Jacques Chirac, entre Juppé et Foccart

17 novembre 1996

Jacques Chirac a en Afrique un réseau de relations beaucoup plus étendu qu’Edouard Balladur. Certaines des mieux entretenues (Eyadéma, Mobutu) n’indiquent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, une ferme volonté de changement. Ni le fait qu’il ait enrôlé le réseau gaulliste de Jacques Foccart (dont il conviendra de comparer l’approche avec celle du réseau rival, celui de Charles Pasqua). L’on peut dire, en l’occurrence, que les actes précèdent les discours, qui sont d’ailleurs plutôt rares, et restent très généraux.

Cependant, la position du parti de Jacques Chirac sur les relations franco-africaines et la coopération est plus contrastée qu’on ne l’imagine de prime abord. C’est ce qu’illustrent les points de vue divergents des deux principaux soutiens de Jacques Chirac : Alain Juppé et Philippe Séguin. Tandis que le second fustige Lionel Jospin pour sa remise en cause de la politique africaine de Mitterrand, le premier a tenté de réhabiliter une conception plus diplomatique qu’affairiste de la relation avec les États africains. Il a aussi proposé une nouvelle approche de la coopération. Si elle n’est pas prépondérante dans le camp chiraquien, elle est au moins le signe d’une contradiction.

PROPOS

Arrivant en 1986 à la tête du gouvernement, Jacques Chirac affirmait qu’il n’y avait " aucune divergence de vues " et qu’il n’imaginait pas de conflit sur l’Afrique avec le Président de la République François Mitterrand : " nous partageons une conviction commune [...] sur les problèmes de développement et notamment sur les problèmes africains" [1].

Grandeur et générosité

Quand il s’exprime sur l’enjeu franco-africain, Jacques Chirac ne manque pas de souffle :

" Pour la France, la coopération ne se limite pas à une aide financière, administrative, technique. Ce ne sont là que des moyens. La fin, c’est le rapprochement entre les hommes, et c’est à travers la coopération bilatérale que peuvent se mobiliser les associations, les entreprises, la jeunesse, afin de nouer ces liens qui tissent une solidarité humaine, fondée sur la foi en des valeurs communes : la liberté, l’égalité, la fraternité, la dignité de la personne humaine" [2].

" L’Afrique souffre d’une grave crise de confiance. Nous devons l’en délivrer. Il en va de notre devoir comme de notre intérêt. Ce serait à la fois manquer de générosité et de réalisme politique que de penser qu’un continent aussi proche du nôtre, et qui comptera bientôt un milliard d’âmes, peut être ignoré, voire brutalement marginalisé. [...] Sur le plan économique, il va de soi que l’aide doit être augmentée, même si l’on peut en discuter les modalités " [3].

" La France a [...] la chance d’être reconnue comme le plus authentique porte-parole des exigences et de la liberté de l’homme. Il ne s’agit pas, dans mon esprit, de voeux pieux ni de discours moralisateurs, mais d’un engagement croissant de notre pays en faveur des plus déshérités. La mission de la France, qui peut être fière de l’oeuvre qu’elle a naguère accomplie outre-mer, est de plaider inlassablement la cause des pays les plus démunis auprès de ses partenaires occidentaux. [...] Notre pays, comme d’ailleurs les autres nations occidentales, sera jugé par l’Histoire sur ses actions en faveur des plus démunis" [4].

Passons rapidement sur l’incise invitant à la fierté par rapport à l’oeuvre coloniale : sans tomber dans l’autoflagellation, il est clair qu’une saine relation post-coloniale exige un minimum d’humilité par rapport au bilan, mitigé, de la colonisation - tantôt bénéfique, tantôt malfaisante, et parfois criminelle. Occulter les massacres ou le travail forcé d’hier n’est pas le meilleur moyen de résister aux pulsions meurtrières ou aux facilités rentières que la France croise aujourd’hui en Afrique. Les résultats économiques et politiques d’un siècle de présence française, à peine altérée par les indépendances, sont peu mirobolants : ils invitent plus à des remises en question qu’à l’autosatisfaction perpétuelle.

Notons surtout, comme nous l’avions fait à propos d’Edouard Balladur, qu’à invoquer le jugement de l’Histoire sur l’action de la France en faveur des plus démunis, on place la barre très haut... et l’on s’oblige à une révolution de l’aide publique au développement (APD), dont moins de 4% sont affectés aux priorités du développement humain (c’est-à-dire à la lutte contre la pauvreté) [5] . Tout récemment cependant, Jacques Chirac insistait encore sur les " conséquences incalculables " de l’inaction, ou du seul traitement des symptômes :

" L’Afrique, dont la population va doubler dans les 25 années à venir, est confrontée à une situation explosive. Mais il n’y a pas, en Afrique comme ailleurs, de fatalité. [...] La lutte contre le sous-développement est non seulement un devoir moral, mais aussi une nécessité géostratégique. Soigner les symptômes en négligeant les racines du mal, c’est laisser se développer un drame aux conséquences humaines et financières incalculables" [6].

Quelle aide au développement ?

Sur les remèdes à cette " situation explosive ", Jacques Chirac en reste à des considérations très générales, issues d’analyses macro-économiques. Comme l’essentiel de la classe politique française, il a reçu une formation qui négligeait complètement la compréhension des ressorts du développement. Leur intelligence peut aussi venir de l’expérience. Mais les hautes fonctions, la fréquentation des " exploitants " de la Françafrique plutôt que des praticiens de la sortie de la misère, n’y prédisposent guère.

Jacques Chirac insiste ainsi sur les problèmes de la dette et du cours des matières premières : " Pour lutter contre l’endettement, il faut mettre en oeuvre un mécanisme permettant de tenir compte du cours des marchés des matières premières dans le calcul de la charge annuelle de la dette" [7]. C’est peut-être une bonne idée, mais qui néglige deux choses :

  • il ne suffit pas de cantonner la dette, ou d’annuler des dettes passées dont on constate qu’elles sont impayables ; encore faut-il se demander pourquoi ces dettes ont été provoquées hier (et risquent de l’être à nouveau demain) par des investissements ou des acquisitions non rentables, inutiles, voire inexistants ; mais cela renverrait aux réseaux françafricains qui, en l’occurrence, poussent au crime...
  • la trop grande dépendance par rapport aux exportations de matières premières est le signe d’une économie dite " de rente ", elle-même caractéristique du sous-développement, et soigneusement cultivée par la Françafrique clientéliste ; celle-ci, dans la pratique, a tendance à considérer l’émergence d’un tissu économique productif comme l’amorce d’un contre-pouvoir, menaçant à terme les pratiques autocratiques.

Jacques Chirac n’aime pas l’aide multilatérale. Les critiques qui lui sont adressées (d’ailleurs en grande partie justifiées) permettent de brosser dans le sens du poil un certain chauvinisme, et de porter aux nues l’aide bilatérale. Son bilan n’est pourtant guère plus flatteur que celui de l’aide multilatérale, mais les réseaux françafricains la préfèrent pour des raisons évidentes. Jacques Chirac déclarait ainsi en août 1992 :

"Pourquoi avoir privilégié depuis dix ans l’aide multilatérale par rapport à l’aide bilatérale ? Ce n’est pas raisonnable. [...] Entre deux pays qui se connaissent et qui s’aiment, le bilatéral doit l’emporter sur le multilatéral, qui est trop bureaucratique, trop anonyme, moins adapté" [8].

L’aide multilatérale ne représentait pourtant que 25,5% de l’APD en 1991, alors que Jacques Chirac déclarait, au terme de son plus récent gouvernement (1986-88) : " La proportion actuelle, qui réserve environ 27 % de l’aide publique française au multilatéral, me semble satisfaisante" [9].

Démocratie et sécurité

On prête à Jacques Chirac la conviction que l’Afrique n’est pas mûre pour le multipartisme. Il tient à rectifier : " Je n’ai pas dit cela. Je crois simplement que le multipartisme n’est qu’un élément de la démocratie. Il n’est pas toute la démocratie. Surtout, il ne doit pas être le prétexte à favoriser le retour des rassemblements ethniques" [10]. On ne peut dès lors qu’être d’accord. Sauf que les amis Eyadéma et Mobutu sont justement des spécialistes du rassemblement ethnique.

Quant à la présence militaire de la France en Afrique, Jacques Chirac estime que " les accords existants [de défense et d’assistance militaire] doivent être respectés et appliqués ". Ils sont pourtant le reflet d’une époque révolue [11] . Ce qui est plus inquiétant, c’est que Jacques Chirac paraît avaliser les clauses secrètes d’intervention militaire française en cas de troubles intérieurs : " Si ingérence [militaire] il doit y avoir, elle doit répondre à la demande des autorités légitimes" [12]. Que pense Jacques Chirac de la légitimité d’appels à la répression qui émaneraient de Gnassingbe Eyadéma ?

Le discours du 10 février 1987 devant l’OUA, à l’adresse de son président, le chef de l’État congolais Denis Sassou Nguesso (ce cas d’école du marxisme ploutocratique), est révélateur de l’ambiguïté de l’attitude africaine de Jacques Chirac :

"Il faut des politiques de coopération refusant aussi bien la commisération que le fatalisme, ce que mon ami Michel Aurillac [devenu conseiller de Mobutu, NDLR] appelait l’"afro-pessimisme". Il faut des politiques tournées vers la création de richesse et vers des projets productifs [exactement le contraire du système clientéliste foccartien, fondé sur l’exploitation françafricaine des deux rentes (matières premières et APD, NDLR] [...].

La coopération franco-congolaise est [...] exemplaire. [...] C’est une coopération sans complexe, d’égal à égal, qui touche tous les domaines que vous estimez prioritaires pour votre progrès. La France ne peut que se féliciter de son succès. [...] Voici longtemps que j’ai l’honneur de m’entretenir à intervalles réguliers avec vous [le président Sassou-Nguesso]. Ces contacts m’ont beaucoup appris. Votre connaissance de l’Afrique, de ses hommes et de ses réalités, la perspicacité de vos analyses, la dignité, la sagesse de vos jugements m’ont convaincu que le Congo et l’Afrique pouvaient difficilement être mieux représentés. [C’est de l’afro-pessimisme !].

La République selon Philippe Séguin

Soutien du candidat Jacques Chirac, Philippe Séguin a lancé dans Le Monde du 11 mars 1995 un appel pathétique, sous le titre : Socialistes, encore un effort pour devenir républicains !. Il invite en fait à plusieurs efforts, dont l’un, au conservatisme franco-africain, révèle de curieux apparentements :

"La remise en cause de la spécificité de la politique africaine ? Le thème repris de Jean-Pierre Cot, le premier ministre de la présidence Mitterrand, fera chaud au coeur d’un certain public militant, au risque d’inquiéter des États étroitement liés à la France, qu’a déjà effarouchés la dévaluation, sans mesures d’accompagnement véritables, du franc CFA. S’il est souhaitable de mieux contrôler certains agissements de responsables irresponsables, est-il nécessaire de paraître céder au cartiérisme [13] pur et simple ? L’Afrique ne mérite pas tant de sévérité. [...] L’examen critique du passé auquel se livre implicitement le programme de Lionel Jospin [est] trop sévère par démagogie envers des actes réalistes, obligés ou inévitables de la présidence Mitterrand. "

On observe :

  • le mépris du " public militant " ; Philippe Séguin préfère le public couché ;
  • la préférence (et la révérence) pour des chefs d’État [14] "étroitement liés à la France", dont la plupart ont spéculé contre leur propre monnaie : c’est avec commisération qu’on les voit inquiets et effarouchés par la raréfaction des charters de valises à billets CFA, qui leur permettaient d’écouler aisément le fruit de leurs rapines et de rétribuer leurs parrains français. Rappelons que Philippe Séguin a fait à plusieurs reprises maison politique commune avec Charles Pasqua... : lequel des deux payait les locaux ?
  • l’assimilation d’une exigence dans l’usage de la générosité collective des Français (l’APD) à du " cartiérisme pur et simple ". De la part du Président de l’Assemblée nationale (dont la vocation première fut de voter et contrôler l’usage de l’argent public), cela revient à bénir la célèbre maxime de José Artur, selon laquelle l’APD consiste " à prendre l’argent des pauvres des pays riches pour le donner aux riches des pays pauvres ". L’appel à moins de " sévérité " suggère une (auto)amnistie perpétuelle, soit le meilleur moyen de propager le cartiérisme ;
  • l’indulgence vis-à-vis de la présidence Mitterrand, dont la politique africaine fut couronnée, comme on sait, par le soutien aux génocidaires rwandais, l’aval au massacre des populations sud-soudanaises, et le grandiose tableau républicain proposé sur la scène du casino de Biarritz : c’est sans doute cela les " actes réalistes, obligés ou inévitables " de la République séguino-mitterrandienne. On peut ne pas aimer ses palais. Quant à la démagogie...

Festival off

D’autres membres du RPR ont été chargés par Jacques Chirac d’exprimer des perspectives différentes en matière de politique franco-africaine et de coopération. En 1993, le député Jean de Gaulle, conseiller spécial du président du RPR Jacques Chirac pour les Affaires africaines, avait tenu des propos que l’on peut qualifier d’avant-gardistes :

"Depuis une dizaine d’années, la politique africaine de la France s’apparente plus à de l’ingérence ou à de l’assistanat qu’à une véritable coopération, il faut stopper la dérive en plaçant la coopération franco-africaine sous un triple signe : celui du partenariat [...] ; celui de la transparence [...] ; celui de l’efficacité : des devis rigoureux doivent être établis, la réalisation des projets doit être contrôlée de bout en bout et des études de suivi doivent évaluer le rapport coût-utilité des travaux effectués. Les partenaires de la coopération française sur le continent africain ne devront plus seulement être des administrations centrales ou des entreprises publiques. Notre pays soutiendra donc les efforts du secteur privé (y compris informel) et ceux des collectivités locales ou des associations qui agissent au plus près des réalités et connaissent les besoins essentiels des populations, notamment rurales. [...] Il est vraisemblable qu’une réorganisation globale des structures de la Coopération franco-africaine s’imposera peu à peu, probablement après les prochaines élections présidentielles" [15].

Le député RPR Richard Cazenave a préparé pour les élections législatives de 1993, un " Projet de coopération pour la France ", présenté par Alain Juppé comme le programme officiel du RPR. Il introduisait les notions de " développement territorial et partenarial " et la nécessité de " contre-pouvoirs efficaces ". Il proposait que l’État associe davantage la société civile (collectivités territoriales, entreprises, ONG) à sa politique. Il préconisait la suppression de la distinction " champ/hors champ ", tenant compte de la profonde unité du continent africain. Un " ministère de la Coopération et du développement ", rattaché au ministère des Affaires étrangères, disposerait d’un instrument opérationnel, une agence du développement. Bref, une véritable révolution culturelle ! Ce député, proche d’Alain Juppé, a continué d’en creuser le sillon via un rapport au Premier ministre sur les relations entre ONG et pouvoirs publics, comportant " 15 propositions [modestes] pour changer de cap ", et l’élaboration en 1994, pour le candidat Jacques Chirac d’un remarquable document : " La coopération française avec l’Afrique subsaharienne, une vision, un avenir, une volonté ". Ce sillon rejoindra-t-il avant l’infini le tunnel parallèle creusé par Jacques Foccart ?

PRATIQUES

Un fan de pétrole, d’Eyadéma, de Mobutu, et d’H.B. [16]

Le spécialiste de la politique franco-africaine Jean-François Bayart était extrêmement sévère dans son appréciation de la version pasquaïenne de cette politique. Pour celle de Jacques Chirac, il est lapidaire : " C’est l’Afrique du clientélisme pétrolier" [17]. André Tarallo, le " Monsieur Afrique " d’Elf, fut son camarade de promotion à l’ENA. Grâce à Jacques Foccart, les mécanismes reliant Elf aux États pétroliers du Golfe de Guinée d’une part, à l’état-major du RPR d’autre part (pour ne pas parler de l’État-RPR d’avant 1978) étaient parfaitement " huilés ". On l’a vu, Edouard Balladur et Charles Pasqua sont venus, chacun à leur manière, gripper ces articulations : le premier en imposant Philippe Jaffré à la présidence d’Elf, le second en exerçant, avec un succès certain, ses propres capacités de " séduction " auprès des chefs d’État concernés. L’élection présidentielle apparaît comme une opportunité de revanche.

Jacques Chirac disait en 1992 qu’il avait avec Eyadéma des relations téléphoniques quasi quotidiennes [18]. L’ordre qui règne à Lomé est-il celui que la présence militaire française (omniprésente au Togo) continuera de protéger, telles les troupes russes dans les ex-pays de l’Est à la fin de l’ère Brejnev ?

Selon l’ancien agent de Mobutu, le " repenti " Emmanuel Dungia, dont les affirmations n’ont guère été démenties :

" Depuis de nombreuses années déjà, Chirac a ses entrées discrètes chez le Maréchal. Il ne rate aucune occasion de se rendre au n° 20 de l’avenue Foch, à deux pas du rond-point Etoile dans le seizième arrondissement parisien, lors de chaque séjour du Guide, dont il a presque adopté l’une des filles. [...] En mars 1988, lors d’un séjour à Nice, le Guide charge son Conseiller Spécial Nkema Liloo de remettre en mains propres à M. Chirac cinq millions de francs français, à titre de contribution personnelle à son budget électoral" [19].

On comprend que Jacques Chirac ait été l’un des partisans de la " remise en selle " de Mobutu. Le fidèle Jacques Foccart est allé, après l’" échec " rwandais, prier le maréchal " d’étendre son ombre protectrice et pacificatrice sur la région des Grands Lacs" [20]. Le procès de ce " pacificateur ", adoré comme Dionysos pour savoir réprimer le désordre qu’il ne cesse de semer, n’est pourtant plus à faire [21] . Selon les évêques zaïrois, leur pays " se meurt ". " Le Zaïre est quotidiennement pillé, non seulement par des étrangers, mais aussi par ses propres dirigeants ", la seule issue étant que le peuple prenne ses responsabilités et " se donne de nouveaux représentants ". Quand on connaît l’extrême prudence de l’Église catholique, cela sonne comme un tocsin ! [22]

En 1986, Jacques Chirac, à peine installé, avait filé voir ses amis ivoiriens : " Il a fallu d’abord rétablir la confiance avec les meilleurs amis de la France, ceux auxquels elle est liée par l’histoire, le coeur et la raison. Tel était le sens de mon premier voyage officiel à Yamoussoukro chez le président Houphouët-Boigny" [23]. L’ancien Premier ministre omet de dire que ce " meilleur ami de la France " ne lui était pas lié que par l’histoire, le coeur et la raison. La colossale fortune d’Houphouët est le résultat d’un flux d’enrichissement considérable aux nombreuses ramifications métropolitaines. Francis Bouygues, par exemple, qui a obtenu le monopole des principaux services publics ivoiriens, ne s’en est pas trouvé fâché avec Jacques Chirac.

L’une de ces ramifications vient d’être exhumée, par l’enquête du juge Halphen sur l’énorme dossier de fausses factures des HLM de Paris. Michel Roussin - alors Directeur de cabinet de Jacques Chirac à l’Hôtel de ville - a été mis en examen en tant que réceptionniste de mallettes d’argent liquide. Les fonds transitaient, entre autres, par les sociétés ivoiriennes d’un très curieux personnage, Yanni Soizeau - décédé depuis. Colonel à la retraite, il exerçait à Abidjan une " pluriactivité " considérable : renseignement (DGSE), trafic d’armes (via une société suisse, la SIG), joint-venture dans la banane avec le directeur ivoirien des Douanes, relations suivies avec la nièce d’Houphouët et le futur Président ivoirien Konan Bédié, domiciliation enfin d’un " bureau d’études " d’où il multipliait les fausses factures envers des entrepreneurs français du BTP, leur ouvrant de fructueux contrats de travaux à Paris et en région parisienne.

The Economist conclut :

" Quant à l’avenir du couple franco-africain, il dépendra beaucoup de l’élection présidentielle française de l’an prochain. [...] Le style de M. Chirac serait probablement plus proche de celui des présidents précédents. [...] En cas de victoire de M. Chirac, le village parisiano-africain résonnera du bruit des bouchons de champagne" [24].

Le "repreneur" de Foccart

Au service du gaullisme depuis un demi-siècle, Jacques Foccart a commencé de tisser un réseau africain bien avant le retour au pouvoir du général de Gaulle, en 1958. Des agents et des anciens des services secrets en constituèrent la base, avec très tôt des relais dans les affaires. Installé à l’Élysée dans le bureau contigu de celui du général, devenu son principal interlocuteur, il géra un système de relations dont il tirait, directement ou indirectement, la quasi totalité des ficelles.

" "L’homme de l’ombre" [25] avait une double obsession : assurer une succession stable à l’Empire, en le plaçant entre les mains d’un "réseau" d’"amis de la France", pourvoir aux financements secrets dont la vie politique est particulièrement nécessiteuse. Les deux objectifs n’étaient pas incompatibles.

Rappelons que le financement officiel des partis et des campagnes politiques n’apparaîtra que 30 ans plus tard, suite à un certain nombre de scandales en métropole. Or le détournement des flux financiers de la Françafrique, s’il a permis à la plupart des chefs d’État africains d’édifier des fortunes parfois colossales, avec la bienveillance du "parrain" français, était en même temps la principale "pompe à finances" des partis au pouvoir. Ce n’est pas encore terminé.

La Françafrique mise en place par Jacques Foccart parut longtemps comme un modèle de stabilité. Les chefs d’État amis s’enrichissaient dans des proportions encore assez compatibles avec une économie de rente plutôt prospère. La division du monde en deux blocs serrait les rangs géopolitiques. Le souci majoritaire du service public chez les fonctionnaires français, transmis à la fonction publique naissante des anciennes colonies, permettait qu’une part notable des flux d’Aide Publique au Développement (APD) aboutisse à des dépenses utiles d’investissement, d’éducation, de santé : les détournements constituaient la dîme de l’argent du développement, ou un peu plus, mais l’utopie du développement échappait encore partiellement au prisme du bakchich escompté. Quant un chef d’État exagérait, ou contrôlait mal les ambitions concurrentes, Paris savait se rétablir auprès de nouveaux amis, ou se les attacher. Les réseaux d’intermédiaires qui animaient cette Françafrique n’étaient pas encore trop nombreux et discordants. Un "déboutonnage" moins débridé donnait moins de prise au chantage. L’influence des diverses familles franc-maçonnes jouait un rôle modérateur - avant de décliner ou d’être supplantée.

La plupart de ces éléments stabilisateurs se sont érodés ou ont disparu au fil des deux dernières décennies. La rente des matières premières a chuté avec leurs cours, et elle est mangée par le service de la dette, au point que l’APD devient la rente principale ; dès lors, les nécessités de survie rendent très secondaire le souci du bien public. Plusieurs chefs d’État, poussés par les appétits de leurs familles élargies, ont appliqué avec trop de zèle la consigne implicite : "Enrichissez-vous". En même temps, l’explosion démographique rendait de moins en moins supportable la gabegie économique. En France, l’attrait du gâteau françafricain multipliait peu à peu les réseaux et lobbies, aux intérêts contradictoires, tandis qu’en Afrique la fin des blocs et le vent démocratique favorisaient le foisonnement des ambitions et stratégies particulières" [26].

A la différence des réseaux concurrents qui ont surgi depuis les années 70, celui de Jacques Foccart visait donc plus loin que la jouissance immédiate du pouvoir et de l’argent. Il était, en accord avec de Gaulle, au service d’une stratégie, que nous avons exposée dans le Dossier noir n° 2 [27] : attacher la continuité de la présence et l’influence françaises en Afrique à un écheveau d’intérêts, asseoir un système clientéliste, le patrimonialisme  [28], basé sur la confusion des intérêts publics et privés. Ce système d’enrichissement mutuel, ici et là-bas (mais pas pour tout le monde), incitait en même temps à sa propre perversion : il stérilisait la production intérieure africaine, légitimait la corruption, lançait la course à l’endettement sans cause, aiguisait enfin le clanisme. Avec la chute des cours des matières premières et l’inéluctable " ajustement structurel ", les rentes se sont faites plus rares, donc plus violemment contestée. Lorsque sont confondus le politique et l’économique, intérêts publics et privés, " la lutte pour le pouvoir, c’est la lutte pour la richesse, la lutte pour la richesse, c’est la lutte pour le pouvoir" [29]. " En période d’abondance, les retombées, même les miettes du gâteau, suffisaient à contenter tout le monde, mais, une fois la crise arrivée, les luttes politiques "démocratiques" se sont transformées en batailles au couteau pour l’accès à la rente" [30].

Les bouleversements démographiques et la raréfaction des ressources ont ébranlé des systèmes de redistribution déjà très inégalitaires. Le sauve-qui-peut anéantit le service public, le clanisme prend une tournure mafieuse, s’appuyant sur des Gardes présidentielles et des milices, populaires ou clandestines, à caractère ethnique.

Jacques Foccart a assisté à toute cette évolution. Après la disparition du général de Gaulle et de Georges Pompidou, il a choisi de faire bénéficier en priorité Jacques Chirac de son exceptionnel gisement de relations et d’informations. On crut son réseau éclipsé par les brillances de la famille giscardienne, les pétulances de la cour mitterrandienne ou la montée en puissance du réseau Pasqua.

Pourtant :

" Jacques Foccart est loin d’avoir raccroché. [...] Régulièrement, il dirige les réunions informelles d’une cellule Afrique élargie. Outre Fernand Wibaux et Pierre Voïta, ses collaborateurs traditionnels, on y trouve Michel Aurillac, conseiller de Mobutu et de Paul Biya et ancien ministre de la Coopération ; Michel Dupuch, ancien ambassadeur de France en Côte d’Ivoire ; Claude de Peyron, conseiller du président de Thomson International et cousin germain de Jacques Chaban-Delmas ; Jean-Pierre Bondil, contrôleur général des armées en retraite ; Christian Sabbe, ami de Michel Aurillac et conseiller référendaire à la Cour des comptes, conseiller de Pascal Lissouba ; Pierre Moussa ancien patron de Paribas et fondateur de la banque d’affaires Pallas ; Jacques Rossignol, ancien patron d’Optorg en Côte d’Ivoire..." [31].

L’équipe paraît moins imprégnée de machisme politique (cette tendance à apprécier d’autant plus un régime qu’il se montre cruel) que celle de Charles Pasqua. Elle ne semble pourtant pas prête à tirer la conclusion de la dérive criminalisante du patrimonialisme françafricain, c’est-à-dire à proposer de nouveaux objectifs à l’influence française, et une nouvelle stratégie. Le recours à Mobutu est particulièrement significatif à cet égard : il témoigne d’une adhésion à ce que Jean-François Bayart appelle le " processus de restauration autoritaire ".

L’intermède Aurillac

Jacques Chirac fut Premier ministre dans une période pas si lointaine, il eut l’occasion de désigner un ministre de la Coopération, Michel Aurillac, et de lui demander d’appliquer ses priorités africaines. Le changement avec la politique du gouvernement Fabius fut, sur le terrain, quasi imperceptible. Le système françafricain persistait tel qu’en lui-même, seule variait la superficie politicienne. En réalité, le préfet Michel Aurillac avait pour principale fonction de préparer, à divers points de vue, la campagne présidentielle de Jacques Chirac. Son conseiller Christian Sabbe passa le plus clair de ses premiers mois rue Monsieur à faire exploser l’affaire du Carrefour du développement, où s’était égaré le prédécesseur d’Aurillac, Christian Nucci - exercice délicat, s’agissant d’un gros pétard dans un magasin de munitions. Pour le reste, business as usual,...

Le réformisme de Juppé

On se demande encore en vertu de quelle autorisation Alain Juppé s’est permis d’introduire des perspectives discordantes au milieu d’un tel consensus des " partis de gouvernement ". Du genre obstiné, il n’a cessé de mener une double offensive : de l’approche diplomatique contre celle des réseaux et lobbies, pour une approche moins insensée de l’enjeu du développement.

Au vu de ce qui a été exposé jusqu’ici, on aurait pu supposer que personne, dans le parti de Jacques Chirac, n’aurait l’envie ou le culot de vérifier si les envolées rhétoriques du patron pouvaient correspondre à des perspectives réelles de progrès économique. Or, on l’a dit, Alain Juppé a encouragé depuis plus de trois ans le député isérois Richard Cazenave, devenu membre du staff de la campagne présidentielle, à confronter le projet de coopération avec ses résultats, et à proposer des solutions nouvelles, d’une grande lucidité.

On peut toujours imaginer qu’il s’agit de faire diversion, mais, quand un système est verrouillé, il est toujours hasardeux de trop laisser pousser certaines idées, telles que : " Assurer la transparence de la politique africaine de la France. [...] La politique africaine de la France ne doit plus être une affaire d’initiés. [...] Rénover le dispositif institutionnel de l’aide publique [...] : simplifier, de façon radicale, le système actuel, trop compliqué et trop coûteux" [32], etc. A trop enfoncer de tels clous, on pourrait trouer toutes les niches de la Françafrique ! François Mitterrand le savait bien, qui fit envoyer au placard les conclusions, pourtant très édulcorées, de la commission présidée par Stéphane Hessel.

Il faut noter par ailleurs que ce sursaut intellectuel, face à la déroute du raisonnable, n’est pas incompatible avec la volonté de privilégier le travail diplomatique - a priori plus respectueux de l’indépendance des partenaires - aux magouilles des réseaux. Non que ces choix diplomatiques soient toujours justes - il y aurait beaucoup à dire sur la politique étrangère de la France en Bosnie, ou sur ses tergiversations à Rwanda -, mais au moins ils sont publics, peuvent être discutés et, le cas échéant, réfutés. Il est clair aussi que cette intrusion de la diplomatie dans le " pré-carré " africain, qu’elle avait déserté, a suscité de vives oppositions, notamment du lobby militaire et du réseau Pasqua. Elle en est sortie plus souvent vaincue que victorieuse, mais il fallait un début.

Quelques exemples. Traitant de l’Afrique subsaharienne, on ne s’attardera pas sur le conflit entre les approches d’Alain Juppé et de Charles Pasqua sur la politique franco-algérienne : il est typique d’une opposition entre une approche diplomatique, qui prend en compte l’incontestable effort de dialogue qu’exprime la plate-forme de Rome, et un soutien à la junte éradicatrice, dont la fortune à l’étranger excède la dette algérienne (27 milliards de dollars), et qui a pour la bâtir noué tout un tissu de complicités. Au Zaïre, le Quai d’Orsay a résisté tant qu’il a pu, jusqu’au printemps 1994, à la réhabilitation de Mobutu - mais tous les réseaux et lobbies s’étaient ligués contre lui. Au Tchad, il défend difficilement le processus démocratique défini par les Tchadiens eux-mêmes lors de leur Convention nationale souveraine, contre le soutien quasi inconditionnel des militaires à Idriss Déby. A Kigali, Jacques Courbin, simple " chef d’antenne " avant de devenir ambassadeur, a su tempérer habilement les fièvres gauloises.

Le Quai, même stimulé par Alain Juppé, n’a toutefois pas les audaces du Trésor : il n’ira pas jusqu’à émettre le souhait - prêté à Anne Le Lorier, de " voir Bongo tout nu ". Il qualifiera la réélection frauduleuse de ce dernier, fin 1993, de " nouvelle étape importante du processus d’ouverture ". Il faut dire que, dans les pays pétroliers, les ambassadeurs sont très sélectionnés : ce n’est pas d’Yvon Omnès qu’il fallait attendre une dénonciation de la fraude électorale au Cameroun.

L’EPREUVE DU RWANDA

Le fracassant silence de Jacques Chirac

On est tenté de laisser ce paragraphe vacant, comme l’expression de l’indignation de Jacques Chirac par rapport à la première transgression du " Plus jamais ça ! " proclamé il y a un demi-siècle. Ou Jacques Chirac savait l’implication de la France, et il n’a pas cru bon réagir, ou il ne savait pas, et il est décidément très mal entouré.

L’activisme d’Alain Juppé

Au printemps 1993, c’est Alain Juppé qui rendit possible l’inflexion de la politique franco-rwandaise, totalement pro-Habyarimana, en faveur des négociations d’Arusha menées en Tanzanie à l’instigation des voisins du Rwanda. Alerté peut-être par le rapport de la Commission internationale d’enquête sur les droits de l’homme, exposant les prémisses d’un génocide, il fait remplacer l’ambassadeur de France à Kigali, Georges Martres, très compromis. L’inflexion de l’attitude française facilite la conclusion, en août 1993, des accords d’Arusha, qui devaient déboucher sur l’instauration du multipartisme, la mise en place d’un gouvernement de transition à base élargie (où le Front patriotique rwandais obtiendrait cinq ministères sur vingt et un), la création d’une nouvelle armée nationale et la libéralisation de la presse. Les réseaux souterrains de la Françafrique s’employèrent à saboter ces accords, décidément trop raisonnables, soutenant la fuite en avant de l’extrémisme hutu.

Débordé, le Quai d’Orsay eut des réactions fort malencontreuses lors du déclenchement du génocide. Il laissa l’ambassadeur Marlaud tenir une sorte d’assemblée générale permanente du Hutu power dans l’enceinte de l’ambassade de France, aboutissant à la constitution d’un " Gouvernement intérimaire " innommable. Il laissa le représentant de la France au Conseil de Sécurité refuser obstinément, durant plusieurs semaines, l’application du mot " génocide " aux massacres perpétrés contre les Tutsis du Rwanda - alors qu’un diagnostic précoce eut peut-être permis une mobilisation de la communauté internationale. Alain Juppé fut certes l’un des premiers (après Lucette Michaux-Chevry, la veille) à employer ce mot, le 18 mai : mais il avait fallu six semaines, et la machine de mort avait fait l’essentiel de son travail.

C’est alors que, pour des raisons obscures (" le syndrome Kouchner " ? la perspective de muscler son approche diplomatique ?), Alain Juppé se retrouva paradoxalement l’allié de François Mitterrand (farouchement anti-FPR) dans la proposition de l’opération Turquoise :

"Dans l’espace ouvert par la cohabitation et le désarroi de l’échec, devant l’horreur qui saisit l’opinion, mais aussi beaucoup de journalistes et de responsables politiques, deux décideurs aux stratégies opposées s’associent pour entraîner l’ensemble de l’exécutif. Le premier, le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, a un objectif politique : il veut sortir le dossier franco-africain des privautés du domaine réservé pour le ramener aux civilités diplomatiques. Le deuxième, le Président de la République, risque le pire : achever son deuxième septennat dans le scandale et la défaite, bref manquer sa sortie. Il lui faut à tout prix quitter le piège où il est pris à découvert, changer de terrain, retrouver plusieurs options : l’opération Turquoise, en déployant le brouillard artificiel de l’humanitaire, lui en laisse le temps - sa carte maîtresse. Et qui sait s’il ne sera pas possible de renouer le fil de l’ancienne politique, les vaincus d’aujourd’hui ayant pour eux la force du nombre ? [...]."

Le politologue Jean-François Bayart, qui a aussi une fonction d’expertise auprès du ministère des Affaires étrangères, résume ainsi la grille d’analyse d’Alain Juppé : refus de "l’explication ethnique" et du syndrome de Fachoda (la prétendue "offensive anglo-saxonne") ; réaffirmation de la ligne d’Arusha et, puisqu’il y a eu "génocide", nette prise de "distances par rapport aux successeurs d’Habyarimana" ; "partage du pouvoir" à Kigali. "La proposition d’Alain Juppé [l’intervention Turquoise] et son analyse de la situation au Rwanda remettent le ministre des Affaires étrangères et l’instrument diplomatique au centre de la politique française dans la région, là où d’autres centres de pouvoir en France avaient privilégié une approche militaire, allant jusqu’à suggérer au régime Habyarimana que l’accord d’Arusha n’était une chose ni bonne ni inéluctable. [...] Le ministre des Affaires étrangères se différencie à demi-mot de la politique suivie par l’Élysée depuis 1990 en reconnaissant que celle-ci n’a pas été "infaillible", qu’elle a eu des "limites". Il envoie ainsi un signal clair au FPR" [33]. La visée stratégique du ministre était claire, elle aussi. On pouvait seulement se demander si, même en période de cohabitation, un ministre des Affaires étrangères a les moyens de réussir un telle prise d’assaut du "domaine réservé", et si le terrain "militaro-humanitaire" de l’opération Turquoise était le mieux choisi" [34].

Après coup, la clarté de la position diplomatique est apparue moins nette. Rédigeant elle-même le mandat qui lui sera accordé par l’ONU [35], la France n’y a pas prévu l’arrestation des responsables du génocide. Certes, Alain Juppé fut l’un des seuls à prononcer une condamnation ferme, le 2 juillet 1994 (près d’un trimestre après le début des tueries) : " Le retour au dialogue ne pourra se faire que si les responsables des massacres sont écartés, jugés, punis" [36]. Mais il ne sut associer la France à la mise en oeuvre de cette indispensable sanction. Lui non plus n’a pas voulu rompre publiquement avec les anciennes complicités françaises - un préalable nécessaire à la mise à l’écart des responsables du génocide.

Pire, il concourut ensuite au veto opposé par la France aux aides que préparaient la Banque mondiale et l’Europe en faveur du nouveau gouvernement de Kigali : " C’est un secret de polichinelle, tout le monde sait que la France use de tous les mécanismes pour retarder autant que possible l’aide européenne au nouveau gouvernement rwandais ", s’indignait un haut-fonctionnaire. Lorsque le nouveau ministre de la Coopération Bernard Debré laissa échapper sur RFI, le 18 novembre, des propos iconoclastes (si " la politique française à l’égard du Rwanda est difficile à cerner [...], c’est que l’Élysée, le président Mitterrand, est très attaché à l’ancien président Habyarimana et sa famille, et à tout ce qu’était l’ancien régime "), Alain Juppé tint à préciser que le nouveau ministre n’avait pas encore eu le temps d’étudier le dossier ! Ce qui n’empêcha pas la France, une semaine plus tard, de capituler devant la réprobation de ses partenaires : l’Union Européenne accorda une aide de 67 millions d’Ecus à Kigali.

Bref, Alain Juppé ne resta pas indifférent, mais sa trajectoire diplomatique manqua à plusieurs reprises de lisibilité.

Le génocide n’est pas à l’ordre du jour

Lorsqu’éclata le génocide rwandais, Jacques Julliard ne put contenir son indignation :

" Une fois de plus, la France est sur la sellette pour sa politique africaine. Pourquoi donc a-t-elle soutenu jusqu’au bout le dictateur Habyarimana, dont la garde prétorienne, craignant pour ses privilèges, est à l’origine des massacres ethniques des dernières semaines ? Oui, pourquoi dans le pays des droits de l’homme quatre présidents successifs ont-ils poursuivi la même politique de soutien inconditionnel à des tyrans corrompus au Gabon, au Zaïre, au Tchad, en République centrafricaine, en Guinée, à Madagascar ? Pourquoi avoir armé les assassins, pourquoi les avoir protégés contre leurs propres peuples ? Pourquoi ces louches réseaux parallèles [...] ? S’il y avait un Parlement en France, il se poserait cette question, car elle recouvre le plus long scandale de la République et ses secrets les moins avouables" [37].

Les réponses à toutes ces questions sont relativement simples. La non-rébellion de l’Assemblée nationale devant la honte abyssale qui a stigmatisé en 1994 trois décennies de politique franco-africaine, signale sa quasi disparition de la scène publique. Que le Président de cette Assemblée nie même qu’il y ait scandale achève la démonstration.

[1] D’après Le Monde du 15/04/86

[2] Réponse de Jacques Chirac à une question de Marchés tropicaux, 15/04/88

[3] Interview à Jeune Afrique du 13/08/92

[4] Réflexions sur l’avenir de la France, in Revue des Deux-Mondes, 04/88

[5] PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1994, Economica, p. 79. Une analyse plus fine de l’usage réel des dépenses affectées à ces priorités fait encore chuter notablement ce pourcentage.

[6] Déclaration à La Croix du 23/02/95

[7] Idem

[8] Interview à Jeune Afrique du 13/08/92

[9] Réponse de Jacques Chirac à une question de Marchés tropicaux, 15/04/88

[10] Interview à Jeune Afrique du 13/08/92

[11] Cf. Dossier noir n° 4, Présence militaire française en Afrique : dérives...

[12] Interview à Jeune Afrique du 13/08/92

[13] D’après un mouvement d’opinion suscité il y a une trentaine d’années par des articles du journaliste Raymond Cartier. Le slogan en était : " La Corrèze avant le Zambèze ".

[14] On suppose la métonymie, ne connaissant pas d’États apeurés

[15] Contribution à Marchés Tropicaux, n° 2469 du 05/03/93, p. 609 à 611

[16] Houphoüet-Boigny, et non Human Bomb...

[17] Interview à L’Express le 10/11/94

[18] Géraldine Faes, Foccart : la cellule élargie, in Jeune Afrique du 06/10/94

[19] Emmanuel Dungia, Mobutu et l’argent du Zaïre, Révélations d’un diplomate, ex-agent des Services secrets, L’Harmattan, 1993, p. 11 et 15

[20] Jean-François Bayart, in La Croix du 21/05/94

[21] Cf. Dossier noir n° 2, Chapitre 3, La plaque tournante zaïroise ; Colette Braeckman, Le Dinosaure : le Zaïre de Mobutu, Fayard, 1992 ; Buana Kabue et C.K. Lumuna Sando éd., Mobutu Sese Seko : le procès - 2° Tribunal Russel, Africa 1982 ; Emmanuel Dungia, op. cit. ; David J. Gould, Bureaucratic Corruption and Underdevelopment in the Third World. The Case of Zaïre, Pergamon Press, New York, 1980 ; Philippe Madelin, L’or des dictatures, Fayard, 1993 ; Jean-Claude Willame, L’Automne d’un despotisme. Pouvoir, argent et obéissance dans le Zaïre des années 80, Karthala, 1992 ; Pierre Yambuya, Zaïre : L’abattoir - Un pilote de Mobutu parle, EPO, Bruxelles, 1991 ;Agir ici et Survie, L’Afrique à Biarritz, Karthala, 1995, p. 77-110 ; etc.

[22] Document épiscopal du 26/02/94, cité par La Croix (Les évêques zaïrois sonnent le tocsin pour Mobutu, 28/02/95)

[23] Réponse de Jacques Chirac à une question de Marchés tropicaux, 15/04/88

[24] Contrats, cadeaux, champagne et diplomatie musclée. Balladur ou Chirac ? La question intéresse de près l’Afrique noire (cité par Courrier international du 18/08/94)

[25] Selon le titre du livre de Pierre Péan, Fayard, 1990

[26] F.X. Verschave, Complicité de génocide ? La Découverte, 1994, p. 52-53

[27] Chapitre 1, Du clientélisme aux pratiques mafieuses

[28] Jean-François Médard a forgé ce concept pour décrire le très spécifique clientélisme franco-africain. Cf. sa contribution : La patrimonialisation des relations franco-africaines : échanges politiques, économiques et sociaux, à l’ouvrage collectif La Corruption dans les régimes pluralistes, sous la direction d’Yves Mény et Donatella Dellaporta, Actes Sud, et dans L’Afrique à Biarritz, op. cit., p. 12-26

[29] Jean-François Médard, L’Afrique à Biarritz, op. cit., p. 16

[30] A. Glaser et S. Smith, L’Afrique sans Africains, Stock, 1994, p. 98-99

[31] Géraldine Faes, Foccart : la cellule élargie, in Jeune Afrique du 06/10/94

[32] La coopération française avec l’Afrique subsaharienne : une vision, un projet, une volonté. Document préparé pour la campagne présidentielle

[33] Interview au Quotidien du 17/06/94

[34] François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ?, op. cit., p. 121-122

[35] Résolution 929 du 22/06/94

[36] In Le Monde du 02/07/94

[37] Le Nouvel Observateur du 05/05/95

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