Survie

Rwanda : la face cassée de la République (V) Janvier 1994 : " Peux ce que veux. Allons-y. "

(mis en ligne le 1er janvier 2004) - Sharon Courtoux

Il y a dix ans au Rwanda (une année de chronique)

Chronologie du mois de janvier 1994 [1], extraits :

" - 3 janvier : les troupes belges de la MINUAR [...] saisirent un stock caché d’armes, de munitions et d’explosifs, qu’ils restituèrent ensuite à l’armée rwandaise à laquelle il aurait appartenu.

- 4 janvier : l’ambassadeur de Belgique à Kigali rappelait à son ministère des Affaires étrangères que les partisans du Président distribuaient des armes.

- 8 janvier : lors d’une manifestation violente des Interahamwe, à laquelle participèrent le sous-préfet de Kigali et des soldats de la Garde présidentielle en civil, la gendarmerie ne fit rien pour intervenir. [...] Les services de renseignement belges firent état d’une réunion qui s’était tenue le 7 janvier au siège du MRND [2] et qui rassemblait Mathieu Ngirumpatse, président de ce mouvement, Augustin Bizimana, ministre de la Défense, Nsabimana, chef d’état major, Augustin Ndindilimana, major de la gendarmerie, Robert Kabuga, président des Interahamwe, ainsi que des agents de la police secrète (SCR). Suite au raid de la MINUAR cinq jours auparavant et pour éviter d’autres pertes, ils décidèrent de stocker les armes au domicile des officiers fidèles au MRND, où les propriétaires viendraient les récupérer en cas de besoin.

- 10 janvier : des officiers belges de la MINUAR rencontrèrent un informateur du nom de Jean-Pierre, un commandant des Interahamwe, qui leur proposa de leur montrer une cache d’armes [...]. Il raconta que les forces armées rwandaises fournissaient ces armes aux milices, de même qu’elles les entraînaient.

- 11 janvier : dans un télégramme codé adressé au général Maurice Baril au Département des opérations de maintien de la paix à New York, le général Dallaire [3] transmit les informations recueillies la veille auprès de Jean-Pierre. Il signala que, selon son informateur, les Interahamwe avaient formé 1 700 hommes depuis l’arrivée de la MINUAR, dont trois cents miliciens en sessions de trois semaines dans des camps de l’armée rwandaise. [...] Jean-Pierre déclara qu’il avait cru que les Interahamwe devaient défendre Kigali contre le FPR. Or [...], ses supérieurs lui avaient ordonné de dresser des listes de tous les Tutsi de Kigali, ce qui l’avait convaincu que les Interahamwe allaient être utilisés dans un autre but. [...] Jean-Pierre estimait que les hommes qu’il avait formés [...] pouvaient tuer jusqu’à mille Tutsi en vingt minutes."

Ayant vérifié l’indication sur la cache d’armes, le général Dallaire demande une protection pour Jean-Pierre [4] et informe New York de son intention de saisir les armes qui s’y trouvent bel et bien. Il conclut son messages en ces termes : « Peux ce que veux. Allons-y. » De ce que Dallaire pourrait et voudrait, il n’en sera rien. Le 12 janvier, New York refuse de protéger Jean-Pierre (la France, à son tour, refusera de lui donner asile). La réponse onusienne, affirmant que le mandat de la MINUAR n’autorise pas la saisie, donne ordre à Dallaire de discuter de la question avec le président rwandais, Juvénal Habyarimana, et d’en informer les ambassadeurs de Belgique, de France et des États-Unis. Roméo Dallaire et Jean-Jacques Booh-Booh [5] exécutent les ordres reçus. Ils informent l’ONU que les trois ambassadeurs demanderont des instructions à leurs pays respectifs. Puis ils rencontrent le Président rwandais, qui prétend tout ignorer des activités des milices.

Extraits, suite :

" - 14 janvier : les ambassadeurs de Belgique et des États-Unis accompagnés du chargé d’affaires français rendirent visite à Habyarimana pour l’encourager à appliquer les Accords d’Arusha. Le Secrétaire général [de l’ONU] avait demandé à ces diplomates d’insister sur l’urgence d’une action qui tienne compte des informations contenues dans le télégramme du 11 janvier. Or, aucun échange précis n’eut lieu à ce sujet, le chargé d’affaires français s’y étant apparemment opposé. "

" S’agissant du fax que le Général Roméo Dallaire aurait adressé aux Nations Unies pour signaler les risques de génocide, M. Jean-Michel Marlaud [ambassadeur de France au Rwanda], a signalé que le 12 janvier 1994 le chargé d’affaires de son ambassade avait envoyé un télégramme à Paris, intitulé : “Menace de guerre civile”, dans lequel il rendait compte d’un entretien avec les ambassadeurs des États-Unis et de Belgique ainsi qu’avec M. Jacques-Roger Booh-Booh ".[Ainsi, les craintes de Dallaire (« risques de génocide ») changent de nature : elles deviennent une « menace de guerre civile ».] « Ces informations ne constituaient qu’un élément de plus dans la longue succession des alertes dont l’ambassade était saisie concernant, un jour, la reprise de l’offensive par le FPR et, le lendemain, le début d’un massacre. » [6] [Et pourtant, comme l’écrit Alison Des Forges [7] : « Compte tenu de ses liens étroits avec Habyarimana et les hauts responsables politiques rwandais ainsi que de l’existence de ses opérations secrètes de renseignement, la France était certainement au courant des préparatifs de tueries des Tutsi et des opposants au Hutu Power. » Comment interpréter le peu d’intérêt de l’ambassadeur Marlaud pour cette “alerte” particulière ? Qu’est-ce qui autorisait, ou qui lui dictait cette “cécité” ?]

Extraits suite :

" - 21-22 janvier : un DC-8 français transportant un chargement d’armes comprenant 90 caisses de mortiers de 60 mm, de facture belge mais provenant de France, atterrit en secret dans la nuit. La MINUAR, qui découvrit ce chargement violant les Accords d’Arusha, plaça les armes sous la garde conjointe de la MINUAR et de l’armée rwandaise.

- Fin janvier : selon une source confidentielle, un analyste des services de renseignement américains donna une estimation des pertes potentielles en vies humaines, en cas de recrudescence des affrontements au Rwanda. Celui-ci aurait décrit trois scénarios possibles, dont le pire prévoyait la mort de 500 000 personnes. " [Il faudra multiplier par deux.]

Sharon Courtoux

[1Aucun témoin ne doit survivre (Human Rights Watch, FIDH. Karthala 1999, p. 176).

[2Mouvement républicain national pour le développement et la démocratie, parti du Président rwandais.

[3Commandant de la force de maintien de la paix de l’ONU au Rwanda.

[4Ce dernier exigeant des Nations unies qu’elles garantissent sa protection avant de fournir d’autres renseignements.

[5Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, chargé des problèmes politiques au Rwanda.

[6Audition de J.M. Marlaud, Rapport de la mission parlementaire, Enquête sur la tragédie rwandaise (Tome III, audit. : vol. I, p. 293, 1998).

[7Aucun témoin..., (op. cit., p. 205). Nous recommandons cet ouvrage.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 121 - Janvier 2004
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