Survie

Néocolonialisme à la Martinique

(mis en ligne le 1er janvier 2004) - François-Xavier Verschave

La Martinique fut l’une des premières colonies esclavagistes françaises, il y a plus de trois siècles. C’est aujourd’hui un département français, où théoriquement tous les citoyens sont libres et égaux en dignité et en droit. Les descendants des esclaves, y compris métissés, forment l’écrasante majorité de la population. Mais la petite communauté non métissée des descendants des esclavagistes, les békés (à peine 1 % des 400 000 habitants), contrôle encore la majeure partie de l’économie de l’île, notamment les juteux secteurs de l’importation, dans une ambiance de néocolonie rentière.

Entendons-nous bien : ces Blancs-là sont aussi égaux en droit, et l’on pourrait oublier les généalogies contraintes dans une société de toutes les couleurs. Mais c’est impossible si ce petit groupe verrouille sans vergogne d’effarants privilèges économiques.

Car cette suprématie n’est pas qu’une situation de fait : le calvaire socio-judiciaire vécu pendant vingt ans par un entrepreneur de couleur, Félix Jean-François, illustre à satiété les mille et une manières dont la justice locale se met au service de l’ » ordre établi » [1]. Les magistrats békés, ou métropolitains, ou compromis, veillent à ce qu’aucune activité rentable ne reste entre les mains d’un non-béké : soit il doit la céder à vil prix, soit un béké crée une société similaire et on étouffe par tous les moyens la société initiatrice. Avec la bénédiction de la majorité des médias locaux, sous influence.

L’affaire Jean-François a atteint un tel degré d’iniquité qu’elle a fini par mobiliser, autour de rares avocats “résistants”, un noyau de Martiniquais résolus à ne plus laisser se perpétuer ces mécanismes de domination - un système totalement soutenu par la Chiraquie, qui a là-bas de vieilles attaches. Première victoire : plusieurs procès, où la magistrature locale n’était manifestement pas impartiale, ont été dépaysés à Paris. Reste à savoir s’il existe encore assez de justice républicaine en France pour contrer les mœurs bananières de notre outre-mer...

François-Xavier Verschave

[1Cf. Pierre-Henry de la Reydiargues, Institution judiciaire hors-la-loi à la Martinique. L’affaire Jet Aviation Services, ADPA Éditions, 2003.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 121 - Janvier 2004
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