Survie

Dix ans de négation

(mis en ligne le 1er avril 2004) - François-Xavier Verschave

Organisée par Survie avec les associations Aircrige, la
Cimade et l’Obsarm (Observatoire des transferts
d’armement), la « Commission d’enquête citoyenne sur le
rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda
en 1994 » (CEC) a percé beaucoup plus profond que nous
ne l’imaginions. Ce numéro de Billets d’Afrique lui est
presque entièrement consacré, tout en évoquant la
situation très périlleuse de la Côte d’Ivoire - ce qui ne nous
éloigne peut-être pas tant que ça des travaux de la CEC.

Les résumés, documents et témoignages ici retranscrits
ne donneront à nos lecteurs qu’une vision partielle de
cette semaine exceptionnelle de combat pour la vérité [1]
(cinq jours de session de la CEC, du 22 au 26 mars, et un
colloque de haut niveau le 27 mars à l’Assemblée
nationale, Rwanda 1994 : La République française et le
génocide). Outre les présentations plus étoffées déjà
proposées sur le site de la CEC, nous allons
progressivement rendre disponibles des restitutions
écrites, sonores et filmées de ce travail considérable.

Un travail que nous nous préparons d’ailleurs à
continuer, si possible avec davantage de partenaires, tant
il devient clair que notre République a commis au Rwanda
le pire de ses crimes du siècle dernier (elle en commit
pourtant beaucoup d’horribles, depuis le travail forcé en
Afrique centrale jusqu’aux crimes contre l’humanité à
Madagascar, en Algérie, au Cameroun, au Congo-
Brazzaville, etc. - sans parler des crimes de Vichy, l’anti-
République). Une abomination. Enrobée dans une tumeur
négatrice.

On nous accusera bien sûr d’être masochistes ou
antifrançais à trop vouloir scruter ce passé sordide. Mais
peut-on, quand on chérit la vie, quand on aime son pays,
accepter que se soit installée au cœur de l’armée et des
institutions françaises une logique raciste et
manipulatrice, capable de broyer sans ciller un million de
vies humaines pour d’obscurs mobiles stratégiques,
géopolitiques, ou autres ?

Le monde entier, hors l’Hexagone, savait déjà que la
France avait fourni un soutien aux organisateurs du
génocide avant, pendant et après ce dernier. La CEC a
confirmé cet appui massif, militaire surtout, mais aussi
financier, diplomatique et idéologique. Elle a fait apparaître
par ailleurs, avec l’aide du récent ouvrage de Patrick de
Saint-Exupéry [2]
et l’expertise de Gabriel Périès, que
l’engagement français au Rwanda était un nouveau
« progrès » de notre doctrine militaire, un
perfectionnement des méthodes de la « guerre moderne »
(ou « révolutionnaire », ou « psychologique »). Une
doctrine forgée durant les guerres d’Indochine et d’Algérie
par des colonels français fascisants, éprouvée à Alger et
dans les campagnes algériennes, puis au Sud-Vietnam
après que nous l’ayons enseignée à la CIA, puis dans les
dictatures tortionnaires d’Amérique latine.

Entre-temps, De Gaulle avait écarté de l’État-major les
plus excités de ces théoriciens du « contrôle des
populations », incapables de penser la politique autrement
que comme une dictature à la Orwell. Mais cette « école »,
qui avait pourtant voulu assassiner le Général, était trop
précieuse pour ne pas être récupérée par Foccart,
l’homme des basses œuvres du gaullisme : elle a peuplé la
Françafrique barbouzarde et inspiré les dictatures
policières néocoloniales, elle s’est insinuée dans nombre
de guerres civiles africaines. Via les ex-troupes coloniales
devenues infanterie de marine et « forces spéciales »,
cette école, sa doctrine, ses traditions, ses officiers ont
reconquis l’État-major dans les années 1980 et séduit
François Mitterrand. Dès lors, tout était prêt pour une
« guerre totale » au Rwanda.

Beaucoup reste encore à découvrir sur cet engrenage
abominable. Mais des témoignages recueillis au Rwanda
par la CEC peuvent laisser supposer que des troupes
d’élite de l’armée française, ainsi « endoctrinées »,
auraient directement trempé, lors de l’opération Turquoise,
dans les horreurs de la fin du génocide. Ces actes
scandaleux méritent à eux seuls une enquête, et il semble
que des journalistes s’y mettent. Mais ces crimes-là ne
sont que la face visible d’un scandale beaucoup plus
énorme : un noyau de « stratèges » français déments
maintient depuis une décennie son alliance avec une
mouvance génocidaire, en ayant su s’attacher la quasi-
totalité de la classe politique - soit qu’elle adhère à leur
nostalgie d’empire, soit qu’il la fasse chanter, soit qu’elle
ait peur de sa capacité de nuisance.

Ce noyau a trouvé dans quelques médias des relais pour
sa propagande, en forme de syllogismes. Le premier mis
en place a été celui du « double génocide ». C’est son
emploi fin 2003 par Dominique de Villepin (après Juppé,
Chirac et Mitterrand en 1994) qui a mis Saint-Exupéry à
l’ouvrage. Il s’agit de transformer en « contre-génocide »
ou second génocide les crimes de guerre commis en 1994
par l’adversaire du camp génocidaire (le FPR) : la France
se retrouve ainsi en chevalier blanc combattant un
« génocide », celui du FPR, ce qui permet de faire oublier
qu’elle est complice voire coactrice du seul génocide de
1994. À tout le moins, on sème le doute dans les esprits.
De la belle œuvre négationniste. Le bombardement de
Dresde pour « équilibrer » la Shoah.

Comme ça ne marche plus très bien, on a inventé un
syllogisme un peu plus long, ce qui évite d’en voir la
grossièreté : l’attentat du 6 avril contre l’avion du
président Habyarimana est le signal du déclenchement du
génocide / le FPR a commandité l’attentat (une possibilité
parmi d’autres, soutenue en tout cas depuis dix ans par
les services secrets français) / donc le FPR est
responsable du génocide / donc la France qui combat le
FPR contre vents et marées n’a jamais cessé d’être la
championne de la lutte contre le génocide... Certes,
connaître qui a commis l’attentat du 6 avril 1994 est un
point d’histoire important. Apparemment, la France et ses
Services déploient beaucoup de moyens pour nous
informer sur ce sujet : attendons de voir exposés les
éléments de cette affaire et de pouvoir juger sur pièces.

Avec nos moyens plus modestes, il nous semble
infiniment plus urgent de continuer à chercher pourquoi et
comment nos militaires et nos politiques se
sont rendus les complices inavoués d’un
génocide, et de contribuer à ce que cette vérité
littéralement insupportable soit portée à la connaissance
du peuple français. Nos premiers efforts ont concouru déjà
à ébrécher l’omertà. Il s’agit maintenant de rompre la digue
d’une négation infamante. Nous sommes à cet égard
réceptifs à de nouveaux témoignages et de nouveaux
soutiens.

[1Nous tenons à remercier tous ceux qui se sont engagés, sans
compter leur temps, dans cette bataille : la somme de leurs
engagements gratuits à plus que compensé l’extrême modicité des
moyens financiers à notre disposition.

[2L’inavouable, Les arènes, mars 2004. À lire au plus tôt.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 124 - Avril 2004
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