacrée à la présidence française du G8 et du G20) soutenir les propos de MAM, comme l’avait déjà fait le secrétaire général de l’UMP Jean-François Copé ainsi que notre Premier ministre François Fillon à l’Assemblée nationale, et a confié que l’immolation et le suicide de plusieurs jeunes hommes n’ont pas été suffisants pour témoigner du niveau de « désespérance » du peuple tunisien !
À vrai dire, ce « manque de recul » amenant nos dirigeants actuels à rester sourds, aveugles et muets devant de telles souffrances n’est pas étonnant lorsqu’on sait qu’ils ont pour principale priorité des intérêts économiques égoïstes et non pas des valeurs démocratiques universelles. C’est cette collision qu’illustre, par exemple, le fait que le directeur de l’Agence Française de Développement (AFD), Dov Zerah, lors d’une visite officielle de trois jours en Tunisie, ait été l’invité d’honneur de la séance inaugurale des 25ème Journées de l’entreprise organisées à Port El Kantaoui par le think tank IACE, (Institut arabe des chefs d’entreprise) le 10 décembre 2010.
Dans « le poids de l’histoire » que convoque Sarkozy pour se justifier, cette odieuse inertie française en matière de lutte pour la démocratie ne représente finalement qu’une autre manifestation de l’atavique hypocrisie française. Espérons qu’une part de plus en plus large de la population française en prenne conscience et que, à la suite du peuple tunisien, elle prenne ses responsabilités et se donne les moyens d’avoir des représentants qui soutiennent non pas des dictateurs mais l’ensemble des revendications démocratiques à l’échelle du monde.
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