Survie

RDC : Imbroglio sous les décombres

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - Sharon Courtoux

Le 11 mars, le journal Le Monde annonce que le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière a bouclé son instruction sur l’attentat contre le président Habyarimana [1] qui " en impute la responsabilité au Front patriotique rwandais (FPR) du général Kagame, aujourd’hui au pouvoir à Kigali. " Le Monde affirme avoir pris connaissance des 220 pages du rapport Bruguière, daté du 30 janvier 2004. Curieusement, le " journal de référence " reste seul à avoir accès au document, ce qui rend impossible à tout autre de porter un jugement sur son contenu. Notons que l’article du Monde est publié moins d’un mois avant les cérémonies qui vont marquer la 10ème année consécutive au génocide des Tutsi rwandais. Comment interpréter cette interférence, vécue comme une offense par les rescapés du génocide et les parents des victimes ? A-t-on soigneusement choisi un tel moment dans le dessein de raidir l’attitude de Kigali, dont la souplesse et les dispositions à entrer en politique ne sont pas les principales caractéristiques ?

Le 8 avril, la branche armée des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) a fait une incursion au Rwanda. Pour voir ? Encore nombreuses, toujours attachées à l’idéologie qui a mené au génocide, ces forces sont signalées en divers points de la République Démocratique du Congo (RDC) [2]. Selon de multiples sources, elles continuent d’être utilisées par Kinshasa autant que de besoin, avec l’encouragement de notre pays. Des Français à l’allure "services" ont été signalés dans le Sud-Kivu au début de cette année par une source crédible. Seraient-ils toujours dans les parages ?

Le 26 mai à Bukavu (Sud-Kivu), éclate un conflit entre les hommes du colonel Jules Mutebutsi, officier dissident de l’armée congolaise, et l’armée régulière (FARDC) [3]. Le général Laurent Nkunda, venu du Nord-Kivu, se joint à la mêlée. Le 9 juin, les forces régulières reprennent la ville, tenue par ces deux officiers et leurs troupes depuis le 2. Formulées par Mutebutsi, les allégations de " génocide " contre les Banyamulenge (population tutsi de lointaine origine rwandaise) ont été réfutées par les observateurs de l’ONU, mais au moins une quinzaine de ces Banyamulenge auraient été assassinés comme tels, selon un premier rapport de Human Rights Watch - qui relève aussi de graves exactions (des viols notamment) de la part des soldats du général Nkunda. La situation est loin d’être maîtrisée : encerclé par des forces régulières, le colonel Mutebutsi tenait encore la ville de Kamanyola (40 km au sud de Bukavu) le 18 juin. Le 20, la MONUC tire sur ses positions, les FARDC reprennent la ville dans la foulée et l’officier dissident se réfugie au Rwanda avec 300 de ses hommes. Le Rwanda affirme les avoir désarmés et cantonnés.

Pour certains observateurs sérieux, l’implication du Rwanda dans ces graves troubles est acquise. Elle est en effet probable, compte tenu de l’importance stratégique de ce qui se passe dans la zone frontalière. La question est plutôt celle des buts, défensifs ou agressifs, de cette implication. Les relations entre Kinshasa et Kigali sont au plus bas. Kigali craint qu’une offensive contre le Rwanda soit en préparation. Kinshasa se dit victime d’une agression de son voisin. Qui a mis le feu aux poudres, qui entretient le foyer ?

Le 11 juin, un (vrai ou faux ?) coup d’État manque son but à Kinshasa. Originaire du Katanga, le major Éric Lenge, qui en serait l’auteur, était membre de la garde présidentielle et réputé proche du président Kabila. Montage ou réalité, on ne peut que se rappeler les événements qui ont entouré l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila le 16 janvier 2001. Depuis lors, on ne manque pas de signes du désir des factions congolaises qui " partagent le pouvoir " à Kinshasa de s’évacuer mutuellement. Le processus de transition aurait du plomb dans l’aile.

Le site Digitalcongo (www.digitalcongo. net), pro-Kabila et souvent propagateur de rumeurs, lance celle d’un voyage en catimini de la conseillère spéciale du président Georges Bush en matière de sécurité, Condoleezza Rice, à Kigali le 14 juin. Cette rumeur s’accroche aux allégations selon lesquelles les États-Unis fourniraient un soutien au Rwanda en matière de défense. Le 23 juin, le secrétaire d’État adjoint américain chargé de l’Afrique, Donald Yamamoto, s’est (très officiellement) rendu à Kigali. Il y a rencontré le président Kagame, à qui il a fait part des vives inquiétudes des États-Unis. Selon l’AFP, M. Yamamoto n’a pas souhaité indiquer quelle serait la réaction de son pays si le Rwanda envoyait des troupes en RDC. " Nous entretenons avec le Rwanda, tout comme avec le Congo des liens très forts ", a-t-il déclaré. Le lendemain, le secrétaire d’État britannique chargé de l’Afrique, Chris Mullin, a rencontré le président rwandais après avoir rencontré celui du Congo, Joseph Kabila. " Les deux présidents ont compris qu’il n’est pas dans leur intérêt d’avoir un conflit ", a-t-il résumé, ajoutant qu’il " faut résoudre le problème des ex-FAR et des Interahamwe " (Inch Allah ! Depuis le temps qu’il en est question on est en droit de s’interroger sur les raisons d’une telle abstention).

Le 19 juin, la RDC a demandé à la Tanzanie de l’aider " dans le processus de transition menacé par des dissidences militaires dans l’est du pays. Nous avons besoin de vous et de la région... Ce soutien peut être diplomatique ou militaire... " Une nouvelle guerre régionale à l’horizon ? Selon l’Observateur de l’Afrique Centrale (23/06/2004), 2 000 militaires tanzaniens seraient arrivés à Kinshasa pour assurer la sécurité du président Kabila (www.obsac.com).

Le 20 juin, des sources diplomatiques et des Nations-unies ont confirmé un mouvement sans précédent de troupes congolaises en direction des frontières ougandaise et rwandaise. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Charles Murigande, avait exprimé la veille sur Radio Rwanda sa conviction que ce mouvement participait d’un plan consistant à attaquer le Rwanda avec l’aide des forces constituées d’anciens Interahamwe. À cet égard, les rumeurs les plus folles circulent. Obligés de tenter de les vérifier, nous n’en évoquerons cependant aucune car nous sommes persuadés qu’elles émanent - comme beaucoup d’autres - de milieux désireux d’échauffer les esprits, d’entretenir le feu, jusqu’à ce qu’il ravage la forêt.

Le 21 juin, une bombonne de gaz placée dans la nuit devant de l’ambassade du Rwanda à Bruxelles a manqué son but : détruire l’édifice. Le feu a pris à la porte du garage de l’ambassade, préalablement badigeonnée d’un liquide inflammable, mais les agresseurs avaient oublié d’ouvrir la manette de la bombonne. La police antiterroriste belge suit l’affaire et veille sur les quartiers bruxellois habités par de nombreux Africains : lors de la prise de Bukavu par des soldats mutins, la population " d’allure rwandaise " a été violemment prise à partie.

Le 22 juin, le Conseil de sécurité, présidé par l’ambassadeur Philippin Lauro Baja, " invite le Secrétaire général à déterminer précisément le besoin d’une capacité de force de réaction rapide pour la MONUC ". Il n’en fallait pas davantage pour relancer la rumeur qu’une force européenne commandée par la France serait en préparation à l’instar de l’opération " Artémis " déployée en Ituri en juin 2003 (cf. À fleur de presse, L’Observateur). Compte tenu de l’hostilité française à l’égard de Kigali, et de l’hostilité que Kigali lui rend par retour de courrier, espérons qu’il n’en est rien. Des sources françaises crédibles affirment qu’il n’en est pas question. Mais l’Hexagone pourrait se laisser convaincre de s’engager dans une opération " humanitaire "... [4] Les Congolais auraient bien besoin que ce qualificatif inspire l’esprit et les actes qui pèseront sur leur avenir, mais il ne semble pas qu’un tel dénouement soit susceptible d’y concourir.

Le 24 juin, la MONUC confirme que des centaines de civils ont fui Minova (à mi-chemin entre Bukavu et Goma) à la suite de rumeurs sur " des renforts militaires du général Nkunda " autour de Goma. La force onusienne a envoyé une patrouille à Minova. Elle y a repéré les hommes de Nkunda, mais n’y a pas trouvé le général lui-même. La radio de l’ONU (Okapi) avait déjà signalé que des affrontements se déroulaient dans le Nord-Kivu (à 70 km au nord-est de Goma) " entre des miliciens Maï-Maï et d’anciens combattants de l’ANC, la branche armée du RCD du temps où ce mouvement était en rébellion contre Kinshasa ". Il est difficile de savoir qui seraient précisément ces Maï-Maï, des groupes en armes étant souvent qualifiés ainsi avant vérification. Cependant, selon une source locale, ce sont des Maï-Maï et des troupes rwandaises qui seraient engagés dans ces affrontements. Diverses forces de l’armée régulière congolaise feraient route vers Goma pour y faire jonction. Une entreprise allemande (AAA, Agro Action Allemande), travaillant sur la route Masisi-Walekale, aurait récemment plié bagages. Une source se trouvant à New York signale que, " ici, tout le monde attend la bataille de Goma. "

Une source présente au Burundi signale 40 000 réfugiés Banyamulenge répartis (dans des conditions particulièrement difficiles) entre l’est de ce pays (près de Gasorwe) et les environs de Bujumbura, la capitale [5].

Le 25 juin, Paul Kagame et Joseph Kabila se sont rencontrés à Abuja à l’invitation du chef de l’État nigérian, Olusegun Obasanjo [6], à l’initiative de " ces pourparlers de paix ". Les présidents rwandais et congolais se sont (encore une fois) engagés à respecter l’accord de paix conclu à Pretoria en juillet 2002. Ils ont annoncé " la mise en place d’un mécanisme de vérification conjoint qui devra s’assurer du désarmement et de la démobilisation des soldats ex-FAR et des Interahamwe encore présents en RDC et de l’absence de troupes rwandaises dans le pays ". Selon le ministère des Affaires étrangères congolais, ce mécanisme sera actif " dès la semaine prochaine " . Que toutes les colombes de la terre se répartissent en deux escadrons de la paix, qu’elles accompagnent et ne lâchent pas ces deux Messieurs jusqu’à ce qu’il en soit ainsi !

L’histoire de la région - dans son ensemble, ou particulière aux pays qui la composent - nous enseigne ou devrait nous enseigner la circonspection. La prudence n’en est pas une si elle est réglée en fonction des paramètres de celui qui est censé l’exercer. L’observateur honnête est souvent pris à quelque hameçon, affectif, idéologique, la peur ou la haine... Les autres s’accrochent à leurs calculs que déterminent leurs intérêts. Un sac de nœuds entre effroi, empathies sélectives, manipulations et zizanie.

Agamben dit que la souveraineté est à celui qui décrète l’état d’exception. Nous sommes dans un jeu de souverainetés de cet ordre. Sur un monceau de cadavres. Qui, aujourd’hui, maîtrise l’exception ? Qui pourrait la maîtriser afin que (exceptionnellement) elle tende à éviter un nouveau désastre annoncé ? Il ne semble pas qu’il y ait grand monde pour répondre à l’appel.

Est-ce bien raisonnable ?

Sharon Courtoux

P.S. : Comment ramener à la raison ceux qui tuent, pillent et violent en tout impunité - comme ceux qui les y encouragent, activement ou passivement - sinon en mettant fin à l’impunité, des premiers et des seconds ? La Cour pénale internationale a été créée dans cette intention : endiguer la "folie" des Hommes. C’est une avancée historique en laquelle il faut garder espoir, et pour laquelle il faut continuer le combat sans relâche. Il ne semble pas qu’il y ait d’autre recette pour enterrer la hache de guerre au bénéfice du politique : l’art de vivre ensemble.

[1Stephen Smith, L’enquête sur l’attentat qui fit basculer le Rwanda dans le génocide, in Le Monde daté du 10/03/2004.

[2Les FDLR sont divisées en deux tendances : l’une appelle au " dialogue inter-rwandais hautement inclusif ", l’autre se déclare " déterminée à poursuivre la lutte jusqu’à la libération totale du peuple rwandais " (communiqué du 18/06/2004, www.inshuti.org).

[3Forces armées de la République démocratique du Congo.

[4La Société civile/Forces vives d’Uvira demande à la Communauté internationale " d’user de ses prérogatives pour déployer les forces "Artémis" dans les provinces du Sud-Kivu et du Maniema ". Déclaration du 14 juin (source privée, ce document n’est pas encore en ligne).

[5Les réfugiés rassemblés à Cibitoke (plaine de la Rusizi) seraient des Bafulero de la région d’Uvira qui cherchent à rentrer chez eux.

[6O. Obasanjo préside le Conseil pour la paix et la sécurité de l’Union Africaine (UA)

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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